D'une histoire... l'autre ( Pour adultes )

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samedi 2 mai 2009

Dessins

Fabienne, c’était le tissage… Paul, la ferronnerie d’art… Elisa, la poterie… Et moi, la peinture et le dessin… On avait fini par conjuguer nos talents et nos finances tous les quatre pour ouvrir une petite échoppe, en plein centre ville, où on avait rassemblé, pour les exposer et les vendre, nos productions respectives…

J’assurais la permanence de fin de journée… On entrait, on sortait, on regardait, on commentait, on achetait parfois… J’en profitais pour dessiner et un visiteur venait parfois se pencher avec curiosité, par dessus mon épaule…

Elle s’est aventurée début octobre… Elle a un peu tourné, au hasard, et puis elle s’est plantée devant ma table… Trois heures durant elle a suivi, avec une attention intense, fascinée, subjuguée, la course du crayon sur le papier, jusqu’au moment où…
- Je dois fermer… Elle s’est enfuie sans un mot…

Elle est revenue le lendemain… Elle a repris aussitôt sa place…
- Tu t’appelles comment ?…
- Isis… Moi aussi, je dessine…
Elle s’est tue… J’ai abandonné ce que j’avais en cours… J’ai pris une autre feuille et j’ai esquissé son portrait… L’ovale du visage… Les mèches brunes… Les yeux noir intense qui s’effilaient sur le côté, qui s’enfuyaient vers les tempes en éternel et mystérieux sourire…
- Ca y est ?… C’est fini ?…
Elle a tendu la main… Et elle l’a emporté comme un précieux butin…

Toute la semaine je l’ai dessinée… Chaque jour sous un angle différent… Une perspective différente… Un éclairage différent… Chaque jour je saisissais une nouvelle expression… Un autre moment d’être… Un imperceptible mouvement d’âme… Chaque fois une autre Isis dont elle s’emparait aussitôt, qu’elle enlevait serrée contre son cœur…

Le lundi suivant je l’ai imaginée nue… Inventée… Rêvée… Devinée… Lentement caressée, amoureusement façonnée de courbes élancées douces, de remords et de reprises… Elle s’est regardée naître sans un mot…
- C’est ressemblant ?…
Elle a longuement examiné le dessin, le sourcil froncé, la moue dubitative…
- La figure !… Seulement la figure !…
Et elle a plongé ses yeux dans les miens…

Je me suis levé… J’ai donné deux tours de clé à la porte…
- Viens !…
Elle m’a suivi… Je n’ai pas eu besoin de le lui demander… Elle l’a fait d’elle-même… La robe par dessus la tête… Le soutien-gorge blanc… La culotte… Elle a tout retiré… Elle m’a fait face… Et j’ai été en regards pleins… D’elle à la feuille… Et de la feuille à elle… A ses seins si exactement seins… A son ventre en pente douce… A son encoche tout à la fois proclamée et dérobée sous la toison résillée…

J’ai reposé le crayon… Elle s’est approchée… Elle s’est penchée… Elle a souri, hoché la tête…
- Tu es belle !…
J’ai pris ses mains entre les miennes, l’ai attirée contre moi… Elle s’est assise sur mes genoux, a lancé éperdûment ses bras autour de mon cou… J’ai effleuré ses cuisses… Je les ai lissées, parcourues, reparcourues… De plus en plus haut… De plus en plus près de la fêlure soyeuse… Une brève incursion… Je me suis éloigné… Je suis revenu à caresses lentes et rêveuses… Elle a frémi, elle s’est ouverte, elle s’est abandonnée…

- Faut que j’y aille !…
Elle s’est rhabillée en toute hâte, s’est emparée du dessin sur le petit bureau…
- Oh non !… Laisse-le moi celui-là !…
- T’en referas un autre demain !…
Et elle a dévalé l’escalier… Son pas a claqué sur le trottoir…

Le lendemain on s’est d’abord doucement aimés et on a séjourné longtemps dans les yeux l’un de l’autre, ivres de reconnaissance et de volupté… J’ai voulu encore la dessiner… Elle a voulu me dessiner aussi… Nus face à face… On relevait la tête, on replongeait, absorbés, concentrés… Nos crayons avalaient, dévalaient le papier…

- Tu fais voir ?…
- Non…
Elle finissait de se rhabiller… J’ai voulu le lui arracher… On a lutté, par jeu, mais elle n’a pas cédé… Elle s’est enfuie… Son rire a résonné longtemps…

Je ne l’ai jamais revue…

samedi 11 avril 2009

Sous le parapluie

A la sortie du métro il pleuvait à torrents. Une pluie d’orage battante et drue… J’ai eu un mouvement de recul pour me mettre à l’abri, me suis arrêté…


