D'une histoire... l'autre

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Histoires de rencontres

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mercredi 30 septembre 2009

Une rencontre

Chaque matin, quand j’arrive au bureau, je commence, avant toute chose, par aller voir sur Internet si j’ai des messages… Je dialogue au passage avec l’une, avec l’autre, selon l’inspiration du moment, et puis j’ouvre mon courrier… Au fil du temps des correspondances ont pris corps, trouvé leur rythme de croisière… D’autres, après s’être emballées, se sont affadies, effilochées, défaites…

 

« Chrysalide » est là tous les jours… Elle me submerge de réflexions, d’impressions, de considérations générales – il y en a des pages et des pages – auxquelles je réponds vaguement, sans trop m’attarder, juste pour ne pas rompre le contact…

 

Mais ce matin-là… un doute… plus qu’un doute… Ce qu’elle est en train de me raconter c’est – presque mot pour mot – ce que Christine, ma femme, m’a raconté la veille au soir : un incident auquel elle a assisté, dans la rue, et qui l’a profondément affectée…

 

Le jeu devient brusquement très excitant… Et si ?… Il faut que j’en aie le cœur net… Je me montre plus chaleureux, passionné par ce qu’elle est, par ce qu’elle vit… Elle s’engouffre dans la brèche, s’épanche tant et plus, avec une infinité de détails, une abondance de précisions, une jubilation… C’est bien Christine…

 

Et maintenant je vais faire quoi ?… Je n’en sais rien… Me laisser guider, pour commencer, par l’inspiration du moment… Je hasarde quelques questions plus personnelles… Son mari ?… Oh, ça va très bien avec son mari… Très très bien… Elle n’a rien – absolument rien – à lui reprocher… Ravi de l’apprendre, mais alors qu’est-ce qu’elle fait sur Internet, s’il est si parfait ?… Hein ?… Mais rien… Rien du tout… Elle discute, c’est tout !… Oui, oh alors ça!... Quand on vient traîner par là c’est – forcément – qu’on a une idée derrière la tête et que… Je l’agace, tiens !… Je l’agace vraiment…

 

Je l’agace, mais ça ne l’empêche pas de venir me retrouver tous les jours, plusieurs fois par jour, de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps… Nos messages, nos dialogues, nos échanges se font de plus en plus complices, de plus en plus abandonnés, de plus en plus tendres…

 

Elle avait exclu d’emblée l’éventualité d’une rencontre… - N’y comptez pas !… Là-dessus je serai intraitable… C’est elle maintenant qui l’envisage, qui la réclame, qui insiste… - J’ai tant besoin de mettre un visage sur vous, sur ce que vous êtes, sur ce que vous écrivez…

 

Je résiste, je gagne du temps, je louvoie… Evidemment !… Elle ne s’en fait que plus pressante… Ca devient permanent, obsessionnel… Je peux evidemment couper court, disparaître sans explication, mais je n’en ai pas la moindre envie… Je me suis pris au jeu et – surtout – je brûle de savoir jusqu’où elle est capable d’aller…

 

Internet offre de multiples ressources… Une petite annonce explicite et, le lendemain, j’avais 40 volontaires tout disposés à se rendre au premier rendez-vous à ma place… J’en ai rencontré trois ou quatre, sélectionné un, un dénommé Eric, au physique sombre et torturé – ce sont ceux qu’elle préfère – auquel j’ai laissé carte blanche à condition qu’il me raconte tout… absolument tout… dans les moindres détails…

 

Le dimanche suivant… Ca lui allait le dimanche suivant ?… Pas trop non… Pas facile pour elle le dimanche… C’était malheureusement le seul jour où il m’était possible de me libérer… Dans ce cas… Elle se débrouillerait… Elle s’arrangerait…

 

Elle a passé un temps interminable dans la salle de bains… - Tu vas où comme ça ?… On peut savoir ?… Maquillée, pomponnée, ravissante… - A un vernissage… Avec Natacha… le vernissage d’un ami à elle qui peint des croûtes et se prend terriblement au sérieux… Elle a insisté… J’ai pas pu refuser… Une vraie corvée, je t’assure !…

 

Eric a appelé à six heures… - Je l’ai vue… On a passé quatre heures ensemble… Elle est amoureuse… Pour être amoureuse elle est amoureuse… - Et vous avez ?… - Non, j’ai pas voulu précipiter, mais ça devrait pas tarder…

 

Une demi-heure après elle était là… - Hou là là !… Quelle journée !… Je suis vannée… Je vais prendre une douche, tiens, ça me détendra…

 

Le soir, quand elle m’a cru endormi, elle est allée rédiger un long message enflammé sur lequel je me suis précipité le lendemain en arrivant au bureau… Auquel j’ai aussitôt répondu sur le même ton… Elle m’a supplié toute la matinée… Il fallait qu’on se revoit, le plus vite possible, le plus tôt possible… C’était bien trop loin dimanche…

 

Je lui ai envoyé Eric le mardi… - Alors ?… - C’était à deux doigts, vraiment à deux doigts, mais non… Non… Pas encore…

 

On ne se verrait plus… Je préférais… Hein ?… Mais pourquoi ?… Parce que... c’était trop difficile pour moi… Je la désirais trop… Je n’en pouvais plus… Oh, mais… Mais ?… Mais moi aussi, Eric… Moi aussi… Si tu savais… Eh bien alors !… Et on a convenu d’un rendez-vous, à l’hôtel, pour le lendemain soir…

 

Quand elle a poussé la porte, toute auréolée de désir, c’est moi qu’elle a trouvé dans la chambre…

samedi 26 septembre 2009

La vendeuse ( 2 )

- Si vous voulez vraiment y arriver, d’abord et avant tout la première chose c’est de vous emparer du rideau de la cabine d’essayage… De le tirer… tranquillement… naturellement… résolument… au moment que vous, vous avez choisi… Tout en vous - votre attitude, votre ton, vos gestes - doit proclamer que vous faites votre métier et rien que votre métier : vous vous mettez à la disposition de votre cliente… Un point c’est tout… En réalité, en tirant ce rideau, vous vous donnez surtout barre sur elle… et pas qu’un peu: parce que c’est vous qui avez délibérément pris l’initiative… parce que, par la force des choses, vous êtes un juge - ça lui va ou ça lui va pas ? - dont elle va devoir prendre l’avis en considération… et puis… et puis parce que quand on est à moitié dévêtu devant quelqu’un qui, lui, reste habillé on se sent forcément - intérieurement - en position d’infériorité… C’est vous qui menez le jeu… Vous n’avez plus qu’à pousser le plus loin possible votre avantage… Le plus efficace alors - chaque fois que vous sentez que vous pouvez - c’est encore de la toucher… Vous avez tout un tas de prétextes pour ça pendant un essayage : ajuster, lisser, faire disparaître un pli… Vous la touchez… Vous vous l’appropriez… Elle est à votre merci…

