D'une histoire... l'autre

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Histoires du futur

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vendredi 25 juin 2010

2034 ( 72 )

Lundi 4 Décembre 2034

 

On est chez grand mère. C’est maintenant chez moi. Je n’y avais pas remis les pieds depuis l’enterrement. Tout est resté en l’état. Je n’ai pas eu le cœur d’y changer quoi que ce soit. Et c’est comme si elle allait surgir en s’essuyant les mains à son tablier. Comme toujours. Convaincre Christopher de venir a été beaucoup moins difficile que je ne l’aurais cru. Il a bien protesté pour la forme, mais s’est pourtant laissé emmener sans résistance. Il semble heureux ici. Et je crois qu’il l’est autant qu’il lui est possible de l’être. Il s’assied face à la mer. Il la regarde – on a une chance inouïe : il fait exceptionnellement doux pour un mois de Décembre – il la contemple. Je m’assieds à ses côtés et je lui tiens la main. On ne parle pas. Presque pas. L’essentiel est déjà dit. On habite juste les instants, c’est tout. Du mieux qu’on peut. C’est une horrible course contre la montre qui est engagée. Une course qu’on est sûrs de perdre. Dont il faut impérativement oublier – ne fût-ce que momentanément – l’issue…

 

 

 

 

Mercredi 6 Décembre 2034

 

Zaza est adorable. Elle fait tout, elle s’occupe de tout pour que je puisse être le plus possible avec lui. Et je lui consacre effectivement le plus clair de mon temps. Tout mon temps. Ou presque. Il dort de plus en plus. Ce n’est pas bon signe. C’est même très mauvais signe. Il ne veut pas que je le quitte. Il a besoin de moi. De ma présence. Je reste avec lui. Je le regarde dormir en me disant que demain. Ou dans trois jours. Ou dans huit. Ne pas penser. Surtout ne pas penser…

 

 

 

 

Vendredi 8 Décembre 2034

 

Au réveil il pose sa tête sur mon ventre. Au réveil il pose toujours sa tête sur mon ventre. Il le caresse. Il le redessine. Il s’y installe…
- Dire qu’il est là…
Il le couvre d’une multitude de petits baisers…
- Un garçon ou une fille ?… Je saurai jamais… Mais c’est le seul qu’aura vraiment été à moi… T’en prendras soin, hein, tu me promets ?!…
Ca, il peut en être certain…
- Et tu lui parleras un peu de moi ?!…
Si on me le laisse, oui… Mais on me le laissera… Je ferai tout pour… Je le jure…

 

 

 

 

22 heures

 

C’est Vionne qui l’a envoyée…
- Ca coûte rien d’essayer…
Une femme qui aurait, paraît-il, guéri, l’an dernier, quatre personnes contaminées par le virus… Je n’y crois guère. Sans doute avaient-ils attrapé autre chose dont ils ont guéri spontanément. Je l’ai malgré tout laissé faire. Si ça pouvait au moins, à défaut d’autre chose, lui donner un peu d’espoir… Elle lui a imposé les mains, a récité des prières, lui a fait boire une potion-miracle et est repartie comme elle était venue… L’amélioration devrait, selon elle, être perceptible dans trois ou quatre jours…

 

 

 

 

Lundi 11 Décembre 2034

 

Ca n’a servi à rien. C’est une doctoresse de ses amies qui est venue cette fois. Quelqu’un de sûr. Elle a haussé les épaules…
- Quelques jours… Quatre ou cinq… Pas plus… -
Et si on l’emmène à l’hôpital ?…
- S’agissant du pronostic vital ça ne change strictement rien… Mais là-bas il ne souffrira pas… On dispose de tout ce qu’il faut… Tandis qu’ici !…

 

 

 

 

Mardi 12 Décembre 2034

 

Il faut qu’on l’hospitalise… Il faut !…
- Et vous, il faut que vous partiez…
- Non… Ca m’est égal la prison… Si c’est pour qu’il ne souffre pas ça m’est égal…
- Et votre bébé ?… Et son bébé ?… Vous y pensez ?… Parce que qu’est-ce qu’il va se passer ?… On va forcément se poser des questions… Faire des tests… Et découvrir le pot-aux-roses… Et après ?… C’est fini le bébé… Il y en a plus de bébé… Jamais elles laisseront passer une chose pareille…
Mon bébé… Notre bébé… Je veux pas…
- Partir ?… Mais pour aller où ?… Comment ?…
- Je m’en occupe… Je m’occupe de tout…
- Tu penses toujours à tout… Mais… et toi ?…
- Vous inquiétez pas pour moi… Je vous rejoindrai… Dès que possible…

 

 

 

 

Mercredi 13 Décembre 2034

 

D’ici une heure je serai partie. Ce sont mes dernières lignes dans ce cahier que je ne peux pas emporter. Trop dangereux. Il constitue un aveu en bonne et due forme. Zaza se chargera de le mettre en lieu sûr. Je vais aller passer tout le temps qui me reste avec Christopher… Et ensuite à la grâce de Dieu !…



                                  FIN 

 

mardi 22 juin 2010

2034 ( 71 )

Mercredi 29 Novembre 2034

 

Iliona a commencé par me tirer une gueule longue de trois mètres… Et m’a assommée de reproches… Ah, on pouvait compter sur moi !… On pouvait… Soi-disant que je devais l’aider à le retrouver Christopher… Je m’étais chargée de la moitié de la liste et au final je l’avais laissée tomber… Mais si !… Si !… J’avais enquêté de mon côté…
- Et alors ?…
Et alors rien… Fallait croire qu’il avait bien préparé son coup pour disparaître comme ça sans laisser la moindre trace…
- Ouais… Ouais… Et tu crois pas que t’aurais quand même pu me tenir un minimum au courant, non ?…
- Tant qu’il y avait rien de concret…
- Quand même !… Quand même !… Ca t’aurait pas coûté grand chose de donner signe de vie, non ?… 
- J’avais beau te chercher à la fac…
- J’y vais plus à la fac… Mais il y a pas que la fac… Tu sais où j’habite…

- T’y vas plus ?… Tu fais quoi alors ?…

- Rien… A part chercher Christopher… Oh, mais je le trouverai… Je finirai bien par le trouver… Un jour ou l’autre il commettra une erreur… Et ce jour-là…

C’est vraiment devenu une idée fixe…
- Bon… Mais… et toi ?… Qu’est-ce tu deviens ?…
- Moi ?… Je suis enceinte…

Et je lui ai servi la version officielle…

- T’es complètement conne !… Un gamin !… A l’heure actuelle… Alors qu’on sait seulement pas comment tout ça va tourner… Pour qu’on te le retire quasiment à la naissance si ça tombe… Tu es folle !… Tu es vraiment folle !…
Je suis peut-être folle, mais elle est à cent mille lieues de soupçonner la vérité…  

 

 

 

 

23 heures 30

 

A cent mille lieues de la soupçonner ?… Non… Dans l’état d’esprit obsessionnel qui est actuellement le sien il fallait bien que l’idée vienne l’effleurer. Et ça n’a pas perdu de temps. Elle est passée tout à l’heure. En mon absence. A une heure où elle savait pertinemment que j’étais à la fac. Elle est passée. Poser, mine de rien, quantité de questions à mon sujet et au sujet de ma grossesse. Les filles, qui la connaissent, se sont méfiées et s’en sont strictement tenues à ce qu’elle savait déjà. Selon elles elle n’est pas repartie convaincue. J’ai donc tout intérêt à rester aussi vigilante que possible. Avec Iliona on peut s’attendre à tout…

 

 

 

 

Jeudi 30 Novembre 2034

 

Zaza m’a prise dans ses bras. Embrassée. Cajolée...
- Tu es bien caline…
- Il faut que je vous dise quelque chose…
- Quoi ?… Qu’est-ce qu’il y a ?…
- Quelquefois les choses sont tellement évidentes qu’on ne les voit pas… Surtout quand on n’a pas du tout envie de les voir…
- C’est quoi tous ces préambules ?… Dis !… Dis !… Tu me fais peur… C’est Christopher, hein, c’est ça ?…

- Oui…

- Il est parti ?…

- Non, il n’est pas parti, non, mais… il est pas bien depuis quelque temps…
- Oui, ben ça j’avais remarqué, merci…
- Et il a de la fièvre depuis quelques jours… De plus en plus forte… Comme… Comme quand…
Quelle conne !… Non, mais quelle conne je fais !… Mais c’est pas possible d’être aussi conne… Et j’ai éclaté en sanglots… Elle m’a doucement caressé le front… Du bout du pouce…
- Il va mourir, hein ?!… Oui, évidemment qu’il va mourir… Ils sont tous morts… Tous… On peut pas… Il faut… Essayer quelque chose… Tenter quelque chose…
- Non… Non… La médecine est aussi impuissante aujourd’hui qu’elle l’était il y a un an… On ne le sauvera pas… C’était son choix… Vivre encore – à plein – quelques semaines… Et mourir dehors... On n’a pas le droit de lui imposer autre chose que ce qu’il a voulu, lui… Vous ne croyez pas ?…
- Si !… Bien sûr… Evidemment…

 

 

 

 

Vendredi 1er Décembre

 

J’ai couru là-bas. Je me suis jetée dans ses bras. J’ai été forte. Je n’ai pas pleuré. Lui aussi m’a doucement caressé le front. Les cheveux…
- Il y a longtemps que tu sais ?…
- Que je suis sûr ?… Une dizaine de jours… A peine…
- Pourquoi tu n’as rien dit ?… Pour me protéger, hein, c’est ça…
Il n’a pas répondu…
- Chut !… En parle pas… J’ai plus beaucoup de temps… Il faut qu’il soit le plus plein possible… De nous… De soleil… De vie… Il a voulu qu’on se fasse l’amour. Très doux. Très tendre. Il n’a pas pu aller jusqu’au bout. Il s’est endormi contre moi, épuisé. Je l’ai gardé – contemplé – toute la nuit…

 

Au réveil il s’est excusé, les larmes aux yeux…
- J’aurais tellement voulu…
Je l’ai fait taire d’un baiser…
- Ca ne fait rien… Ce sera pour une autre fois…
- Je ne crois pas, non… C’est au-dessus de mes forces… Mais tu auras quand même été la dernière… C’est bien que tu aies été la dernière… Pars maintenant !… Pars !… Et ne reviens pas !…
- Que je ne revienne pas ?… Mais pourquoi ?…
- Parce que… Parce que je n’ai pas le droit de t’imposer ça… Parce qu’il faut que tu vives… Et que tu gardes de moi un souvenir qui ne soit pas trop… dégradé…
J’ai refusé. Il a insisté et s’est effondré en larmes dans mes bras…