Dissimulée sous un large parapluie rouge et blanc la fille a vu mon hésitation…
- Vous voulez que je vous abrite ?… Vous allez loin ?…
- Au carrefour là-bas…
- Eh bien venez !…
C’était une petite métisse aux traits fins, au regard intensément clair… On a marché côte à côte silencieux pendant quelques instants et puis elle a éclaté de rire… - Ca se fait pas ce genre de choses d’habitude… Je sais pas ce qui m’a pris…
- Oh, ce qui se fait ou ce qui se fait pas !…

J’étais beaucoup plus grand qu’elle et elle devait hausser le parapluie à bout de bras…
- Vous permettez ?…
Je m’en suis emparé… Nos mains se sont frôlées, éloignées… La pluie avait presque cessé…

Encore quelques pas et nous discutions à bâtons rompus comme de vieux amis… Elle avait un petit copain, oui, oui, mais bof !… C’était pas vraiment ça… Si seulement elle savait pourquoi elle était avec… l’habitude… ou la flemme… ou la peur de rester toute seule… Peut-être – sûrement – que le jour où elle rencontrerait quelqu’un d’autre… mais elle pouvait pas dire qu’elle en avait vraiment envie… Elle était compliquée, hein ?!… Des fois elle se comprenait pas elle-même…

J’étais presque arrivé… Je l’ai regardée… Son profil… Elle a tourné la tête vers moi, m’a souri, détendue, confiante… On s’est fait face au bord du trottoir… Un moment de silence…
- Et maintenant ?… Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?… Je vous invite à boire un verre ?… C’est ce que je devrais faire normalement, non, vous croyez pas ? Qu’on fasse plus ample connaissance… Qu’on échange nos téléphones… Qu’on tombe amoureux l’un de l’autre… De toute façon c’est déjà fait… Et pas qu’un peu… Tu es belle… Tu es désirable… Tu es douce… Ca doit être extraordinairement merveilleux de vivre avec toi… Le bonheur lumineux, permanent, absolu… D’ailleurs si le destin a fait se croiser nos chemins ce n’est pas pour rien… Il a ses raisons, le destin… Et elles sont évidentes ses raisons, non, tu crois pas ?

Elle n’a pas répondu… Elle se contentait de me regarder, de m’écouter avec la plus extrême attention… - Qu’est-ce qui va se passer ?… On va s’emballer… Se dépêcher de se mettre ensemble sans même se connaître… Ca va durer quelques semaines… Ou quelques mois… le temps de s’apercevoir qu’on s’est trompés… qu’on s’est fait des illusions… On va s’entredéchirer… C’est toujours comme ça que ça se passe… Se quitter… Se reprendre… Se requitter… Se faire souffrir jusqu’au bout à la mesure de notre désillusion… Non ?

Elle n’a pas cillé… Elle n’a pas baissé les yeux…
- Mais il y a une autre solution, c’est qu’on se quitte, là, maintenant, tout doucement, sur la pointe des pieds… Avec juste, au fond du cœur, le souvenir de ces quelques pas sous le parapluie… Pour toujours… Le souvenir de ce qui aurait pu être et qui aura quand même été dans un sens… Et peut-être que dans vingt ans, dans trente ans, ce sera notre seul vrai souvenir d’amour… Tu sauras que quelque part quelqu’un continue à penser à toi… Je saurai que quelque part…


On est restés silencieux, les yeux dans les yeux… Et puis, hissée sur la pointe des pieds, elle a repris son parapluie, elle a posé ses lèvres sur les miennes…
- Merci… Merci beaucoup…
Et elle s’est éloignée, sans se retourner, le long du boulevard…

samedi 13 décembre 2008

Adieux

J’étais à l’hosto… le genre d’accident idiot : à un feu rouge le type était arrivé derrière moi comme une bombe et m’avait propulsée au milieu du carrefour… Trois vertèbres il m’avait bousillées ce con… Résultat : huit jours d’observation et une minerve… Qu’est-ce que je pouvais m’emmerder !… Va lire, toi, quand t’es obligée de garder la tête sans arrêt toute droite… En plus, avec la transpiration, ça arrêtait pas de me gratter là-dessous… Une horreur… Je traînais mes journées comme une âme en peine… A regarder les gens passer en bas… A déambuler dans le hall dans un sens, dans l’autre, jusqu’au plus tard possible quand il y avait plus personne…