 

C’était une fille de son âge… qui a tourné un temps infini dans le magasin avant de se résoudre enfin à  gagner la cabine d’essayage…

- A vous de jouer… Attendez !… Attendez !… Là… c’est bon… Allez-y !…

J’y suis allée… Je me suis arrêtée, retournée… Elle m’a fait signe d’un hochement impérieux du menton… Allez !… Allez !… J’ai écarté le rideau… La fille finissait d’enfiler un pantalon…  

- Qu’est-ce qu’elle veut celle-là ?… On l’a pas sonnée…

J’ai précipitamment et piteusement battu en retraite… Elle m’a aussitôt remplacée…

 

Quand la fille a été partie elle a haussé les épaules…

- Vous y arriverez jamais… C’est pas la peine… Et vous savez pourquoi ?… Parce que vous avez aucune confiance en vous… Et que ça se voit -  tout de suite - comme le nez au milieu de la figure… Rien que votre look !… On dirait que vous faites tout, exprès, pour être transparente, pour vous fondre dans le décor… Comment ça vous nuit ça dans le commerce !… Qui c’est qui pourrait avoir envie de vous ressembler ?… Et si on achète vos fringues on se dit qu’on va vous ressembler… C’est obligé… C’est comme pour les mecs… Comment vous voulez qu’un type il s’intéresse à vous si vous affichez carrément que vous l’êtes pas intéressante ?… Il va vous croire… Forcément, il va vous croire… Elle m’a longuement examinée, sourcil froncé, de haut en bas, de bas en haut, a hoché la tête…

- Il y a tout à reprendre… Tout…

 

Elle a éteint la vitrine, baissé le rideau…

- A nous deux !… On va s’occuper un peu de vous… Essayez ça !…

- Ca ?!… Mais je pourrai jamais mettre ça…         

- Mais si… allez !… Là… Faites voir !… Tournez-vous !… Impeccable !… Ca vous va super bien…

- Tu crois ?…

- Je crois pas… Je suis sûre… Passez celle-là maintenant… Non… Non… Vous avez la peau trop mate… Elle vous éteint… La verte ?…

Elle l’a tirée à la taille, ajustée sur les seins… Pas mal, mais… Non… La première…

 

- Ah oui !… Ah oui !…

Elle m’avait pris rendez-vous chez le coiffeur… Accompagnée… Elle avait donné ses consignes de bout en bout… Suivi au plus près le déroulement des opérations… - Ah oui !… Ah oui !… Vous avez rajeuni de dix ans… Une véritable métamorphose…

On m’a promené une glace lentement tout autour de la tête…

- C’est pas mieux?... Une autre... Différente... Une inconnue...   

- Si!... Je sais pas... Faut que je m’habitue...

 

- Et attendez!... Attendez!... Vous êtes pas encore maquillée...

A petits coups rapides, précis, expérimentés...

- Comment ça vous change!... C’est fou... Personne va vous reconnaître... Et vous allez voir maintenant... Dans la tête aussi vous allez changer... Quand on n’est plus la même dehors on n’est plus la même dedans non plus... Marchez pour voir!... Allez jusqu’à la fenêtre!... Revenez!... Encore!... Déjà vous vous tenez nettement plus droite... Ca veut dire que déjà vous avez pris un peu plus confiance en vous...

           

- Ce qu’ils peuvent vous mater les types maintenant !…

C’était vrai… Des regards se posaient sur moi, s’y attardaient, s’efforçaient d’attirer mon attention… Le serveur… Un homme à la table juste en face… Un autre…Elle a éclaté de rire…

- On voit trop que vous avez pas l’habitude… Qu’il y a des années que ça vous est pas arrivé… Ca aussi va falloir que je m’en occupe… De vous trouver quelqu’un qui tienne la route… Surtout pour la première fois… Vous en avez de la chance de m’avoir rencontrée finalement !… Vous imaginez ce qu’elle serait votre vie sans moi ?!… Et des années ça aurait pu durer comme ça !…

 

- Comment vous l’avez trouvé ?…

Il venait tout juste de franchir la porte… Il s’éloignait sur le trottoir…

- Sympa… Gentil…

- En tout cas vous êtes drôlement à son goût… Je le connais Stéphane depuis le temps… Et puis les femmes de votre âge, lui !… Vous serez pas déçue, vous verrez… Il est câlin comme tout… Et puis au lit il assure… Et pas qu’un peu… Vous m’en direz des nouvelles…

- Hein !?… Oh non… non… Je pourrai jamais…

- Bien sûr que si !… Faut vous lancer… Vous y arriverez jamais sinon… De toute façon je lui ai parlé… Vous pouvez plus reculer…

 

- Essayez ça !…

Un soutien-gorge noir vaporeux transparent à motifs brodés entrelacés…

- Eh ben allez !… Me regardez pas comme ça !… Là…

Elle a ajusté les bonnets sur les seins, passé un doigt entre le tissu et la peau…

- Nickel… Exactement votre taille… On peut pas rêver mieux… En douce que vous avez encore des sacrés beaux seins pour dire que vous avez 45 ans… Il va se régaler Stéphane… La culotte maintenant… Ben alors ?!… Oh  là là!… Faudra débroussailler tout ça, dites donc !… C’est la jungle là-dedans… Bon, mais allez-y !… Faites voir !… Tournez-vous !…

Elle l’a tirée sur les fesses, mise en place devant…

- Là… Là… Super… A vous de jouer maintenant… 

    

- Vous me la copierez celle-là !… Non, mais attendez !… Moi, je me décarcasse tant que je peux pour vous… Pour que vous ayez l’air à peu près présentable… Pour que les mecs ils aient envie… Je vous en trouve un de mec… Et pas n’importe lequel… Je vous sors… Et vous, vous trouvez le moyen de tout foutre par terre et de tirer la tronche toute la soirée…

- Je n’ai pas…

- Non, mais vous vous êtes pas vue !… Ah, c’est sûr, on avait pas envie de vous approcher… Bon, mais ça va, j’ai compris… J’aurais dû m’en douter… Depuis le début… Je suis bien trop conne aussi… Alors, tu sais pas, tu te débrouilles maintenant… Toute seule… Comme une grande… Tu fais ce que tu veux… J’en ai rien à foutre… Continue… Continue à mener ta petite vie de merde dans ton magasin minable… A passer tes dimanches devant la télé… A rêver du Prince Charmant sur son beau cheval blanc… C’est ça, chiale !… Vas-y, chiale !… Ils adorent ça les clients…

 

- T’es toujours fâchée ?…

Elle baissait le rideau…

- Je suis pas fâchée, non… J’ai juste dit ce que j’avais à dire, c’est tout…

- J’ai que toi, moi !… Me laisse pas… S’il te plaît, me laisse pas…

Elle a vidé la caisse, soigneusement classé les billets par catégories, épinglé les chèques…