 

vendredi 18 juin 2010

2034 ( 70 )

Vendredi 24 Novembre 2034

 

Simple formalité, mais passage obligé par le service des inséminations. La fille n’a pas fait le moindre commentaire, mais on voyait, à son air, qu’elle n’en pensait pas moins. Elle a inscrit un numéro de lot dans la case prévue à cet effet, a décoré la feuille avec des coups de tampon rouges, jaunes, verts, bleus et m’a sèchement congédiée…

 

En redescendant je suis passée devant la porte de Nathalie Malingre. J’ai hésité. Je suis revenue sur mes pas. J’ai frappé…

- Oui ?…

- Tiens, tiens !… Ma petite jouisseuse… Quel bon vent t’amène ?…

- Je voulais vous remercier pour… -

Chut !… On ne parle pas de ces choses-là… Déshabille-toi plutôt !… J’adore la façon dont tu fais ça…

Elle ne m’a quittée pas des yeux… Je n’ai pas attendu qu’elle me le demande pour aller m’allonger sur sa table d’examen… Jamais deux fois avec la même ?… Avec moi, si !… Et avec plus « d’emportement » encore… Elle m’a raccompagnée jusque sur le pas de la porte…
- Tu reviendras ?…
Il y avait quelque chose de suppliant dans sa voix… Je suis rentrée de la meilleure humeur qui soit…

 

 

 

 

Samedi 25 Novembre 2034

 

Zaza, qui pense toujours à tout, m’a demandé ce que je comptais faire…

- Ce que je compte faire ?… A propos de quoi ?…
- Maintenant que, légalement, tout est rentré dans l’ordre, il y a peut-être un certain nombre de gens qu’il faudrait prévenir, non ?…
- Qui ça ?…
- Ben Monelle par exemple… Vous êtes amies depuis toujours… Et Iliona… Si elle l’apprend par raccroc elle va vous en vouloir à mort…
Elle a raison. Evidemment qu’elle a raison. Mais je suis tellement dans ma bulle que je n’y avais même pas pensé…

 

 

 

 

Lundi 27 Novembre 2034

 

Vionne a surgi dans la salle de bains au moment où j’allais en sortir…

- Hou la !… Mais t’es toute belle !… Tu vas le retrouver, je parie…
- Hein ?… Mais non !… Je…
Elle a éclaté de rire…
- Oh, mais c’est toi que ça regarde !… Tu fais bien ce que tu veux… Quoique… Quoique comme bonne copine on fait mieux… Beaucoup mieux… Surtout après tout le mal que je me suis donné pour toi… Avoue que t’aurais pu au moins nous le présenter… Et même nous le prêter un peu… Au lieu de te le garder en égoïste  pour toi toute seule… Nous aussi on est en manque… A force de plus voir d’hommes comme ça depuis des mois on finit par même plus savoir comment c’est fait… Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire, hein !… Tu nous le présentes quand ?… Oh, mais fais pas cette tête-là !… Je plaisante…
Elle plaisantait ?… Je n’en suis pas si sûre… Elle tâtait le terrain, oui, plutôt… Elle serait pas déçue si je la prenais au mot... Parce qu’elle pourrait pas en tirer grand chose de Christopher en ce moment… Il a pas le nez vraiment tourné à la bagatelle… Il a le nez tourné à rien…  

 

 

 

 

21 heures

 

Je vais là-bas de plus en plus à reculons. Il n’y a pas si longtemps encore quand j’arrivais il faisait des efforts. Pour parler. Pour être là. Ce n’est même plus le cas. Tout juste s’il se lève pour m’accueillir. Et il se renferme dans son mutisme. En sortir semble lui demander de tels efforts que je n’ai pas le courage de chercher à l’y contraindre. Je reste assise à ses côtés. Je lui tiens la main. Ou je la lui passe dans les cheveux. Quand ça me devient trop insupportable j’invente n’importe quel prétexte pour m’en aller. Il ne cherche pas à me retenir. Il ne cherche jamais à me retenir. Il est soulagé – c’est évident – de me voir partir. Je pars et je pleure. Mais qu’est-ce qui s’est passé ?… Comment on a fait pour en arriver là ?… Comment a-t-il pu changer ainsi, du tout au tout, sans qu’il y ait à cela la moindre apparence de raison ?… Et impossible – rigoureusement impossible – de demander de l’aide à qui que ce soit…

 

 

 

 

Mardi 28 Novembre 2034

 

J’ai dit à Monelle que j’étais enceinte…
- Mais pourquoi t’en as pas parlé plus tôt ?…
Ce qui est logique : si j’avais effectivement suivi le circuit officiel classique je l’aurais impliquée. J’aurais sollicité son avis. A chacune des étapes je l’aurais tenue au courant. Ce que je n’ai pas fait. Elle n’a pas cru un mot de mes tentatives confuses d’explication. De justification plutôt. Je m’enfonçais de plus en plus. Si bien que j’ai fini par lui abandonner la vérité. Elle n’a pas paru réellement surprise…
- Tu t’en doutais ?…
- Oui et non… Tu avais changé… Tu étais absente… Ailleurs… Il y avait forcément quelque chose… Mais quoi ?… J’aurais pensé à tout sauf à ça…

 

mardi 15 juin 2010

2034 ( 69 )

Vendredi 17 Novembre 2034

 

- Tu as un moyen imparable d’obtenir ce que tu veux… De réussir à faire falsifier ton dossier…
- Ah !… Lequel ?…
- Tu demandes une contre-expertise… C’est une certaine Nathalie Malingre qui te recevra… Qui t’examinera… Tu en obtiendras tout ce que tu veux à condition de te montrer gentille… Très très gentille…
- Je vois… Et sinon ?…
- Sinon on peut toujours « se tromper »… T’inséminer « par erreur »… Mais si le pot aux roses est découvert tu as neuf chances sur dix qu’on te contraigne à avorter… Et tu nous mets en danger, mes collègues concernées et moi… Alors j’ai pas de conseil à te donner, mais si elle ne te répugne pas trop, passes-en par où le veut Nathalie Malingre… D’autant que je me suis laissé dire qu’elle s’y prenait pas mal du tout et que toutes celles qui lui sont passées par les mains – et pas seulement les mains – n’ont pas eu à le regretter…

 

 

 

 

Dimanche 19 Novembre 2034

 

- Fais un effort, Christopher, écoute !… T’as une mine de déterré… Tu peux pas rester enfermé là comme ça à longueur de journée… Tu vas finir par devenir complètement neurasthénique…
Il est allé se raser avec un soupir. A mis un temps fou à se préparer. M’a suivie manifestement à contre cœur. Quelques pas sur le boulevard. Il a presque aussitôt voulu s’asseoir. Laissé tomber sa tête sur mon épaule. Eclaté en sanglots…
- Mais qu’est-ce qu’il y a, Christopher, enfin !… Tu veux pas me le dire ?…
Il a haussé les épaules…
- Il y a rien… Il y a absolument rien… Il y a juste que j’ai plus envie de vivre…
On a pleuré ensemble. Et, au retour, il m’a fait l’amour. Avec violence. Avec désespoir. Sans jamais cesser à aucun moment de pleurer…

 

 

 

 

Mardi 21 Novembre 2034

 

Une femme d’une cinquantaine d’années au visage dur, anguleux, à la peau parcheminée… Elle m’a désigné sans un mot, sans même me regarder, le fauteuil de l’autre côté du bureau et s’est plongée dans une étude silencieuse et profondément attentive de mon dossier. Qui a duré près d’un quart d’heure…

- Ainsi donc vous avez décidé de faire appel ?!…
J’ai acquiescé…
- Vous avez bien fait… Non pas que les résultats de vos tests biologiques le justifient… Bien au contraire… Ils sont calamiteux… Mais parce qu’il y a beaucoup d’autres paramètres à prendre en considération… Et en particulier les paramètres humains… Tu as joui ?…
- Pardon ?…
- Quand tu l’as conçu ce gamin – je ne veux surtout pas savoir avec qui ni dans quelles conditions – tu as pris ton pied ?… Oui, hein ?!…
- Je sais pas… Je sais plus… Pour déterminer exactement quand…
- Mais bien sûr que si que tu as joui !… T’as la tête à ça… A ne penser qu’à ça… A ne vivre que pour ça…
Elle s’est levée, a contourné le bureau, m’a soulevé le menton du bout de l’index…
- Oui… Oui… Une vraie frimousse de petite jouisseuse… J’adore… Une petite jouisseuse qui va gentiment se déshabiller maintenant… Qui va tout enlever… En prenant bien son temps… Allez !… Mais c’est qu’elle est docile à souhait !… C’est bien… C’est très bien… A ton âge l’obéissance est la plus belle des vertus… Plie-les tes vêtements… Soigneusement… Comme ça… Oui… Sur le bureau pose-les… Tu sais que tu es à croquer ?… Vraiment à croquer ?… Va t’allonger là-bas, sur la table d’examen… Je vais venir m’occuper de toi…

 

Elle m’a effleuré un sein, en a pris la pointe entre ses doigts, a constaté à mi-voix…
- Il t’en faut pas beaucoup… Je t’ai à peine touchée… Mais ça j’en étais sûre…
Elle a posé ses lèvres sur les miennes… - Ferme les yeux !… Et laisse-toi faire… Laisse-moi faire !…

 

 

 

 

22 heures

 

- Ah, ben t’as mis de l’animation dans les services, on peut pas dire !…
- Moi ?… Comment ça ?…
- Fais bien l’innocente !… On t’entendait brailler trois étages au-dessus et trois étages en dessous à ce qu’il paraît !…
- C’est pas vrai !…
- Si, c’est vrai, si !… Je me suis laissé dire que toutes les filles avaient déserté les bureaux et commentaient à qui mieux mieux tes performances vocales dans les escaliers…
- Je me suis pas rendu compte… Oh là là !… Mais c’est la honte !…
- Tu t’en fiches… Tu les connais pas… Et elles te connaissent pas… De toute façon elles sont habituées… T’es pas la première… Parce qu’apparemment le grand plaisir de cette Nathalie Malingre c’est de faire en sorte que tout le monde entende comment elle fait se pâmer de bonheur ses jeunes conquêtes… Ou supposées telles…
- Faut reconnaître qu’elle sait s’y prendre pour te faire perdre complètement la tête… Il y a longtemps que j’avais pas connu un truc pareil, moi !… Tu te demandes vraiment ce qui t’arrive…
- Oui… Ben t’as bien fait d’en profiter à fond… Parce qu’elle ne remet jamais le couvert avec la même… C’est un principe chez elle… Bon, mais enfin l’esssentiel, c’est que ton dossier soit nickel, non ?… Et il l’est… Je l’ai vu… De mes yeux vu…