Ce soir-là il faisait une chaleur torride… J’étais moite et je n’avais pas la moindre envie de retrouver la touffeur de ma chambre… Toute seule sur un banc, dehors, je me laissais bercer par la rumeur de la ville, en arrière-fond, sans penser à rien… Je ne l’ai pas entendu arriver… - Ca vous ennuie pas que je m’assieds là ?… Ben non… Non… Il était à tout le monde le banc… C’était un vieux… Au moins soixante ans… Avec des jambes d’une maigreur là-dessous… Et un teint !… On aurait dit qu’il était transparent… - Faut que je parle à quelqu’un… C’est la dernière fois… Demain je reviendrai pas du bloc… - Oh, mais faut pas dire ça !… Ca se passera très bien vous verrez… - Non, je reviendrai pas… Ils ont été très francs avec moi… J’ai une chance sur dix de m’en sortir… - Ben, c’est toujours ça !… Faut vous battre, hein !… Faut pas vous laisser aller… Il m’a pris le menton dans sa main, m’a tourné la figure vers lui… - Fais-toi voir !… Tu es belle… Tu es la dernière à qui j’aurai parlé… C’est bien que tu sois belle… C’est mieux… Je suis content…

Hou là là… C’était quoi cette histoire ?… - Qu’est-ce qu’on raconte à quelqu’un qu’on n’a jamais vu quand on n’a plus que quelques heures à vivre ?… Tu sais pas ?… Evidemment que tu sais pas… Tu peux pas savoir… Moi non plus d’ailleurs !… De toute façon il y a rien à dire… Il n’y a plus rien à dire… C’était avant qu’il fallait parler… Tu sais quoi ?… Comment tu t’appelles ?… - Julia… - Tu sais quoi, Julia ?… Eh bien on parle jamais assez… Des choses essentielles je veux dire… Il faudrait pas les garder pour soi… Jamais… Ca te ronge à l’intérieur sinon… Ca te détruit… Tu as un petit ami ?… Non ?… Ca viendra… Tu seras amoureuse… Ou tu croiras l’être… Eh bien si tu veux le garder parle !… Parle !… Parle !… De ce que tu sens… De ce que tu aimes… De ce que tu détestes… De ce qu’on ne dit jamais… N’importe qui – tu sauras ça un jour – n’importe qui peut s’entendre avec n’importe qui… N’importe quel homme avec quelle femme… A condition de parler… De ne jamais laisser s’installer le silence… C’est simple… Tout est simple en fait…Toujours… On complique tout… Comme à plaisir… On oublie de vivre… Qu’est-ce qu’on attend pour vivre ?… D’avoir fait ci, d’avoir fait ça… D’avoir eu ci, d’avoir eu ça… On reporte toujours à après, à plus tard… Comme si après ça devait toujours être mieux pour profiter de la vie… plus approprié au bonheur… C’est toujours maintenant le bonheur si on le veut… C’est toujours à conquérir sur ce qui vient se mettre en travers… Sur ce qui voudrait l’étouffer… Quand on a compris ça on en a compris des choses !… On a presque tout compris en fait… Il y en a pas beaucoup des choses importantes à savoir dans la vie… Elles se comptent sur les doigts d’une main… Est-ce que tu as peur de mourir, Julia ?… Oui… Sûrement… On a toujours peur de mourir à ton âge… On se pourrit la vie avec ça… Et quand le moment est vraiment arrivé, est vraiment là, tu n’as plus peur… Tu te sens tranquille… serein… Tout est dans l’ordre des choses… Ca devait être comme ça… Eh bien c’est comme ça… C’est l’orgueil – encore lui !… - qui gâche la mort, qui la rend insupportable… Parce qu’on veut laisser une image de soi… avoir fait quelque chose de sa vie… marqué son époque… Quelle idiotie !… Quelle prétention !… N’attends rien de toi-même et tu n’auras pas de regrets… Tu partiras tranquille… Plus tu te seras incrustée dans ton présent et plus… Mais tout ça pour toi c’est… Tu as quel âge ?… - 22… - Ca peut pas encore te parler, c’est normal… Plus tard… Un jour…

Il s’est levé… - Bon… Il est temps… Je me suis levée aussi… Il m’a fait face, a posé les deux mains sur mes épaules, m’a attirée tout près… - La dernière… Derniers yeux… Dernier regard… Dernier sourire… S’il te plaît, souris !… Je l’ai fait… - Merci… Il m’a déposé un baiser sur le front… - Vis !… Sois heureuse !… Et il est parti… Au moment de disparaître, au détour du couloir, il s’est retourné une dernière fois avec un petit signe de la main…

Le lendemain il n’est pas revenu du bloc…