- Que tu aies besoin de moi, ça !… Ca se discute même pas… Pour tout… Absolument tout… Parce que - il faut bien dire les choses comme elles sont - tu n’as aucune personnalité… Ou plutôt non… C’est pas ça… T’as une personnalité qui a toujours besoin d’avoir quelqu’un au-dessus… Quelqu’un qui sache ce qu’il veut… Qui décide… Qui dirige… Quelqu’un comme moi… Non, mais comment j’ai pris le pas sur toi finalement!… Et dès le début… C’est de la folie… Tout ce que je veux je peux faire de toi si je veux… C’est pas vrai peut-être ?…

- Si !… 

- J’aime bien… C’est un peu comme si je jouais à la poupée, mais une poupée vivante ce coup-ci… Et avec quelqu’un de ton âge en plus !…

Elle a éteint les lumières une à une…          

- Bon… Mais alors tu sais pas ce qu’on va faire ?… On va sortir samedi, mais cette fois… cette fois…

 

- On va te faire belle… Encore plus belle que l’autre jour…

Et elle a fait essayer une multitude  de robes, tout un tas de sous-vêtements… Elle a choisi… habillé… coiffé… maquillé… Là-bas on a retrouvé Stéphane… Elle lui a chuchoté quelque chose à l’oreille et il est venu s’asseoir à côté de moi… Il a posé, d’autorité, sa main sur mon genou… Je ne me suis pas dérobée…

 

- Eh ben dis donc !… Ce pied que t’as pris !… De deux étages en dessous on t’entendait…  Mais ça j’en étais sûre… J’étais sûre que le jour où tu y mettrais le nez… Et ça fait que commencer… Parce que Stéphane bon c’est Stéphane… Mais tu as vu comment ils te tournaient tous autour ?… Tu rayonnais… Tu resplendissais… N’importe lequel tu peux avoir si t’as envie… Il te suffit de claquer des doigts… Et ça, c’est pas génial, ça ?…

 

mardi 22 septembre 2009

La vendeuse

- Vous prendriez pas quelqu’un comme vendeuse?...

Je n’en avais pas la moindre intention: ma clientèle ne le justifiait pas... Et pourtant je me suis entendue aussitôt répondre à mon grand étonnement...

- Si!... Justement... Vous tombez bien...

Qu’est-ce qui avait bien pu me passer par la tête?... Elle n’a manifesté ni surprise ni satisfaction particulière... Comme si ça allait parfaitement de soi... Comme si, en passant la porte, elle avait déjà été absolument sûre que j’allais l’embaucher...

- Je commence quand ?…

- Le plus tôt possible…

- Demain alors !… Mais faudra qu’on voie pour mes horaires... Parce que j’ai aussi mes cours à la fac...

           

Dès le mercredi suivant elle a tranquillement constaté:

- Il y a pas grand monde, dites donc, chez vous!...

- Oh, chez personne... Le commerce en ce moment...

- Et les clientes, la plupart du temps, vous les laissez partir sans rien acheter en plus!... Alors!...

- Les clientes ont horreur qu’on leur force la main...

- Oh alors ça!... Ca dépend!... Certaines, oui, bien sûr!... Mais il y en a plein d’autres au contraire qui demandent que ça... Qu’on s’occupe d’elles... Qu’on les prenne en charge... Elles en ont besoin… Parce qu’elles savent pas elles-mêmes ce qu’elles aiment... Une sape elles sont incapables de se rendre compte si elle leur va ou pas… Et si vous décidez pas à leur place... Forcément elles s’en vont… Obligé…

 

Et effectivement... Effectivement… Force m’était de constater avec infiniment de dépit et d’envie qu’elle réussissait des ventes que, pour ma part, j’aurais été bien en peine de réaliser... A ce moment précis où je considérais, moi, que la partie était définitivement perdue, qu’il était inutile d’insister - quand le désir d’achat se délite, parce qu’on n’a pas eu l’indispensable coup de foudre, quand on renonce, quand on se laisse doucement dériver vers la sortie - c’est à ce moment-là qu’elle, elle intervenait...

- Et si vous essayiez ça?!... C’est complètement votre style... Essayez!... Vous verrez bien... Ca vous engage à rien n’importe comment... Elle entraînait insensiblement vers la cabine...

- Alors?!... Ca donne quoi?...

Elle écartait résolument le rideau...

- Ah oui!... Ah oui!... Comment ça vous met en valeur!...  C’est fou!... Mais attendez!... Attendez!... J’ai quelque chose là-bas...

Le rideau se tirait, se retirait...

- Une personnalité comme la vôtre c’est vraiment pas banal... Ce serait un crime de pas la faire chanter... De pas en tirer tout le parti possible...

Elle se faisait complice... Une conversation animée s’engageait, parfois entrecoupée de grands fous rires... Elle accompagnait jusqu’à la caisse, reconduisait sur le pas de la porte, regardait s’éloigner sur le trottoir...

- Elle reviendra... Aucun doute qu’elle reviendra...

Elle revenait…

 

- Je peux vous dire quelque chose?... Vous vous vexerez pas ?…

Elle venait de finir la vitrine...

- C’est au sujet des fringues... Parce que vos goûts c’est les goûts de quand vous, vous étiez jeune... C’est pas ceux de maintenant... Et forcément, du coup, il y a des clientes vous pourrez jamais les avoir... Elles auront même pas l’idée d’entrer ici... Alors que si vous me laissiez les faire les commandes... Au moins celles pour les filles de mon âge...

 

- Ca!... Ca!... Ca!...

Moreau acquiesçait, à grands coups de menton, cochait les cases, sur son bon, au fur et à mesure d’un petit air satisfait...

- Elle sait ce qu’elle veut, la jeune fille... C’est votre fille?... Elle a du goût en tout cas... Et elle sent bien, d’instinct, ce qui est dans l’air du temps... Vos ventes vont s’envoler, Madame Cartier, vous allez voir, vous m’en direz des nouvelles...

 

- Vous avez quelqu’un?...

Elle était accoudée à la caisse, à côté de moi, dans l’après-midi finissante...

- Non, vous n’avez personne... Ca se voit tout de suite, ça!... Vous avez jamais eu personne?...

- Oh si, si!...

- Il y a longtemps?...

- Non... Pas tellement...

- Combien?...

- Je sais plus... Exactement je sais plus...

- Mais si, vous savez!... On peut pas ne pas savoir un truc pareil... Dix ans?... Plus?... Moins?... Vous voulez pas le dire... C’est que ça fait longtemps alors!... Et ça vous manque pas?...

- Oh, que non!... Je suis très bien toute seule...

- Ca, c’est toujours ce qu’on dit quand on n’a personne et qu’on en crève d’envie... Quel âge vous avez au juste?...

- 45...