 

vendredi 11 juin 2010

2034 ( 68 )

Vendredi 10 Novembre 2034

 

- Oh, mais sois pas si impatiente !… On peut pas avoir les résultats comme ça du jour au lendemain… Certains examens demandent du temps…
- Beaucoup ?…
- En tout début de semaine je devrais normalement voir revenir tes fiches de laboratoire…
- Je vais pas vivre, moi, jusque là…
- Même si elles n’étaient pas strictement conformes aux normes exigées on devrait quand même pouvoir trouver une solution…
- Tu es sûre ?…
- A cent pour cent non… Mais je suis sûre que je ferai tout mon possible pour te donner satisfaction… D’une façon ou d’une autre… Je peux pas mieux dire …
- Merci…
- Si c’est pas indiscret…
- Oui ?…
- Tu n’es pas obligée de répondre, mais tu as trouvé le moyen de t’introduire dans un centre, c’est ça, hein ?…
- Dans un… Ah non, non !… Pas du tout, non !… Non… Mais à toi maintenant je peux bien le dire… Quelqu’un s’en est échappé… Qui se cache… Et que je vois de temps à autre…
- Que tu caches en fait…
- Oui…
- Tu prends de sacrés risques…
- Je sais, oui…

 

 

 

 

Lundi 13 Novembre 2034

 

Pour lui redonner le moral – qui semble avoir bien du mal à lui revenir – je lui ai proposé tout à l’heure d’aller chez cette fille, cette Mylène, dont il m’a parlé l’autre jour avec tant d’enthousiasme...
- Plus tard… Un jour… On verra…
Avec Zaza non plus il n’a pas franchement envie… Ni même avec moi toute seule… Il n’a plus aucun goût pour rien. Et je le soupçonne de passer toutes ses journées, quand je ne suis pas là, affalé sur son lit à broyer du noir… Il me semble plongé dans une solitude intérieure profondément angoissante… C’était peut-être inéluctable ?… Parce qu’il n’y a plus d’hommes autour de lui. Jamais. Aucun. Nulle part. C’est comme s’il était le dernier survivant d’une espèce disparue. Au centre au moins il avait des repères. Il pouvait s’identifier. Se comparer. Se distinguer. Etre lui-même en se sachant – en se voyant – tout  à la fois semblable et différent… Ca lui est devenu impossible… Je réagirais comment, moi, si j’étais immergée dans un univers exclusivement masculin ?… Je deviendrais folle, je crois…

 

 

 

 

Mardi 14 Novembre 2034

 

Mes résultats ne sont pas ce qu’il aurait fallu qu’ils soient. Ce qui veut dire que dans les conditions d’avant je n’aurais pas pu être mère ?… Evidemment pas… Ce qui veut dire qu’on pratique aujourd’hui une forme délibérée d’eugénisme sur des critères particulièrement obscurs. Vionne elle-même s’est avérée incapable de me donner des éclaircissements satisfaisants à ce sujet. Mais enfin ce n’est pas, pour le moment, l’essentiel… L’essentiel, dans l’immédiat, c’est de trouver une solution…
- Et la solution la plus simple, c’est de falsifier tes résultats… - Et c’est possible, ça ?…
- Tout est toujours possible… Il suffit de frapper à la bonne porte… Et de disposer des bons arguments… Je m’en occupe… Dès demain… Et je te tiens au courant…

 

 

 

 

Mercredi 15 Novembre 2034

 

- Il va pas bien, hein !… Il va pas bien du tout…
Elle en a de bonnes Zaza… Je le sais bien qu’il va pas bien. C’est même pour ça que je lui ai demandé d’y passer aussi souvent que possible. De rester avec lui. De lui parler. Je ne peux pas – c’est matériellement impossible – ne me consacrer qu’à lui. Ne vivre qu’à travers lui… Ca fait deux jours qu’elle y est. Pratiquement en continu. Ce dont je lui sais gré. Bon, mais ce qu’elle voudrait maintenant, c’est qu’il voie un médecin… On va trouver ça où ?… Sans lui faire courir – sans nous faire courir – des risques inconsidérés ?… Dans un premier temps ce qu’il faudrait c’est qu’il se donne de l’exercice. Qu’il se change les idées. Mais où ?… Pas question pour lui de s’inscrire dans un club quelconque. Ni de pratiquer quelque activité collective que ce soit… J’ai bien peur qu’on aille au-devant de bien des difficultés…

 

 

 

 

22 heures

 

- Il y a un petit souci…
- Lequel ?…
- C’est que la personne qui s’en occupait, dont j’étais sûre qu’elle nous rendrait le service qu’on voulait lui demander a été mutée la semaine dernière… C’est d’autant plus dommage que j’avais barre sur elle, que je savais des choses qu’elle n’avait aucun intérêt à voir ébruitées…
- En somme c’est cuit, quoi !…
- Oh non, non !… Pas forcément… Je ne connais pas celle qui la remplace… Mais je vais me renseigner… Et voir ce qu’on peut faire…

 

mardi 8 juin 2010

2034 ( 67 )

Lundi 6 Novembre 2034

 

On a passé le week end, elle et moi, à tout tourner et retourner dans tous les sens. Et finalement…
- Bon… Mais récapitulons… Une chose est sûre : vous êtes décidée à le garder… Donc d’ici quelques semaines ça va commencer à se voir… Et il va falloir vous terrer… Sous peine d’être dénoncée et de mettre Christopher lui aussi en danger… Plus question d’aller à la fac… Ni de rentrer chez vous : même – ce qui n’est pas gagné – si les filles à la maison vous promettent le secret vous ne serez pas à l’abri d’une gaffe ou d’une visite intempestive… Alors vous allez faire quoi ?… Aller vous cacher là-bas avec lui… Ou ailleurs s’il réagit mal quand vous lui aurez appris la nouvelle… Dans un cas comme dans l’autre votre disparition ne passera pas inaperçue et je ne donne pas une semaine avant qu’on ne se soit lancé à votre recherche… Avec tous les risques que cela comporte pour vous comme pour lui…
- En somme ce que tu es en train de me dire c’est qu’il n’y a pas de solution… Que je suis devant un mur…
- Si, il y a une solution !… Si !… C’est Vionne… Parce que c’est quoi son boulot ?… Gérer les dossiers des femmes qui sollicitent une insémination. Elle vérifie qu’ils sont complets, les transmet et, quand ils reviennent, fait part de la décision prise aux intéressées… Alors qui sait ?… Elle peut peut-être intervenir, à un niveau ou à un autre, et faire en sorte que votre grossesse devienne « légale »…
- Il y a quand même un risque… Un gros risque…
- Qu’elle vende la mèche ?… Pas Vionne… Ca m’étonnerait beaucoup… De toute façon si vous le courez pas vous vous mettez dans une situation inextricable… Je lui en parle si vous voulez… Vous voulez que je lui en parle ?…

 

 

 

 

Mardi 7 Novembre 2034

 

Il n’a pas sauté de joie. Il n’a pas pris ça à la catastrophe non plus. Comme si ça lui était complètement égal. Ou qu’il s’y attendait. Ou le savait déjà. Il s’est absorbé dans ses pensées…
- Ce que je me demande c’est combien j’en ai des enfants finalement !… Avec tout le sperme que j’ai donné…
- C’est quand même pas la même chose, Christopher, enfin !… Là ça va en être un à nous… Qu’on va voir grandir…
Il n’a pas répondu. Les larmes lui sont montées aux yeux et il s’est détourné pour que je ne le voie pas pleurer…

 

 

 

 

16 heures

 

Vionne est venue me retrouver dans ma chambre, s’est assise au bord de mon lit…
- Donc… donc si j’ai bien compris, tu es enceinte…
C’était ça, oui…
- Et c’est tout récent… Ca devrait en principe nous faciliter les choses… Tu es absolument décidée à le garder ?…
Je l’étais, oui…
- Alors le plus simple, dans un premier temps, c’est de suivre la procédure classique… En accéléré… Dès demain je m’occuperai de ton dossier… Je te prendrai rendez-vous… Tu seras soumise à toutes sortes d’examens médicaux… biologiques… S’ils sont satisfaisants il ne devrait pas y avoir de problème… Je te ferai passer en priorité… Tu seras inséminée… Ou supposée l’avoir été… Et le tour sera joué…
- Et s’ils ne sont pas bons ?…
- On verra à ce moment-là… Mais ça nous compliquerait singulièrement les choses…
- Et si on découvre que je suis déjà enceinte ?…
- Ce n’est pas ce qu’on cherche, mais si ça arrivait – ce qui est peu probable – je ferais ce qu’il faut pour qu’il n’y en ait trace nulle part…

 

 

 

 

Jeudi 9 Novembre 2034

 

Deux jours d’examens. A me faire tirer du sang. Radiographier ci. Radiographier ça. Examiner ci. Examiner ça. Passer à poil entre les mains de bonne femmes revêches à qui il est impossible d’arracher trois mots. Deux jours interminables. Deux jours que j’espère ne pas avoir à revivre de si tôt… Et je ne sais rien. Absolument rien. Personne n’a voulu me dire quoi que ce soit…

 

 

 

 

22 heures

 

Il a quelque chose Christopher… Je sais pas quoi, mais il a quelque chose… Quelque chose qu’il ne veut pas dire…
- C’est à cause du bébé ?…
- Oh non, non !… Au contraire !… Je suis ravi le bébé…
- Ben c’est quoi alors ?…
- Rien… Je sais pas… J’ai pas le moral… Je sais pas pourquoi… Ca va passer…
Il y a anguille sous roche… Je vois bien qu’il est prêt à fondre en larmes pour un rien… Est-ce que cette Mylène y est pour quelque chose ?… Est-ce qu’ils se sont disputés ?… Qu’elle ne veut plus le voir ?… Est-ce qu’elle lui en veut parce qu’il ne m’a pas amenée chez elle l’autre soir ?… On peut tout imaginer…