- Mais comme ça, de temps en temps, vous en avez quand même des types?...

- Bien sûr!... Bien sûr!... Comme tout le monde...

- Je crois pas... Ca m’étonnerait... Vous êtes pas le genre… Vous, vous êtes plutôt du genre à attendre encore le Prince Charmant... Il viendra pas le Prince Charmant... Il viendra plus... Plus maintenant... Il vient jamais n’importe comment... Faut pas rêver…

 

Elle était en train de partir la cliente…

- Je reviendrai… Je vais réfléchir…

Elle ne reviendrait pas… Une fois de plus je venais de rater lamentablement une vente… Elle a surgi, pris les choses en mains…

- Vous avez vu ces petits ensembles qu’on a reçus là-bas au fond ?… Non ?… Venez y jeter un coup d’œil… Juste pour le plaisir…

Elle en a acheté deux… Les plus chers…

 

- C’est drôle cette idée que vous avez eue quand même de vous lancer dans le commerce… Ca vous va pas du tout… Ca se sent tout de suite… Vous l’avez hérité votre truc, hein, c’est ça !?…

- De ma mère, oui !… Elle l’a tenu toute sa vie… Elle est morte il y a deux ans…

- J’en étais sûre… Et vous avez jamais eu l’idée de faire autre chose ?!… Non… Evidemment… Bon… mais de toute façon maintenant à votre âge c’est trop tard… Vous y êtes vous y êtes… Et pour un bon moment… Faut faire avec… Sauf qu’à vous y prendre comme vous vous y prenez un de ces quatre vous allez boire le bouillon c’est obligé… Et le pire c’est qu’on dirait que vous vous en fichez… Parce que vous pourriez profiter de ce que je suis là - je serai pas toujours derrière vous, vous savez - pour venir voir comment je fais, pour en prendre de la graine… Mais non !… Pas moyen de vous décrocher de derrière votre caisse…  

 

C’était une jeune femme d’une trentaine d’années… Elle n’est pas intervenue tout de suite… Elle l’a d’abord laissée tourner, apprivoiser les lieux, empiler sur son bras un… deux… trois pantalons…

- On  peut essayer ?…

- Bien sûr !… C’est là juste en face…

Elle n’a pas quitté la cabine des yeux et elle s’est décidée d’un coup… A fait glisser le rideau sur la tringle…

- Ca va comme vous voulez ?… Oui… Oui… Pas mal…

Elle a passé un doigt entre le contrefort du pantalon et la peau…

- C’est pile poil votre taille en plus… Nickel… Tournez-vous !… Impeccable !… Ca vous dessine au plus juste… Quand on a des fesses comme les vôtres il faut qu’elles se voient…

Elle les a effleurées du revers de la main…

- Et le vert ?… Vous l’avez essayé le vert ?… Non ?… Allez-y !…

Elle le lui a tendu, l’a aidée à l’enfiler, à boutonner, s’est reculée…

- Ah oui !… Ah Oui !… Mais j’aimerais pas être à votre place… Ils vous vont aussi bien l’un que l’autre… Pour arriver à se décider…

 

- Et voilà !… Elle aussi elle a pris les deux… Vous avez vu ?… C’est pas bien compliqué dans le fond… Le tout c’est de la sentir la cliente… De repérer très vite - tout de suite - comment elle fonctionne… De trouver la faille et de s’engouffrer aussitôt dedans… Parce que tout le monde en a une de faille quelque part… Plus ou moins profonde… Plus ou moins béante… Plus ou moins bien dissimulée… Mais tout le monde en a une… Qu’est jamais la même pour personne… C’est pour ça qu’il y a pas de règle générale… C’est toujours au coup pour coup… Il y en a vous avez intérêt à surtout pas intervenir… à vous effacer le plus possible… C’est pas la majorité… La majorité faut y aller… Et savoir comment la jouer… Des fois c’est à la professionnelle consciencieuse et détachée… Des fois à la bonne copine complice… Des fois à la femme admirative et jalouse de la beauté d’une autre… D’autres fois encore… Tout dépend… Mais l’essentiel toujours c’est de prendre le dessus, l’ascendant… C’est jamais gagné d’avance… Mais quand vous y arrivez… vous en faites ce que vous voulez… tout ce que vous voulez…

 

- Pourquoi vous m’avez invitée au restaurant ?… C’est pour me remercier de ce que votre chiffre d’affaires il s’emballe depuis que je suis arrivée, c’est ça?…      

- Non… Non… Simplement pour le plaisir d’être un peu avec toi en dehors du contexte du magasin… 

- C’est gentil… En tout cas c’est très bon… Vous faites quoi d’habitude le dimanche ?… Vous allez au restaurant ?…

- Non… Rarement…

- C’est vrai que toute seule… Vous faites quoi alors?… Vous restez chez vous à vous emmerder devant la télé?… Ca doit être gai…

- Oh, j’ai l’habitude… Et puis quand on voit défiler du monde toute la semaine…

- Mais c’est pas la même chose… Ca a rien à voir… Non… Que vous ayez jamais personne c’est un truc ça me dépasse…

- Pour trouver quelqu’un qui tienne la route aujourd’hui…

- Mais il s’agit pas de ça, attendez… Mais de s’éclater au moins… De prendre du bon temps… C’est comme ça qu’on trouve à force en plus… Parce qu’un jour il y en a un ça finit forcément par le faire…

( à suivre )

mardi 4 août 2009

L'appât

Le conquérant. Sûr de lui. De son charme. Sûr d’être irrésistible. Il a procédé, sur le pas de la porte, à un rapide tour d’horizon… Ca allait, oui… Ca allait… Il y en avait trois ou quatre de baisables… Il a lentement traversé la salle, s’est adossé au comptoir et, un verre de whisky à la main, a entrepris d’arrêter son choix. Son regard s’est posé sur elle, a insisté. Elle l’a soutenu, une fraction de seconde, avant de détourner la tête…

 

A l’autre bout, là-bas, José était en grande discussion avec ses copains… Les filles ne comprenaient pas… - Qu’est-ce que tu peux bien fabriquer encore avec ?… Un type qui t’emmène en boîte et qui te plante là sans t’adresser la parole de toute la soirée… Et jaloux comme c’est pas possible en plus… A ta place il y a longtemps qu’on aurait viré ça vite fait…

 

- Qu’est-ce que vous faites là ?…

- Pardon ?…

- Ben oui, une belle fille comme vous dans un endroit aussi minable… A moins que ce ne soit délibéré : ici vous risquez pas la concurrence…

Elle a ri…

- Merci…

- Je vous offre un verre ?..

Par dessus son épaule, José ne s’était aperçu de rien. Ne semblait s’être aperçu de rien…

 

- On danse ?…

Elle l’a suivi sur la piste. S’est laissé attirer contre lui. S’y est abandonnée. Il a respiré dans son cou, lui a posé les mains sous les reins. Son désir d’homme s’est dressé contre son ventre. S’y est solidement maintenu.

 

Il s’est assis à côté d’elle sur la banquette, a passé un bras autour de ses épaules. José a regardé dans leur direction. Elle n’a pas repoussé le bras. Il lui a effleuré un sein, posé une main sur un genou. José s’est levé.

 

- Non, mais faut pas se gêner !…

Il a relevé la tête…

- Qui c’est celui-là ?… Qu’est-ce que t’as, toi, t’as un problème ?…

- J’ai un problème, oui… C’est ma meuf… Alors tu lui fous la paix et tu dégages…

- Elle est assez grande pour savoir ce qu’elle a à faire, non ?… Elle a pas besoin de toi…

- Le prends pas sur ce ton-là…

- Je le prends comme je veux…

Il s’est levé. Ils ont avancé l’un vers l’autre. Front contre front…

- Sors, si t’es un homme…

 

Le parking était désert. Dans la lumière crue du projecteur extérieur ils se sont rués l’un sur l’autre. A coups de poing. A coups de pied. Ils ont roulé par terre. Pour elle. Pour elle leur combat. Pour l’avoir. Un combat abrupt, plein… Qui a duré… Ils prenaient tour à tour le dessus. Se relevaient. Roulaient à nouveau à terre. Quand l’autre n’a plus bougé José s’est redressé…

- Il a son compte…

Il a allumé une cigarette. Sa main tremblait. Elle s’est lovée contre lui. Dans l’odeur de sa mâle transpiration. Elle a ondulé contre lui. Il l’a poussée contre le mur et il l’a prise, là, pressé, emporté, farouche…

 

L’autre s’est relevé, a disparu là-bas derrière les arbres. Un jour José sera battu. Un jour José sera forcément battu. Il y aura un autre vainqueur… 

mercredi 10 juin 2009

Une leçon

- Ca a vraiment pas l’air d’aller, toi, dis donc !… T’as des ennuis ?…
- Non… Enfin si… Une histoire de mec… Une de plus… De ce côté-là, je suis vraiment pas vernie, on peut pas dire…
- Je croyais que les mecs t’avais définitivement tiré un trait dessus…
- Pour vivre avec, oui, ça c’est sûr… On m’y reprendra pas… J’ai donné, merci… Et plus souvent qu’à mon tour… Mais c’est pas pour autant que je vais virer à la nonne… J’ai besoin de m’éclater… De prendre mon pied… Comme tout le monde… Eh ben même ça ça m’entraîne dans des histoires pas possibles…
- Qu’est-ce qui s’est passé ?… Raconte…
- Il s’est passé que je voyais de temps en temps un collègue de boulot… On se prenait pas la tête… On s’envoyait en l’air… Point… Là-dessus on était très clairs… Aussi bien l’un que l’autre… Seulement ce que je savais pas c’est que ma chef avait des vues sur lui… Et quelqu’un l’a mise au courant… Je sais pas qui… Depuis elle me mène la vie impossible… Quelque chose de rare… J’en peux plus…
- Quelle drôle d’idée aussi de se rabattre sur ses collègues de travail… Il y en a pas assez ailleurs des types ?…
- Si !… Mais c’est la même galère… Pareil… Ca finit toujours par tout un tas d’embrouilles…
- Parce que tu te cantonnes à ceux d’ici… Et comme on habite une petite ville où tout le monde se connaît à un moment ou à un autre forcément… Moi, j’ai une règle d’or : 300 kilomètres minimum entre eux et moi…
- Et tu les trouves comment ?…
- Internet…
- Alors ça c’est un truc je m’y risquerais pas… Pour tomber sur n’importe quel cinglé…
- Mais non !… Suffit de prendre ses précautions… D’abord ne pas se précipiter… Se donner le temps de le flairer le type… Ensuite ne jamais – en aucun cas – révéler son identité… Et enfin exiger systématiquement une rencontre à l’hôtel… Jamais chez lui… Et si tu tiens vraiment à ne courir aucun risque t’as une solution toute simple : tu donnes rendez-vous à deux types en même temps… Deux qui ne se connaissent pas… Ca élimine les détraqués… Ils se défilent… Ils savent qu’ils n’auront pas les coudées franches… Et deux mecs à la fois en plus ça présente tout un tas d’avantages… Ca crée de l’émulation… Leur petit orgueil de mâle se met en batterie… C’est à celui qui te fera le mieux jouir… T’y trouves ton compte… Et si t’as envie de les utiliser tous les deux en même temps… Pas besoin de te faire un dessin…
- Ah ouais !… Ouais !…
- Allume ton ordi… Tu vas voir…


- Alors ça , là, tu vois, c’est même pas la peine… C’est fantasme et compagnie… Ca va t’amuser des soirées entières pour rien… Ca non plus… Trop de discours… Trop compliqué… Ca sent l’embrouille à plein nez… Et celui-là !… Non, mais regarde ça !… Il se prend vraiment pas pour une merde… Ca peut être amusant à défaut d’autre chose… On lui laisse un mot…
- Et lui, là ?… Il est mignon…
- Oui, mais terrorisé par sa bobonne… Et pas qu’un peu… Laisse tomber… Non, ces deux, là, et l’autre en bas à la rigueur… On va amorcer… On verra bien…


- Alors ?…
- Alors il y a que le prétentieux qu’a répondu pour le moment…
- Faut leur laisser le temps… Qu’est-ce qu’il dit ?…
- Que deux hommes pour moi toute seule je suis bien gourmande… Qu’il préfèrerait que je vienne avec une copine plutôt… Qu’on serait pas déçues… Ah non alors!…
- Ben voyons !… Mais ça m’étonne pas… Eh ben on va y aller… On va pas s’ennuyer…