 

vendredi 4 juin 2010

2034 ( 66 )

Jeudi 2 Novembre 2034

 

Plus aucun doute : je suis enceinte. Il n’y a que deux solutions. Et seulement deux. Et dans les deux cas, quelle que soit celle que je finisse par choisir, je peux m’attendre à de sérieuses difficultés. C’est rien de le dire… Zaza refuse obstinément de me donner son avis…
- C’est à vous – et à vous seule – de prendre la décision… Je le sais bien, mais…
- Suivez votre instinct… Ecoutez ce que vous dit votre petite voix intérieure…
Si je m’écoutais, si je m’écoutais vraiment je le garderais ça ne fait pas l’ombre d’un doute…
- Eh bien alors !…

 

 

 

 

14 heures

 

C’est la seule occasion que j’aurai vraisemblablement jamais d’être mère. Du moins dans les conditions « d’avant ». Quand il y fallait deux géniteurs qui s’accouplaient en chair et en os… Et peut-être même d’être mère tout court : on compte réduire le nombre de naissances dans de telles proportions, on dresse tant d’obstacles sur la route de celles qui souhaitent se faire inséminer que la probabilité pour une femme aujourd’hui d’avoir un jour un enfant est, d’après les chiffres qui circulent, d’environ une sur cent. Et j’irais faire la fine bouche ?… Je risque de le regretter toute ma vie… Alors… Oui… Quoi qu’il doive arriver, quoi qu’il doive m’en coûter je vais mener cette grossesse à terme…

 

 

 

 

21 heures

 

Avec l’esprit pratique qui la caractérise Zaza a l’art de poser toujours les bonnes questions. Celles auxquelles on ne va pas forcément penser. Ou pas tout de suite. Ou pas de la façon qu’il faudrait…
- Et Christopher ?…
- Quoi, Christopher ?…
- Vous allez lui dire ?…
La réponse a fusé…
- Sûrement pas, non !… Je vais pas l’embêter avec ça…
- Peut-être que ça l’embêterait pas… Peut-être qu’il serait fou de joie au contraire…
- Tu parles !… Je le connais… Il verrait surtout les complications en perspective, oui !… Il ferait des pieds et des mains pour que je renonce… Et j’ai vraiment pas envie de me prendre la tête avec lui là-dessus… Alors il a beau être le père…
- Il va bien finir par s’en rendre compte quand même !… A moins que… A moins que vous renonciez complètement à aller le retrouver là-bas…
- Ca va pas, non ?!…
- Et ce jour-là, à votre avis, il va prendre comment d’avoir été tenu complètement à l’écart  pendant des mois ?… Evidemment… Vu comme ça…

 

 

 

 

 

Vendredi 3 Novembre 2034

 

J’étais arrivée là-bas avec la ferme résolution de lui en parler. De tout lui dire. J’avais préparé mes mots. J’étais prête à toute éventualité. Je suis tombée sur un Christopher survolté qui, d’entrée de jeu, de but en blanc, m’a annoncé qu’il allait me faire faire la connaissance de Mylène… Qu’elle nous attendait…
- Mylène ?!… Quelle Mylène ?… Qui c’est ça, Mylène ?… - C’est une des filles que… Tu sais bien…
- Avec qui tu couches… Oui… Et alors ?… Je n’ai pas la moindre envie de la voir… Ca m’avancerait à quoi ?… Ca nous avancerait à quoi ?…
- Elle est très sympathique…
- Ca me fait une belle jambe…
- Je lui ai parlé de toi… Et de Zaza… Et…
Ah, on y était… Il voulait me voir faire des trucs avec sa Mylène… C’était ça, hein ?!…
- Ben oui !… Oui…
Avec un sourire ravi… Non, mais qu’est-ce qu’il s’imaginait ?… Qu’il allait me coller dans les bras de toutes ses conquêtes ?… Non, mais ça allait pas ?… Il était pas bien ?… Oh, mais quoi ?!… Je le faisais bien avec Zaza… Avec d’autres aussi… Je lui avais raconté… Je lui avais pas raconté peut-être ?…
- Si, mais…
- Eh bien alors ?!… J’avais bien des principes d’un seul coup… C’était pas des principes… C’était que j’avais autre chose en tête… De beaucoup plus important… Il n’a même pas cherché à savoir quoi… Il a continué à essayer de me convaincre d’aller chez sa Mylène… Le ton a monté. Je l’ai planté là… Ce qu’il peut être con quand il s’y met !…

 

 

 

 

21 heures

 

Zaza m’a récupérée en larmes. Elle m’a prise contre elle. Elle m’a embrassée. Consolée avec des mots qui n’avaient pas la moindre importance. Elle a posé sa tête sur mon ventre. Là où… Fille ou garçon ?… Ca n’a pas la moindre importance… Ca n’en a pas encore… Ca finira par en avoir… Beaucoup… Beaucoup trop… Elle est descendue. A lèvres douces. A lèvres savantes. A lèvres aimantes…

 

mardi 1 juin 2010

2034 ( 65 )

Samedi 28 Octobre 2034

 

La nature est pleine de ressources insoupçonnées pour s’adapter, dans les plus brefs délais, aux situations résolument nouvelles. On vient en effet de découvrir que des rates, en différents points du globe ( Australie, Canada et Afrique du Sud notamment ), s’étaient spontanément mises à générer des chromosomes Y. Comme si quelque chose en elles SAVAIT et que leur organisme tentait de trouver une solution pour perpétuer l’espèce en l’absence de mâles. Peut-on ( doit-on ? ) en conclure qu’il en ira de même pour nous et qu’une certaine forme de parthénogénèse va progressivement se substituer au mode de reproduction que nous avons jusqu’ici connu ?… Ca donne le vertige… Décidément le monde que nous avons connu s’éloigne de plus en plus et je me sens, pour ma part, de plus en plus étrangère à celui qui vient…

 

 

 

 

Dimanche 29 Octobre 2034

 

Il fallait voir sa tête quand on s’est étendues toutes les deux, Zaza et moi, nues sur son lit et qu’on a commencé à s’occuper l’une de l’autre… On aurait dit un gamin qui découvre ses jouets sous le sapin de Noël. Et qui n’en revient pas. Qui n’ose pas y croire. On s’est embrassées. On s’est caressées. On a eu notre plaisir. Un plaisir abrupt et profond qu’il a contemplé à distance, statufié, les yeux écarquillés. On est retombées. Je lui ai fait signe d’approcher. Je l’ai pris contre moi. Il m’a pénétrée. Il s’est déchaîné. Il a eu plaisir comme jamais. Qu’il a hurlé à pleine gorge, les yeux fous, le torse secoué d’immenses frissons. Il s’est réfugié dans mon cou…
- On recommencera, hein ?… Vous recommencerez ?…
- Bien sûr !… Et cette fois…

 

 

 

 

Mardi 31 Octobre 2034

 

Ce matin j’ai vomi. J’ai peur. Ca fait une semaine. Une semaine que j’aurais dû les avoir. Et rien. Toujours rien. J’essaie de me convaincre que ce n’est pas « ça ». Que ça ne peut pas être ça. C’est presque forcément ça. On ne trouve plus nulle part de moyens contraceptifs quels qu’ils soient. Plus personne n’en a besoin. N’est supposé en avoir besoin…

 

Pourvu que ce soit pas ça !… Et si c’est ça il va se passer quoi ?… Je peux faire quoi ?… Avorter ?… Où ?… Avec l’aide de qui ?… Personne ne doit savoir. Personne. On voudrait me faire dire… On remonterait jusqu’à Christopher. On le reprendrait. On le ramènerait là-bas. C’est impossible. Je ne veux pas…

 

La seule solution, si c’est ça, ça va être que j’aille me cacher là-bas avec lui. Dès que ça se verra… Le temps d’accoucher… Le temps de… Je suis folle… Je peux pas disparaître comme ça. On me chercherait. On mettrait la police sur les dents. Et quand bien même je resterais miraculeusement introuvable après ?… On le garderait cloîtré avec nous le gamin ?… Coupé de tout… Et si c’est un garçon ?… On vivrait dans la hantise qu’il attrape lui aussi un jour ou l’autre à son tour le virus ?… Ca tient pas debout tout ça. C’est complètement irréaliste… Il n’y a tout simplement pas de solution… Il n’y en a pas…

 

 

 

 

16 heures

 

- Mais faut pas vous mettre dans des états pareils !…
Elle en avait de bonnes, elle, Zaza !… On voyait bien que c’était pas à elle qu ça arrivait un truc pareil !…
- Ca sert jamais à rien de s’affoler… Et puis d’abord, pour commencer, vous n’êtes encore sûre de rien !…
- Tu parles !…
- Non… Vous n’êtes sûre de rien… Ce qu’il faudrait, c’est que vous fassiez un test de grossesse…
- C’est ça !… Et tu comptes te procurer ça où, toi qu’es si maligne ?…
- Demain je vous en aurai trouvé un…

 

 

 

 

23 heures

 

Il était manifestement déçu que je sois venue sans Zaza. Il a essayé de le cacher. Mal. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui en vouloir. Ce soir j’avais tellement besoin d’être seule avec lui. Blottie contre lui. Sans bouger. Sans rien faire. Mais lui il avait envie. Tellement !… Je l’ai laissé faire. A contre-cœur. Il s’en est rendu compte. Ca a été à son tour de m’en vouloir. Il y a des jours comme ça où tout devient incroyablement compliqué…    

 

vendredi 28 mai 2010

2034 (64 )

Mercredi 18 Octobre 2034

 

J’étais pelotonnée contre lui. Bien. Si bien. Il avait eu son plaisir. Celui qui éclate dans les yeux et qui y reste après. Longtemps. J’avais eu le mien. Né du sien…
- Dis, Christopher, il y en a d’autres ?…
- D’autres ?… D’autres quoi ?…
- D’autres femmes… D’autres femmes que moi…
Il a voulu me faire taire d’un baiser…
- Oui, il y en a d’autres. Forcément. Tu me feras pas croire que tu restes enfermé là des journées entières à contempler le plafond… Tu sors… Tu vois des femmes… Des tas de femmes… Me dis pas qu’elles te font pas envie…
- Faut bien reconnaître…
- Que c’est très tentant… Je m’en doute… Et que tu te laisses parfois tenter… Je t’en voudrais pas, tu sais !… De quel droit je pourrais t’en vouloir ?… Mais quand même !… Fais attention !… Te mets pas en danger…Parce qu’on sait jamais !… T’imagines qu’il y en ait une qui te dénonce ?!…
- Qui me dénonce pourquoi ?… Pour lui avoir fait du bien ?… Ce serait un comble…
- Mais non, mais… Tu connais pas les femmes, Christopher… Tu crois les connaître… Tu sais pas comment elles peuvent réagir quand elles sont blessées… Quand elles se sentent trahies… Elles sont capables de tout pour se venger… Qu’il y en ait une qui apprenne que tu vas voir ailleurs…
- A t’entendre on croirait que je règne sur tout un troupeau… Il y en a pas tant que ça, tu sais… Elles se comptent sur les doigts d’une main… Et puis, si ça peut te rassurer, aucune d’elles ne sait qui je suis vraiment ni où j’habite… Il n’y a que toi…
- Elles peuvent te suivre… Te faire suivre… Elle a bien cherché à te pister Iliona…
- Va pas te mettre des idées pareilles en tête… Elles n’ont rien à voir avec Iliona… Ni avec toi… Elles ne comptent pas vraiment… C’est juste parce que… j’en ai tant rêvé quand j’étais là-bas… C’est ce qui m’a aidé à tenir le coup… L’idée qu’un jour je serais dehors et que j’aurais toutes les femmes que je voudrais… Sans ça… Mais il n’y en a qu’une qui ait vraiment de l’importance pour moi… C’est toi… Tu vois, si tout redevenait normal, si tout était à nouveau comme avant, il n’y en a qu’une et une seule avec qui j’aurais envie de partager mon quotidien…
Et il m’a fait l’amour avec infiniment de tendresse…

 

Est-ce que c’est vrai ?… Est-ce qu’il le dit pour me faire plaisir ?… Ou parce que ça l’arrange ?… Parce qu’il s’est rendu compte que j’étais au courant et qu’il a eu peur que je le foute dehors ?… Je ne sais pas… Et ça m’est égal… Ca m’est égal parce que j’ai tout simplement envie de croire que c’est vrai…

 

 

 

 

Samedi 21 Octobre 2034

 

En tout cas ce qu’il y a de sûr, c’est que depuis qu’il m’a fait ses « confidences » on est beaucoup plus proches l’un de l’autre. Comme si ça l’avait débarrassé d’un poids. Et moi aussi. Du coup j’ai lancé un ballon d’essai : et si je venais vivre là, à la villa, avec lui ?… Il a paru sincèrement enthousiaste, mais je ne suis pas sûre que ce soit une bonne solution – c’est aussi l’avis de Zaza – parce qu’il me faudrait abandonner ma maison. Ce qui serait un véritable crève-cœur… Et puis je dirais quoi aux autres filles ?… J’éveillerais forcément leurs soupçons. Sans compter toutes les copines qui défilent à longueur de semaine. Tout le monde voudrait forcément savoir où me trouver… On finirait par y arriver et… Non… Et puis à la vérité je ne suis pas très sûre d’avoir vraiment envie de vivre au jour le jour avec lui… Pour que le quotidien ait, en quelques semaines, raison de nous ?… Merci bien !…

 

 

 

 

Mardi 24 Octobre 2034

 

Je ne l’interroge pas. Je ne lui demande rien. Je ne veux pas savoir. Et je crois qu’il m’en est reconnaissant… Lui, par contre, ne se lasse pas de me poser mille et mille questions sur ma vie sentimentale et sexuelle. Pas tant celle d’avant le virus, avec Kerwan, que celle d’après. Avec Valentine. Il est curieux du moindre détail…
- T’en as eu d’autres des femmes ?… Raconte !… Mais raconte, quoi !… Je raconte… Il adore… Il ne se lasse pas… Ca l’excite… Tout le temps que je parle son désir reste tendu contre moi…
- Et Zaza ?… Et avec Zaza ?… Aussi ?!… Même depuis que je suis sorti ?!…
Son œil s’allume… Je sais très exactement à quoi il pense… Quelquefois il est à deux doigts de me le demander… Il ne le fait pas… Il n’aura pas besoin de le faire… Il en aura la surprise…

 

 

 

 

22 heures

 

J’ai passé une belle peur : en fin d’après-midi j’ai vu arriver une Iliona toute excitée…
- Je l’ai retrouvé !… Je l’ai retrouvé… Viens !… Tu vas voir… Je l’ai suivie, morte d’inquiétude…
On a pris une direction opposée à celle de la villa… On a fait le guet dans l’embrasure d’une porte cochère pour voir brièvement passer une silhouette en vêtements féminins…
- C’est lui, hein ?!… Qu’est-ce t’en penses ?… Oh oui, oui, c’est lui !… J’en suis sûre…
Tant qu’elle en sera convaincue elle ne cherchera pas ailleurs…

mardi 25 mai 2010

2034 ( 63 )

Samedi 14 Octobre 2034

 

Pour Zaza des Christopher – des hommes qui se sont « enfuis » des centres – il y en a beaucoup plus qu’on ne croit. Des dizaines. Peut-être des centaines. Elle en veut pour preuve que les mesures de sécurité y ont été récemment considérablement renforcées. Ca ne m’était pas venu à l’esprit – j’étais même naïvement persuadée du contraire – mais c’est effectivement fort probable : on ne voit pas pourquoi il serait le seul à avoir voulu recouvrer la liberté malgré les risques encourus. Cela ne s’est pas ébruité : sans doute veut-on éviter de donner des idées à ceux qui ne les auraient pas encore eues. Et puis nos dirigeantes ne souhaitent probablement pas qu’il puisse se dire que les mesures qu’elles prennent, que ce soit celles-là ou d’autres – sont inefficaces… Ni que les filles se mettent en quête, ici ou là, d’hommes évadés qu’elles chercheraient à utiliser pour leurs menus plaisirs. N’empêche que ce n’est pas très rassurant : parce qu’on peut supposer que les enquêtes diligentées, pour être discrètes, n’en sont pas moins énergiquement menées. Un jour ou l’autre on risque de remonter jusqu’à nous. On verra bien, éventuellement, le moment venu. En attendant pas question que je me pourrisse la vie avec ça…

 

 

 

 

23 heures

 

Je me garderai bien de dire à Christopher que je suis au courant de ses « expéditions »… J’y gagnerais quoi ?… Même si j’y mets les formes il va y lire un reproche. Ca va l’agacer. Il ne se sentira plus les coudées franches. Comme du temps d’Iliona à l’appart. Et pour peu que cette fille là-bas – celle-là ou une autre – lui propose de l’héberger il sautera sur l’occasion. Et c’en sera terminé. Je ne le verrai plus… Zaza pense que c’est, de toute façon, ce qui risque de finir par se produire...
- T’es encourageante, toi !…
- Mieux vaut regarder les choses en face… Il n’a que l’embarras du choix… Il va multiplier les conquêtes…
- Qu’est-ce que t’en sais ?…
- J’en sais… J’en sais que c’est déjà commencé… Qu’il y a au moins trois filles chez qui il se précipite, à tour de rôle, dès que vous avez le dos tourné… Que pour le moment vous l’avez toujours trouvé à la villa quand vous rentrez… Ce ne sera pas toujours forcément le cas… Ca peut lui devenir pesant… Qu’il trouve une autre solution qui lui convienne mieux et il disparaîtra corps et biens du jour au lendemain… D’autant plus que ça correspond tout à fait au personnage…
- Mais on peut faire quoi alors ?… - Lui offrir quelque chose que les autres ne pensent pas à lui offrir… Ou ne peuvent pas lui offrir…
- C’est à dire ?…
- Vous savez bien…

 

 

 

 

Dimanche 15 Octobre 2034

 

Je sais pas, non !… Enfin si, je sais !… Si !… Que je lui flanque une bonne volée devant lui c’est ça qu’elle veut… Et après, en manière de réconciliation, bonne petite séance de léchouilles toutes les deux… Ils adorent ça les mecs… Sûr que ça va le mettre en appétit… Et que j’y trouverai mon compte… Tout le monde y trouvera son compte… Elle a raison Zaza… Ce qu’elle peut m’agacer à avoir toujours raison comme ça… N’empêche qu’il faut bien reconnaître qu’elle a raison… Si j’ai pas un bonus quelconque à lui proposer il va s’enivrer de chair fraîche et dans quinze jours je serai un poids mort pour lui… Une bonne vieille connaissance qui l’a soutenu dans les moments difficiles, qui l’a aidé à s’évader de là-bas, qui lui a procuré gratuitement une somptueuse villa et à laquelle il faut bien qu’en guise de remerciement il procure, de temps à autre, un peu de plaisir… A reculons et en soupirant… Jusqu’au moment où il décidera de s’asseoir sur ses scrupules et où il disparaîtra lâchement sans un mot. Sans une explication. Sans un au revoir… C’est dégueulasse. C’est proprement dégueulasse… Je veux pas… Je veux pas de sa pitié. Je veux pas qu’il me baise par charité. J’en veux pas de sa queue… Qu’il aille la mettre où il veut… Je m’en passerai… J’en ai pas besoin… Qu’est-ce qu’ils croient ces pauvres mecs ?… Qu’ils sont indispensables ?… On peut très bien se passer d’eux…

 

 

 

 

22 heures

 

J’ai passé l’après-midi dehors. Seule. J’ai erré sans but par les rues. Au hasard. Longtemps. Machinalement, à un carrefour, j’ai levé les yeux… « Boulevard Prélier »… Le hasard… le hasard ?… Mais oui, oui, le hasard… Je l’ai lentement remonté… Redescendu… Remonté encore. J’en ai examiné toutes les façades. Derrière l’une d’elles… Laquelle ?… Quelle importance laquelle… Une fille est sortie d’un immeuble… Et si c’était elle ?… Elle m’a souri, demandé si je cherchais quelque chose…
- Non… Pourquoi ?…
- Vous paraissez perdue…
Je paraissais perdue, moi ?… Ah bon !… C’était elle, oui, sûrement… On a discuté un peu, là, sur le trottoir et puis elle m’a proposé de monter boire un thé… Elle s’est assise sur le canapé à mes côtés, m’a effleuré la cuisse. Je ne me suis pas dérobée. J’ai approché mon visage du sien. Nos lèvres se sont trouvées. C’était elle… C’était forcément elle… Je l’ai fait jouir… Je l’ai fait hurler… Demander grâce...