Il avait loué une suite dans un luxueux hôtel parisien…
- Histoire de nous en foutre plein la vue…
Nous attendait affalé dans des coussins disposés à même le sol…
- Bonjour, mes petites chattes… Qu’est-ce que vous voulez boire ?…
- Rien… On n’est pas venues pour boire… On est venues pour ce que t’as entre les jambes…
- Vous au moins, vous y allez pas par quatre chemins…
- Il y a quelque chose au moins ?.. On s’est pas déplacées pour rien ?…
- Vérifiez si vous voulez…
On s’est pas fait prier…
- Ah oui, dis donc, oui !… T’as vu ça, Marlène ?… Tu sens?… Il y a ce qu’il faut… Allez, nous fais pas languir, quoi !… Occupe-toi de nous… On en crève d’envie…
Il m’a attirée contre lui… Il s’y prenait pas trop mal… En bon élève appliqué et consciencieux… Sans s’autoriser la moindre fantaisie… Il a soufflé, est retombé…
- A moi maintenant !… A moi !… C’est mon tour… 
Il est bravement reparti à l’assaut… En caresses d’abord… En petits baisers éparpillés un peu partout… Il a enfoui la tête entre ses cuisses…
- Oh, c’est trop bon… Viens maintenant, viens !… J’ai trop envie…
Il s’est juché sur les avant-bras et il s’est mis à l’œuvre… Plus lourd… Plus lent… Plus besogneux… Il a ahané, est parvenu à ses fins…
- Qu’est-ce que tu t’y prends bien !… Toi, tu tiens vraiment la route…
Elle lui a mordillé le bout des seins, flatté les couilles…   - Comment ça m’a mise en appétit !… C’est de la folie… Tu vas m’en remettre un coup, hein !?… Allez !… Ben alors ?… Mais tu bandes plus !… Déjà!… Et nous qu’on comptait que t’allais nous faire passer la nuit !… Tu vas bien ressusciter quand même ?… Aide-moi, Marlène, on va le remettre en état… A nous deux on devrait bien y arriver quand même !… Allez, debout !… Relève-toi , grosse feignante !… T’as encore du boulot… Non… Non… Il y a rien à faire… T’as quel âge ?…
- 35…
- Et à 35 ans deux petits coups de rien du tout et tu peux déjà plus !… Franchement t’hallucines quand tu vois ça… Les autres c’est six ou sept fois… Au moins… Même des bien plus âgés que toi… Pourquoi tu nous as fait venir alors si tu peux pas ?… Bon, mais on va pas continuer à perdre notre temps… On sait où on peut trouver ce qu’il nous faut… Il y en a d’autres ils assurent, eux !… Tu viens, Marlène ?… On y va…

Dehors on a éclaté de rire…
- T’as vu comment il était vexé !… Il avait besoin d’une bonne leçon… Il l’a eue… Bon, mais on va aller s’occuper de t’en trouver deux… Pour toi toute seule… Et ça… tu m’en diras des nouvelles…

samedi 14 février 2009

La baraque de chantier

Tout était uniformément blanc… Et ça continuait à tomber… A gros flocons… Elle était où la route ?… Ah, là… D’un peu plus… Faudrait t’arrêter, ma fille… Ca va finir mal cette histoire… Faudrait t’arrêter… Sauf que si tu t’arrêtes là-dedans tu pourras jamais repartir… Non… Faut y arriver… Coûte que coûte…

Ca a filé d’un coup… Où ça a voulu… Elle n’a rien pu faire… La voiture a emporté des barbelés, les piquets qui les maintenaient, dévalé une petite pente, filé jusqu’à un ruisseau dans lequel elle a piqué du nez et s’est immobilisée… T’as rien… T’as rien… Descendre maintenant… Descendre… Quelque chose bloquait la portière… Elle a poussé, forcé, pesé de tout son poids… Ca a cédé d’un coup…Elle a perdu l’équilibre et s’est étalée, de tout son long, au beau milieu du ruisseau… Trempée des pieds à la tête, ruisselante, elle est remontée sur la route en trébuchant à chaque pas, dans la neige, sur ses talons hauts… Quelqu’un… Trouver quelqu’un… N’importe qui… Une maison quelque part…

Il n’y avait rien ni personne… Nulle part… Le désert… Mais c’était pas possible ça !… Un moteur… Si, un moteur… Une camionnette… Il faut qu’il s’arrête… Il faut…
- Eh bien, ma petite dame, on est perdue ?…
- Oui… Non… C’est ma voiture… Elle est tombée dans le ruisseau là-bas…
- Et ça vous étonne ?… Quand il fait un temps comme ça on reste chez soi… Bon, ben montez en attendant…
Il a roulé en silence, tourné à droite…
- Vous grelottez… Et pas qu’un peu !… Vous allez attraper la mort trempée comme vous êtes…
Encore à droite…
- On est presque arrivés… Vous allez pouvoir vous sécher… Et vous réchauffer… Ca s’impose…
- Et la voiture ?…
- Pour le moment elle restera où elle est la voiture… De toute façon personne n’accepterait de venir vous dépanner ici par un temps pareil…

C’était au milieu des bois… Une grande baraque-logement de bûcheron, toute d’une pièce, avec quatre couchettes symétriquement disposées le long des parois, un coin cuisine dans un renfoncement tout au fond et, juste à côté, dissimulé derrière un rideau, ce qui devait être une minuscule salle de bains…
- Entrez… Entrez… Bon… D’abord… Le plus urgent, c’est de retirer tout ça… Si vous restez là-dedans c’est 40 de fièvre garantis demain matin…
Il a approché deux chaises devant le poêle…
- Vous n’avez qu’à mettre vos affaires à sécher là-dessus… Je vais vous préparer quelque chose de chaud pendant ce temps-là…
Et il lui a tourné le dos…
- Là… Un bon grog… Ca va vous faire du bien, vous allez voir !…
Il le lui a tendu, l’a regardée boire…
- Vous devriez pas la garder la culotte, vous savez, c’est pas bien prudent…
Il a haussé les épaules…
- De toute façon trempée comme elle est on voit tout à travers… Bon, mais faut pas rester comme ça… Faut vous sécher maintenant…
- Je pourrais pas prendre une douche ?…
- Si, si, bien sûr !… C’est là, juste en face… Vous avez des serviettes dans le placard en bas…

- Videz pas le ballon quand même !… Comment on va faire, nous, sinon, après ?…
Il était tout près, de l’autre côté du rideau…
- J’ai fini…
Elle s’est tout entière enveloppée dans une grande serviette de bain mauve trouvée au-dessous de la pile… Il l’attendait avec une couverture qu’il lui a jetée sur les épaules…
- Venez au chaud… Près du poêle… Là… Vous serez bien… Bon… Et maintenant vous pouvez m’expliquer ce que vous fabriquiez dans ce coin perdu par ce fichu temps de chien ?… Vous écoutez jamais la météo ?…
- Oh si, si !… Mais je pensais pas que ce serait à ce point…
- Faut reconnaître qu’il y a longtemps qu’on n’avait pas vu ça… D’ici à ce que mes collègues soient restés coincés quelque part eux aussi… Il y a un moment qu’ils devraient être là…
- Faut absolument que je rentre!…
- Ah oui ?!… Vous allez faire comment ?… Parce que comptez pas que je vous emmène… Dans l’état où c’est !… Je tiens pas à me foutre en l’air – et vous avec par la même occasion – pour vos beaux yeux…
- Mais on m’attend !…
- Eh bien on vous attendra… Sinon il vous reste une solution : dès que vos vêtements sont secs vous attaquez courageusement la route sur vos petits talons hauts… Le village le plus proche n’est qu’à 18 kilomètres… Ca vous va ?… Non ?… Alors mon portable est là, derrière vous, sur l’étagère… Et la batterie est chargée…