 

vendredi 21 mai 2010

2034 ( 62 )

Dimanche 8 Octobre 2034

 

Vionne travaille au ministère de l’Intérieur. Dans le service qu’on appelle pudiquement « gestion des  populations ». L’écouter fait froid dans le dos. Tout est mis en équations sans que la dimension humaine revête quelque importance que ce soit. On a décidé qu’en 2035 il y aurait – Vionne n’a pas pu ou pas voulu nous communiquer les chiffres exacts – tant de naissances féminines et tant de naissances masculines. Pas une de plus et pas une de moins. Sur quels critères ?… Essentiellement biologiques. Accessoirement économiques. En somme il s’agit d’une forme d’eugénisme qui ne veut pas dire son nom. Puisqu’on en a la capacité technique « on » veut mettre à profit les circonstances pour réaliser la meilleure espèce humaine possible. Celle du moins qui apparaît comme telle dans l’état actuel des connaissances. On le fait en toute bonne conscience : puisqu’il est impératif de réduire, dans des proportions importantes, le nombre des terriens autant choisir de les fabriquer les « mieux » possible. C’est oublier le rôle du hasard . C’est oublier qu’au fil des siècles les plus grands génies, ceux qui ont fait faire à l’humanité des bonds de géant, avaient des parents tout à fait ordinaires. C’est oublier que c’est souvent en voulant faire le mieux possible qu’on fait le plus mal. Et on obtiendrait sans doute d’aussi bons résultats en tirant au sort les femmes qui seront fécondées qu’en les sélectionnant à partir de tests physiques et psychologiques si sophistiqués qu’ils en deviennent aléatoires…

 

Sans compter que n’importe quel petit grain de sable peut venir, un jour ou l’autre, enrayer la machine. C’est ainsi qu’on a décidé de réduire au maximum les naissances masculines, tout en conservant, dans les meilleures conditions, autant de sperme que possible. Qui nous dit qu’un cataclysme quelconque ne viendra pas définitivement détruire les doses conservées ?… On inséminera dans vingt ans, dans trente ans, dans quarante ans les femmes d’alors avec du sperme recueilli aujourd’hui. Pour quel résultat ?… Qui peut le savoir ?

 

Une chose est en tout cas certaine : dans le contexte actuel des milliers de femmes ne pourront jamais être mères. Quel que soit le désir qu’elles en aient. Personne pourtant ne proteste. Ne se révolte. Ne monte au créneau. Comme si tout était nécessairement devenu fatalité… Qu’on ne pouvait plus agir, à notre petit niveau à nous, sur rien…

 

 

 

 

Mardi 10 Octobre 2034

 

- Faut que je vous dise quelque chose…
Elle était pas à l’aise Zaza. Et c’est un euphémisme…
- Eh ben vas-y !… Je t’écoute…
- C’est au sujet de Christopher…
- Oui ?…
- C’est pas facile…
- T’as couché avec ?…
Elle m’a lancé un regard douloureusement stupéfait…
- Oh non !… Non !…
- Eh bien quoi alors  ?!… Accouche !… C’est agaçant à la fin…
- Il va voir quelqu’un d’autre…
- Ah !…
- Oui… Dès que vous avez le dos tourné il file la retrouver… C’est facile pour lui… Il connaît vos horaires…
- Et c’est qui cette fille ?… Une de celles de la liste ?…
- Non…
- Elle habite où ?…
- Vous allez pas aller lui taper un scandale ?…
- Elle habite où ?…
- Boulevard Prélier…

 

 

 

 

22 heures

 

Zaza s’est pris sa râclée . C’est elle qui l’a réclamée…
- Allez-y !… Ca vous soulagera…Ca vous fera du bien… A elle aussi apparemment ça a fait du bien. Beaucoup de bien…

 

 

 

 

Jeudi 12 Octobre 2034

 

Je ne suis pas allée boulevard Prélier. Et je n’irai pas. Pour quoi faire ?… Voir la tronche de cette fille ?… Ca m’avancerait à quoi ?… Faut se rendre à l’évidence : il y en aura d’autres. Il y en a peut-être déjà d’autres. Sûrement même. Je m’imaginais quoi ?… Qu’on allait filer le parfait amour tous les deux ?… Qu’il allait m’être résolument fidèle ?… A quel titre ?… De quel droit ?… C’est un mec… Comment ça lui tournerait pas la tête toutes ces nanas partout ?… Qu’il est en mesure de satisfaire… Qu’il est probablement le seul homme à être en mesure de satisfaire parce qu’il est vraisemblablement le seul homme à être en liberté… Est-ce qu’il a quitté le centre pour autre chose que pour ça ?… Que pour s’offrir le plus de femmes possible ?… Evidemment non… Il a habillé ça avec tout un tas de bonnes raisons, mais la seule véritable c’est qu’il voulait baiser… Encore et encore… Oh, je lui jette pas la pierre… Comment un type enfermé comme ça depuis des mois ça le travaillerait pas ?… Il a forcément plus que ça en tête… Comme nous, les filles… Combien il y en a pour qui être dans les bras d’un homme c’est devenu une idée fixe ?… Qui donneraient tout pour ça… Il a plus qu’à en profiter… Sans grand risque… A moins d’être folle à lier une nana elle a tout intérêt à profiter de l’occasion et à rester aussi discrète que possible. Pour toutes sortes de raisons aussi évidentes les unes que les autres. Il joue sur du velours. Et il le sait…

mardi 18 mai 2010

2034 ( 61 )

Mardi 3 Octobre 2034

 

Iliona se veut très méthodique. Au café, entre deux cours, elle m’a sorti une liste de son sac. Une liste de 22 noms… - On partage…
Et elle m’a remis 11 fiches individuelles sur lesquelles étaient inscrits le nom de la fille, son âge, son adresse, sa profession, ses occupations, les gens qu’elle fréquente ainsi qu’une foule de renseignements les plus divers… Le plus souvent il y avait également une photo…
- Il est forcément chez l’une d’entre elles… Une des 22… Le tout, c’est de savoir laquelle… Moi, ce que je te conseille, c’est de procéder d’abord par élimination. Celles qui vivent en famille ou en groupe on voit pas comment elles pourraient le cacher… Par contre celles qui sont seules… Ou presque… Quand tu as de sérieux soupçons surtout tu lâches pas… Tu passes sa vie au crible… Il faut qu’on trouve… Et on trouvera…

 

 

 

 

16 heures

 

Si elle s’imagine que je vais perdre mon temps à espionner des filles que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam sous prétexte de localiser Christopher dont je sais pertinemment où il se trouve !… J’ai autre chose à faire… Zaza pense que c’est pourtant nécessaire…
- Ne serait-ce que pour lui donner le change… Si vous ne le cherchez pas vraiment, si vous ne prenez pas son enquête à cœur, si vous ne lui apportez pas des résultats tangibles elle va forcément finir par se reposer des questions… Et par en tirer les conclusions qui s’imposent… Mais si vous voulez je m’en occuperai… Que vous puissiez rester avec Christopher le plus longtemps et le plus souvent possible… Si Zaza n’existait pas il faudrait vraiment l’inventer…

 

 

 

 

23 heures

 

Christopher a voulu voir la liste qui l’a beaucoup fait rire… - Ce sont des filles que j’ai pour la plupart complètement oubliées… Avec lesquelles j’ai dû dialoguer, à un moment ou à un autre, quand j’étais au centre… Il a fait mine de l’enfouir dans sa poche…

- Bon, mais merci… Ca me fait des adresses pour le jour où je voudrai aller voir ailleurs…
Je me suis ruée sur lui… J’ai fait mine de le gifler. De le battre. Je la lui ai arrachée… On a roulé l’un sur l’autre et ça s’est terminé comme ça ne pouvait pas ne pas se terminer…

 

Il plaisantait. Evidemment qu’il plaisantait. Mais on ne plaisante jamais à blanc. Ca a toujours un sens. Il est le seul homme dans un univers exclusivement féminin. Comment ne serait-il pas tenté ?… Il prétend ne pratiquement plus aller errer par les rues. C’est peut-être vrai. C’est sans doute vrai. Ca ne le restera pas forcément. Il finira par y retourner. Par saisir une occasion quelconque pour engager la conversation. Pour faire plus ample connaissance. S’il se sent en confiance il livrera son secret. Il y a neuf chances sur dix que la fille ne le trahisse pas. Bien trop contente de profiter de l’aubaine. Il va s’enhardir. Révéler le pot-aux-roses à une autre. Une autre encore. Jusqu’au jour où… Jusqu’au jour où il y en aura une qui saura suffisamment bien y faire et où il disparaîtra pour de bon… A moins qu’à force de jouer avec le feu il ne soit finalement dénoncé… Au bout du compte Iliona n’avait peut-être pas tort de vouloir le mettre sous cloche. Sauf qu’elle n’en est pas sortie gagnante. Et que je me vois mal prendre maintenant avec lui l’exact contrepied de la façon dont je me suis jusqu’à présent comportée…

 

 

 

 

Jeudi 5 Octobre

 

Zaza n’est pas rentrée de la nuit. Elle a « enquêté » et y a mis tout le sérieux dont elle est capable. Je sais très exactement à quoi ont passé les vingt-quatre dernières heures cinq des filles de la liste. Ca ne présente pas le moindre intérêt, mais Iliona sera contente. Elle va répéter tant et plus que ça avance, qu’on approche du but. Zaza aussi est contente, mais elle, c’est de me rendre service. Quand bien même je ne lui en manifeste pas la moindre gratitude. Et je ne lui manifeste jamais la moindre gratitude pour quoi que ce soit. Ce qu’elle a l’air de considérer comme parfaitement normal. Zaza se satisfait d’être avec moi. Près de moi. Ca semble suffire à son bonheur. Je ne la bats plus. Je n’en éprouve plus – j’ignore pourquoi – le moindre désir. Elle n’y fait jamais la moindre allusion. Ce qui me convient à moi lui convient à elle. Finalement, à force de patience et d’abnégation, elle a obtenu ce qu’elle voulait : vivre dans mon ombre. Ce qui ne me dérange pas le moins du monde. Je me suis habituée à elle, à sa présence permanente, à sa constante sollicitude. Si elle disparaissait maintenant, si elle choisissait de reprendre sa liberté – ce qui est infiniment peu probable – aucun doute qu’elle me manquerait. Est-ce que je me suis attachée à elle ?… D’une certaine façon, oui. Et d’une autre pas du tout. Mais est-ce qu’il est vraiment nécessaire de démêler ce que j’éprouve à son égard ?…         

 

vendredi 14 mai 2010

2034 ( 60 )

Mercredi 27 Septembre 2034

 

Je l’ai – enfin ! – eu au téléphone. Il ne va pas trop mal. Même s’il a hâte – tout comme moi – que nous puissions être dans les bras l’un de l’autre il ne semble pas souffrir vraiment de sa solitude forcée…
- Qu’est-ce tu fais ?… Tu sors ?… Tu vas te promener ?…
- Un peu… Pas tellement… Non… Jamais j’aurais pensé habiter dans une maison comme ça, moi !… C’est un château !… Un palace… Alors j’en profite… Une chambre… Puis une autre… La verte… La bleue… La pastel… Je déménage… J’arrête pas de déménager… J’ai que l’embarras du choix… Et puis il y a le parc… Avec ses coins et ses recoins… J’y fais toutes sortes de découvertes. Sans compter le grenier. Qui regorge de trésors dans lesquels Zaza m’a autorisé à fouiller à ma guise. Ce sont trois ou quatre générations qui ont entassé là leurs souvenirs, tout ce qui, à un moment ou à un autre, a compté pour elles et dont elles n’ont pas eu le cœur de se débarrasser… Je plonge avec elles dans un passé d’autant plus émouvant qu’il est désormais révolu… Tant de choses qui n’ont plus le moindre sens… Ca te met le cœur au bord des lèvres…

 

 

 

 

17 heures

 

Iliona m’est tombée dessus entre deux cours…
- Faut le dire si t’en as rien à foutre !…
- Rien à foutre, mais de quoi ?…
- De ce qu’est devenu Christopher…
- Mais non, mais…
- Eh ben on dirait pas !…
- Qu’est-ce que j’y peux, moi, s’il a disparu ?… Tu veux que je fasse quoi ?… Que je le cherche où ?… De toute façon il est assez grand pour savoir où nous trouver s’il en a envie…
- Je veux savoir où il est…
- Ca va t’avancer à quoi ?… Tu vas quand même pas le forcer à revenir…
- Le forcer, non… Mais il reviendrait… Je suis sûre qu’il reviendrait… Encore faudrait-il que je mette d’abord la main dessus…
- Tu disais qu’il était chez Raphaëlle…
- Il y est pas… Et il y en a plus d’une vingtaine des filles chez qui il pourrait être… Alors si tu m’aides pas…

 

 

 

 

22 heures

 

Zaza a applaudi des deux mains…
- Ca y est alors !… C’est que ça y est !… Elle ne vous soupçonne plus… Ou presque plus… Elle va chercher ailleurs… Vous allez pouvoir avoir les coudées beaucoup plus franches et aller enfin là-bas…
Elle a beaucoup insisté pour que je collabore avec elle…
- Faites semblant !… Sinon, un jour ou l’autre, ils reviendront sur vous ses soupçons… Forcément… Et puis ça va vous permettre de garder un œil sur ce qu’elle fait… Sur ce qu’elle manigance… Sur ses plans et ses projets… Elle a raison… Evidemment qu’elle a raison…

 

 

 

 

Vendredi 29 Septembre 2034

 

On a passé la nuit ensemble. Une nuit de folie. Une nuit de ferveur. Il m’a mise dans un état !… Je ne peux pas m’empêcher de me dire – et de me répéter – que je suis la seule… Je suis la seule, à des centaines de kilomètres à la ronde, à pouvoir serrer un homme dans mes bras. A pouvoir me blottir contre lui. Ca me donne le vertige. Ce matin, en revenant de là-bas, je regardais les femmes que je croisais. Elles vaquaient à leurs occupations, indifférentes et pressées. Pas une, pas une seule, n’avait connu cette nuit le même bonheur que moi… Il y en avait pourtant qui en avaient rêvé, qui s’étaient convoqué un partenaire de chimère dans les bras duquel elles s’étaient fièvreusement abandonnées. Elles s’étaient réveillées avec, dans la bouche, le goût amer des plaisirs imparfaits. De ceux qu’on aurait voulu autres que ce qu’ils ont été… Pas moi. J’ai été comblée. Plus que comblée. Un bonheur profond – ineffable – m’a envahie. Et j’ai éprouvé soudain l’impérieux besoin de le faire partager, là, sur le trottoir. Qu’on sache. Qu’on m’envie. Je me suis mise à hurler… « - J’ai eu un homme cette nuit. J’ai un homme. A moi. A moi toute seule. »… Sans pouvoir m’arrêter… « - Un homme… Oui… Un homme… »… On m’a jeté des regards stupéfaits. Incrédules. Ironiques. On s’est tapé le front du doigt. On m’a évidemment prise pour une folle. Quelqu’une à qui l’absence de mâle était montée au cerveau. Et c’est tant mieux. J’ose à peine imaginer ce qui se serait passé si on avait ajouté foi une seule seconde à mes « élucubrations »… J’aurais pu être dans de beaux draps… Et lui avec… Il faut absolument que je me maîtrise. Je sais bien que tout le monde est à cran. Il y a de quoi. On le serait à moins. Mais j’ai le devoir, plus que les autres, de me contrôler. Parce qu’il n’y a pas que moi que mes sottises sont susceptibles de mettre en danger. Il y a lui. Surtout lui. Je n’ai pas le droit…

 

mardi 11 mai 2010

2034 ( 59 )

Lundi 25 Septembre 2034

 

Il aura un portable demain. Que nous puissions au moins nous parler en attendant mieux. Il était évidemment hors de question qu’il emporte celui qu’il avait au centre : on aurait eu tôt fait de le localiser… Quant à prendre un autre abonnement, en son nom propre, c’était – cela va de soi – totalement exclu. Et c’est de toute façon impossible pour qui que ce soit : la loi sur la sécurité de Mars 2021 interdit formellement à tout citoyen d’ouvrir plus d’une ligne téléphonique. C’est, encore une fois, Zaza qui nous sauve la mise : elle n’avait bizarrement jamais éprouvé jusque là le besoin d’avoir son propre téléphone. Elle a donc fait une demande…

 

 

 

 

16 heures

 

La loi sur la condition masculine a été définitivement adoptée tout à l’heure. Une loi qui – comme souvent – donnera toute latitude à ceux qui auront à la mettre en pratique d’en faire ce que bon leur semblera…

On y répète à l’envi, dans le préambule, qu’il s’agit avant tout d’assurer la sécurité de la population masculine menacée d’extinction par un virus qui est loin d’être sous contrôle. En conséquence ce sera aux expertes scientifiques – et à elles seules – de déterminer si et quand les hommes pourront enfin sortir des centres dans lesquels on les maintient à l’abri d’une éventuelle contamination. On prend même soin de préciser qu’un éventuel « élargissement » serait à tout moment révocable en fonction des circonstances et de l’évolution de la situation… On n’est jamais trop prudent…

 

Mais, si on sait lire entre les lignes, l’essentiel n’est pas là. L’essentiel, pour le législateur, c’est de s’assurer la possibilité de gérer les populations, et en particulier leur renouvellement, comme il l’entend. Ce sont donc, là encore, des expertes – médicales cette fois – placées sous la tutelle directe du ministère, qui décideront, chaque 1er Janvier, du nombre des naissances autorisées pour l’année et qui choisiront les « heureuses élues » sur critères, paraît-il, sanitaires… Il est loin l’appel au civisme reproducteur du mois de Février !…

 

Le plus affligeant dans tout ça, c’est que la loi a été votée à la quasi unanimité et que les quelques protestations formulées ici ou là ont été – et restent – pratiquement inaudibles. Comment pourrait-il en aller autrement ?… La hantise de tout un chacun aujourd’hui c’est de mourir de faim ou de soif à plus ou moins brève échéance… Alors comment n’applaudirait-on pas des deux mains à toutes les mesures destinées à limiter, autant que faire se peut, le nombre de bouches à nourrir ?… On entend même dire, ici ou là, qu’après tout il n’est pas nécessaire de garder en vie des hommes devenus pratiquement inutiles… Qu’il suffirait, puisqu’on en a la possibilité, de congeler leur sperme en grande quantité, dans des conditions de sécurité maximum, et de les laisser disparaître… De les faire disparaître ?… On n’en parle pas encore ouvertement, mais dans quelques semaines ?… Les mentalités évoluent – si on peut dire – à une allure !… Il se rencontre de plus en plus de monde pour estimer que le virus a effectivement été sciemment disséminé et probablement délibérément « inventé », mais on ne trouve pratiquement plus personne pour s’en offusquer…

 

Christopher a sans doute eu le nez fin de « s’enfuir »… C’est peut-être, paradoxalement, ce qui va lui sauver la vie…

 

 

 

 

23 heures

 

Ce soir, à table, toutes les conversations roulaient bien évidemment sur cette fameuse loi qui, de l’avis général, ne fait qu’entériner une situation de fait… J’ai voulu savoir comment les autres vivaient la perspective de ne plus jamais croiser un homme de leur vie. De ne plus jamais se blottir dans des bras masculins. Elles ont semblé trouver la question incongrue. Pour Vionne et Fanette il allait de soi que, puisqu’elles sont en couple toutes les deux, c’est qu’elles n’ont pas la moindre attirance pour la gent masculine… Qu’elles s’en passent très bien… Qu’elles s’en sont toujours très bien passées… Toujours ?… C’est aussi ce que Monelle a laissé entendre… Et, au moins dans son cas à elle, je sais que c’est faux. Beaucoup de femmes sont sans doute aujourd’hui sincèrement convaincues qu’elles n’ont jamais été attirées que par les femmes. Parce qu’elles ont fini par l’être. Parce qu’il a été vital pour elles d’oublier. Parce qu’il n’y a plus le choix. Et qu’il n’y aura vraisemblablement plus jamais le choix

 

Quand j’ai été toute seule avec Zaza, après, dans la chambre, j’ai voulu savoir…
- Et elle ?…
Elle a eu un geste vague de la main…
- Oh, moi !…
J’ai cru bon d’insister… Avant, quand tout était « normal », elle en avait des hommes ?… Elle en a eu ?… Elle ne m’a pas répondu tout de suite… Elle a semblé contempler quelque chose au loin… très loin…
- Des hommes ?… Si… Un jour… Il y a longtemps… Ils étaient quatre…
Et elle a éclaté en sanglots. Je l’ai prise dans mes bras. Elle s’y est blottie…
- Excuse-moi !… Je savais pas… Je pouvais pas savoir… Il y a des moments où on ferait beaucoup mieux de se taire…