- Venez voir !… Non, mais venez voir !… C’est de la folie !…
Elle l’a rejoint à la fenêtre… A ses côtés…
- Il y en a au moins trente centimètres… Et ça y va !… Comment ça y va !…
Il a entouré ses épaules de son bras… Mais repousse-le !… Qu’est-ce t’attends ?… Repousse-le !…
- On est bloqués là pour un sacré moment… Ils dégagent jamais par ici…
Il a posé sa joue contre la sienne… Elle l’y a laissée… Tu es folle… Complètement folle… Tu le connais même pas ce type… Il a cherché ses lèvres… Elle les lui a abandonnées… Des phares ont brusquement transpercé la nuit, illuminé la neige…
- Les voilà… Mes collègues… Les voilà…
Elle est retournée s’asseoir près du poêle… Ils ont tapé leurs chaussures l’une contre l’autre…
- L’enfer !… Trois heures… Trois heures pour redescendre de là-haut… C’est de la folie!… En tout cas qu’ils comptent pas qu’on y retourne demain… C’est niet… On reste ici…
Ils ont relevé la tête, l’ont vue, ont aperçu ses vêtements sur les chaises…
- Eh ben dis donc tu t’ennuies pas, toi, quand on n’est pas là !…
- Madame a voulu apprendre à nager à sa voiture… Dans le ruisseau là-bas derrière… Mais la voiture y a mis beaucoup de mauvaise volonté…
Ils se sont approchés… Elle a étroitement resserré la serviette autour d’elle, réajusté la couverture…
- Lui, c’est José… Et le jeune, là, c’est Benjamin… Et vous ?… Je sais même pas comment vous vous appelez, vous…
- Jasmine…
- Bon, eh bien je vous présente Jasmine alors… Ah oui, à propos, moi, c’est Luc… On mange ?… J’ai une de ces faims…

Ils ont pris tout leur temps pour dîner. Ils ont parlé, ils ont ri, ils se sont enveloppés de fumée… Longtemps… Elle était bien… Elle se sentait bien… Différente… Protégée… Ailleurs n’existait plus… José a sorti une bouteille de marc…
- Et c’est du vrai… Pas du trafiqué… Méthode artisanale…
Elle en a bu avec eux… Ils ont chanté…
- Bon, mais c’est pas tout ça… Faudrait peut-être aller dormir… Parce qu’après une journée pareille!…

- C’est celle de Seb… Il est en congé…
La plus proche du poêle…
- Mais ne vous inquiétez pas… Les draps sont propres… Ils ont été changés…
Elle s’y est coulée avec délices… Ils sont allés tous les trois à la douche… Luc d’abord… Benjamin ensuite… Puis José qui en est revenu complètement nu… Qui est allé éteindre la lumière tout au bout, de l’autre côté…
- Bonsoir tout le monde !…
- Bonsoir !…

Elle a rêvé… De Luc… Il lui faisait l’amour… Tout en douceur… En effleurements légers… En baisers déposés tout au long de sa nuque, de son dos, de ses fesses… Il s’arrêtait… Mais pourquoi il s’arrêtait ?… C’était trop bon… Continue !… Il s’éloignait… Mais reviens !… Elle partait à sa recherche… Elle le retrouvait… Elle se tendait de tout son corps vers lui… Encore !… Caresse-moi encore !… Comme il savait !… Et sa queue s’est posée au creux de ses reins… Et ses mains sur ses seins… Reste !… Reste !… Ne t’en va plus !… S’il te plaît, reste !… Et… Mais… Mais il était vraiment là… Oui, il était là… Tout contre elle… Sa chaleur d’homme… Son souffle dans son cou… Ses lèvres tout au long de son épaule…
- Tu ne dors plus…
Elle n’a pas répondu…
- Non… Tu ne dors pas…
Il a lentement bougé contre elle… A l’entrée… Elle a haleté, gémi… Elle l’a voulu, elle s’est ouverte, elle l’a happé…
- Eux non plus ils ne dorment pas… Ils écoutent…
Et elle a eu son plaisir… Elle l’a chanté… A pleine gorge… Elle a posé la tête sur sa poitrine, s’est blottie contre lui… Il lui a caressé la joue… Longtemps…

Le jour s’est levé, gorgé de neige, s’est lentement infiltré à travers les volets, a habité peu à peu la pièce… - Tu as aimé qu’ils t’entendent ?…
Elle a souri… Elle lui a posé un doigt sur les lèvres…
- Et qu’ils te voient ?… Tu aimerais qu’ils te voient ?… Qu’ils nous voient ?…
Elle s’est pressée contre lui… Il a repoussé drap et couvertures… Elle ne l’en a pas empêché… Elle est venue sur lui… Quand elle a commencé à doucement se plaindre José s’est levé, approché… Tout près… Il était nu… Il s’est assis à la tête du lit et il l’a regardée… Il les a regardés… Il a posé une main sur elle… Dans ses cheveux… Sur ses yeux… Sur sa bouche… Il y a glissé un doigt… Elle a refermé les lèvres dessus, l’a enrobé, mordillé, englouti… Et puis il y a eu aussi Benjamin, debout derrière lui, les yeux exorbités, le souffle court, qui s’activait frénétiquement en bas… Sa semence a jailli, s’est éparpillée au hasard sur elle, sur son dos, sur ses reins, sur ses fesses… Elle aussi c’est venu… Elle est retombée sur Luc… Elle a crié… Le plaisir de José, c’est elle qui le lui a donné, après, sous la douche, avec sa bouche…

Ses vêtements étaient secs… Elle a voulu les remettre… Luc l’a arrêtée…
- S’il te plaît, reste comme ça… Reste comme ça pour nous…
Il est allé jusqu’à la fenêtre…
- Il en est encore tombé… Et pas qu’un peu… On est bloqués là pour un sacré moment tous les quatre…

vendredi 12 décembre 2008

La grande maison

- Cette baraque!… Vu le prix des loyers on avait décidé de prendre quelque chose ensemble, Corentine et moi… C’était le seul moyen de s’en sortir… Et on prospectait… - Non, mais t’as vu cette baraque ?… Immense… Avec une salle de bains de rêve… Et un jardin !… - On croirait presque un parc… - Il nous la faut !… - 1400 euros de loyer… Sans compter les charges… Tu veux qu’on trouve ça où ?… - Il y a quatre piaules… Et pas des petites… Suffirait de trouver deux autres nanas… Royales on serait… Ma collègue Sofiane déjà je suis sûre que ça l’intéresserait… Quand tu vois ce qu’elle paie pour un truc minable… - Et Sandra ?… Mais oui, Sandra !… Il reprend son appart le proprio… Elle est à la rue…

- Bon, les filles… Mais alors une chose faut qu’on soit bien d’accord tout de suite… On n’amène pas de mecs… Ca va être le bordel sinon… - Même pour une nuit ?… - Même… Parce que je vois le truc d’ici… Il viendra une fois le type… Deux fois… Vingt fois… Il commencera par laisser des affaires… Il en amènera d’autres… Petit à petit… Et au final il sera installé là… On voudra toutes faire pareil… Forcément… Et ce sera des histoires de cul à n’en plus finir… Et le mec de celle-ci il tourne autour de celle-là… Et l’autre salope elle allume le mien… Elle arrête pas de se balader à poil devant… Je suis sûre qu’ils couchent derrière mon dos… Et talali… Et talala… On s’entend bien… Alors si on veut que ça dure…

C’est vrai qu’on s’entendait super bien toutes les quatre… Jamais d’engueulades… Pas des vraies en tout cas… Pour le fric tout le monde était nickel… Et on se tapait des mega soirées délire… Finalement on pouvait très bien s’en passer des mecs !… Non, vous trouvez pas ?… Elle trouvait pas Sandra, non… - C’est quand même con d’avoir un chez soi génial et d’être obligée d’aller se faire tirer dehors… Corentine, elle, elle s’en foutait… - Oh, moi, je les aime bien les mecs… Mais j’aime aussi m’amuser toute seule… Alors je m’adapte… Quant à Sofiane elle a levé lers yeux au ciel, soupiré… - Bien obligée de faire avec…

C’est la semaine suivante qu’elle a annoncé qu’elle partait… - Hein ?… Mais pourquoi ?… Tu te plais pas avec nous ?… Oh si, si, c’était pas la question… Ben, c’était quoi alors ?… C’était son petit ami… Qui se demandait pourquoi il pouvait pas venir… Qui se faisait tout un film… Qui s’imaginait qu’elle avait quelqu’un d’autre… Alors elle préférait prendre quelque chose de plus petit, mais au moins…- Ils sont chiants ces mecs !… Ils sont là ils nous emmerdent… Ils sont pas là ils nous emmerdent quand même… Bon… Mais si on faisait une exception ?… Si on la laissait l’amener ?… Non, non, c’était gentil, mais ils avaient déjà pris leurs dispositions… Et puis de toute façon ça passerait pas avec elles… Il était persuadé qu’elles lui montaient la tête…

C’était clair qu’on allait le retrouver ce problème… Forcément… Chaque fois qu’il y en aurait une qu’aurait quelqu’un… Non… C’était une connerie de pas vouloir les laisser venir les types… On allait toutes finir par se casser… Les unes après les autres… D’autant que nous elle savait pas, mais elle, Sandra, elle avait besoin de baiser… Tous les jours… Si elle baisait pas… Oui, bon, c’était pas tout ça, mais fallait la remplacer maintenant Sofiane… Qui ?… Ben oui, qui ?… On voyait pas… Non, on avait beau chercher… On voyait pas… A moins que… Elle avait peut-être une idée Corentine, mais… - Dis toujours !… - Alex… - Alex ?!… - Alex, oui… On le connaît… Il est cool… Et question de baiser il assure… Sans prise de tête… On sera plus obligées de courir ailleurs… On aura tout ce qu’il faut sous la main… Sandra a voulu savoir… - Vous l’avez essayé ?… - Ben oui… - Toutes les deux ?… - Ben oui… - Et il est beau gosse ?… - Pas mal, oui… - Bon, ben vous me le laissez alors… - C’est ça !… T’as qu’à y croire… Non, non, non, on partage…

Et on a partagé… Une fois l’une… Une fois l’autre… Comme ça se trouvait… Comme ça tombait… Quelquefois deux dans la même soirée… - Heureusement qu’il a la santé… Il l’avait, oui… Mais enfin il avait des limites… - Si Sandra était pas toujours après lui aussi… - Tu peux parler, toi !… Qui c’est qui fonce dans son lit le matin dès qu’on a le dos tourné ?… - Ben forcément !… Forcément !… Le soir il y a jamais moyen… Tu te l’accapares aussitôt qu’il rentre… - Bon, les filles, les filles !… Corentine a claqué la porte… - Elle m’agace, tiens !… Il y en a jamais que pour elle…

- Elle est partie Sandra… - Partie ?… Comment ça partie ?… - Ben partie… Elle a pris ses affaires et elle est partie… - Qu’est-ce qui s’est passé ?… - Oh, rien !… On s’est engueulées… - Engueulées ?… Elles se sont carrément battues, oui !… Comme des chiffonnières… Je peux te dire que ça volait… - Et la raison ?… Alex a haussé les épaules… -Devine !…

- Si on restait que tous les trois ?… - Financièrement ça va ramer… - Et puis enfin… je fatigue, moi, à force, les filles… - Tu vas plus en avoir que deux à t’occuper… - Oui, mais deux sacrées gourmandes… On a ri… - Tu proposes quoi alors ?… - J’ai un bon copain que sa nana vient de foutre dehors… Qui sait pas où aller… - Quelqu’un dans ton genre ?… - Copie conforme… Enfin presque… - Invite-le à bouffer… Qu’on voie à quoi il ressemble…

- Pas mal, hein ?!… - Tu m’étonnes qu’il est pas mal… - On le garde alors ?… - Un peu qu’on le garde !… Il s’est installé le lendemain… Et on s’est organisé notre petite vie tranquillement tous les quatre… - Lequel tu veux ce soir ?… - Et toi ?… - Ca fait trois fois de suite Quentin… Je me prendrais bien un doigt d’Alex… - Eh bien allez !… Eux ça leur convenait toujours… - On vous aime autant l’une que l’autre !… Pour le reste aussi ça se passait nickel chrome… Ils faisaient les courses, la cuisine, le ménage… Ils étaient pas chiants… Ils aimaient pas le foot… Et on écoutait la même musique… On regardait les mêmes films… - On aurait dû s’installer avec eux dès le début, tiens…

Corentine était en larmes… - Qu’est-ce qui se passe ?… - Il se passe que je suis mutée… En Guyane… Et que je peux pas refuser… Et c’est tout de suite en plus !… J’ai juste le temps de me retourner…

Et je me suis retrouvée toute seule avec Alex et Quentin… Je choisissais… Une fois l’un… Une fois l’autre… Et puis les deux ensemble un soir… Ben oui, forcément !… Et alors là !…Comment c’était trop leurs bouches et leurs mains à courir en même temps partout !… De la folie !… Toute la nuit… Ca a duré toute la nuit… Et ça a toujours été tous les trois ensemble après…

- Je voudrais pas tirer la sonnette d’alarme, mais… Il avait sorti le gros cahier de comptes Alex… - Mais ?… - Mais on est dans le rouge là… Si on trouve pas une solution… - Elle est toute trouvée la solution… Faut quelqu’un dans la quatrième piaule… Vous avez pas un bon copain sympa ?… - Ou une fille plutôt, non ?… - Oh non, non, un mec !… Un mec !… - T’es vraiment infernale, toi !… Insatiable… - Ben oui !…