 

vendredi 7 mai 2010

2034 ( 58 )

Mercredi 20 Septembre 2034

 

Ca y est !… Il est à la villa. Depuis hier. Tout s’est on ne peut mieux passé. Je n’ai pas quitté Iliona de la matinée. En amphi. A la bibliothèque. Partout. A midi c’est ensemble qu’on a regagné l’appartement. Dont il avait, comme prévu, disparu. Elle est entrée dans une colère noire…
- Il a filé… J’en étais sûre… Quel petit salopard !…
J’ai voulu me montrer rassurante…
- Il sera allé faire un tour comme l’autre fois…
- Tu parles !… Et ça !… Hein, ça !… Qu’est-ce que c’est ?…
Une feuille de papier qu’il avait laissée bien en évidence sur la table de la cuisine… «  Merci pour tout, les filles !… Mais il vaut mieux que je m’en aille… J’ai besoin d’air… De respirer… De grands espaces… Merci encore… Je vous embrasse… »…
- Quel sale petit con !… Il s’est tiré chez une pouffe, oui !… Et je sais laquelle… Oh, mais ça va pas se passer comme ça !…

 

En bas la vieille nous a arrêtées…
- C’est votre amie que vous cherchez ?…
- Notre amie ?… Quelle amie ?…
- Celle qu’habite chez vous là-haut et qu’arrête pas d’aller se promener toute la journée… Elle est partie… Avec une femme qui l’a aidée à charger tous ses bagages dans le taxi… 
Une femme ?… Elle était comment ?…
- Oh, mauvais genre !… Très mauvais genre… Du maquillage tartiné partout sur la figure et une espèce de jupette qui laissait tout voir quand elle se penchait… Je sais bien qu’il y a plus d’hommes maintenant, mais quand même !…
J’ai intérieurement souri… Décidément Zaza pensait à tout. Impossible qu’Iliona puisse songer à elle sous ce « déguisement »…

 

- On y va…
- Où ça ?…
- Chez cette Raphaëlle… Et je peux te dire qu’on va le ramener… Manu militari s’il le faut…
- Tu crois que c’est vraiment la meilleure solution ?…
- C’est pas la meilleure… C’est la seule…
- Et s’il y est pas ?…
- Il y est forcément…
- Tu vas faire quoi ?… Lui expliquer tranquillement que tu viens chercher Christopher qui s’est tiré du centre ?… Si elle est pas au courant comme ça au moins elle le sera… Et s’il est pas chez elle tu vas faire quoi ?… Le tour de son carnet d’adresses ?… Avec, à chaque fois, la même question… Ah, on va le retrouver, ça, c’est sûr, mais pas nous… La police… Qui n’aura rien de plus pressé que de le renvoyer là-bas… Avec toutes les conséquences que ça aura… Pour lui comme pour nous… C’est vraiment ça que tu veux ?…
- Mais non, mais…
- Et ben alors !… Tu crois pas qu’on a intérêt à prendre un profil bas plutôt, non ?… A le chercher ça oui, évidemment… Mais le plus discrètement possible… Le plus patiemment possible…
- Oui… Oui… Tu dois avoir raison… T’as sûrement raison…
- Evidemment que j’ai raison…
- Je m’en occupe… Il reviendra… Je te jure qu’il reviendra…

 

 

 

 

23 heures

 

Je me faisais une fête d’aller passer la soirée à la villa. Toute seule avec lui. C’est Zaza qui m’en a dissuadée…
- Si j’étais vous j’attendrais… Vous risquez de l’amener tout droit là-bas Iliona…
Elle a été, une fois de plus, d’excellent conseil… Parce que Monelle qui vient de rentrer de je ne sais trop quelle réunion l’a aperçue au volant d’une voiture de location stationnée tout au bout de la rue…
- Tu es sûre que c’est elle ?…
- Certaine… Qu’est-ce qu’elle peut bien fabriquer là ?… J’ai haussé les épaules en signe d’ignorance…
- Avec Iliona, tu sais !… Et elle, elle t’a vue ?… Reconnue ?…
- Ca m’étonnerait… Elle a jamais fait vraiment attention à moi…

 

 

 

 

Samedi 23 Septembre 2034

 

Quatre jours qu’il est là-bas et je ne l’ai toujours pas vu. C’est Zaza qui lui rend visite, qui le tient au courant de la situation et qui l’approvisionne… Moi, je ronge mon frein et je fais, contre mauvaise fortune, bon cœur : je ne tiens pas du tout à tout flanquer par terre par excès de précipitation d’autant que c’est, à l’évidence, pour le moment, moi – et moi seule – qu’elle soupçonne : par deux fois elle est venue à la maison, en mon absence, et a soumis, sans avoir l’air d’y toucher, Vionne et Fanette à la question… Zaza m’a assuré qu’elle me fait aussi suivre dans la journée pour essayer de me piéger… Comment elle le sait ?… Parce qu’elle a aperçu, à plusieurs reprises, ma suiveuse dans mon sillage… Reste à savoir combien de temps je vais rester ainsi dans sa ligne de mire… Ca devient extrêmement lourd et je ne suis pas sûre d’être capable de tenir le coup bien longtemps…

 

 

 

 

21 heures

 

Zaza ne serait pas Zaza je me poserais des questions… Parce qu’elle a le beau rôle finalement : elle passe un temps fou avec lui et elle est la seule personne avec laquelle il soit directement en contact… Est-ce qu’ils couchent ensemble tous les deux ?… Elle prétend que non… Je la crois… Elle m’est tellement attachée… Et puis… et puis je me trompe peut-être, mais j’ai un mal fou à l’imaginer dans les bras d’un homme… Est-ce que ça lui est seulement jamais arrivé ?… Il faudra que je le lui demande… 

 

mardi 4 mai 2010

2034 ( 57 )

Vendredi 15 Septembre 2034

 

On a beaucoup ri Christopher et moi. Ah, pour en avoir des indices elle allait en avoir !… On allait lui en donner !… Et on en a semé un peu partout. Des sérieux. Des solides. Tout ce qu’il y a de plus consistant. Quatre photos. Avec les adresses. Elle aura de quoi s’occuper mardi. Et tous les jours suivants. Et tant qu’elle explorera ces pistes-là il ne lui viendra pas à l’idée de se mettre sur la nôtre…

 

 

 

 

22 heures

 

Ici et là on meurt de soif. Au sens propre. Voilà près d’une semaine qu’on nous dresse la liste, chaque jour un peu plus longue, des pays et régions où l’eau fait cruellement défaut, où les gens tombent comme des mouches. On multiplie les reportages. On nous dresse un tableau apocalyptique de ce qui nous attend, à notre tour, dans les toutes prochaines années. Et on profite de l’occasion pour procéder à un sondage sur… les hommes. Sur leur éventuel retour parmi nous au cas où le virus serait enfin éradiqué. Faut-il s’étonner, dans ces conditions, qu’une très large majorité de femmes – plus de 80% - soient farouchement opposées au rétablissement du « statu quo ante » et se disent tout à fait favorables à ce qu’on limite le nombre des mâles à ce qui s’avère strictement nécessaire pour assurer la survie de l’espèce sans risque majeur de consanguinité ? Comment en irait-il autrement ?… Dans les situations d’urgence on pare au plus pressé et on pense d’abord à soi. A son propre intérêt. A sa propre survie.

 

Comme le « hasard » fait bien les choses c’est la semaine prochaine que doit être discuté le projet de loi dit de la « condition masculine ». Nos députées, fortes de cet immense soutien dans l’opinion, ne se feront pas faute d’officialiser une situation dont tout le monde s’accordait jusque là à dire qu’elle était imposée par les circonstances… Même si… je suis de plus en plus convaincue – et je ne suis pas la seule – que l’irruption brutale de ce virus n’a en aucun cas été le fruit du hasard. On l’a délibérément voulue et programmée. On connaissait, en haut lieu, la gravité de la situation. On savait à quel péril imminent l’épuisement des ressources naturelles exposait l’humanité. Les morts allaient, de toute façon, se compter par millions. On les a choisis. On a choisi – pour dire les choses crûment – de ne conserver que les femmes et un nombre limité de mâles, de « bourdons », ceux dont le virus ne parviendrait pas à venir à bout et qui, de ce fait, seraient les plus à même, parce que plus résistants, de perpétuer l’espèce dans les meilleures conditions. Je crois de moins en moins qu’on parviendra à éradiquer le virus. Et je le crois d’autant moins qu’on l’a, à l’évidence, sciemment et volontairement propagé…

 

 

 

 

Dimanche 17 Septembre 2034

 

La perspective de son déménagement met Christopher dans un état de surexcitation incroyable. Il ne tient plus en place. Il me submerge de questions… « C’est où ?… C’est fait comment ?… Il y a combien de pièces ?… Et le jardin ?… Il est grand le parc ?… Et Zaza ?… Comment je l’ai connue ?… C’est quel genre de fille ?… Pas dans le style d’Iliona au moins ?… »… Devant elle il s’efforce de se contrôler. Avec plus ou moins de succès. Elle n’est pas dupe, c’est clair… Elle s’est mis dans la tête qu’il profite des moments où on le laisse seul pour aller rendre visite à une certaine Raphaëlle, avec laquelle il correspondait quand il était au centre, qu’il l’a dans la peau et qu’il va finir, tôt ou tard, par aller s’installer chez elle…
- Quel espèce de petit salopard quand on y pense… Après tout ce qu’on a fait pour lui !… Tout le mal qu’on s’est donné… Et l’autre !… Quelle sale petite garce !… Mais si elle s’imagine que je vais me laisser faire comme ça !… Elle risque d’avoir des surprises… Des sacrées surprises… Elle est pas la seule…

 

 

 

 

23 heures

 

Zaza est d’avis de rester pourtant vigilantes…
- Avec cette fille vous pouvez vous attendre à tout… Absolument tout… Elle est machiavélique… Et si elle l’avait inventée de toutes pièces cette Raphaëlle ?… Elle a pas inventé qu’elle existe… Non… Elle existe… Mais si elle essayait de vous faire croire qu’elle croit qu’il y a anguille sous roche entre Christopher et elle ?… Pour vous endormir… Pour que vous baissiez la garde… Pour que vous soyez persuadée que c’est de ce côté-là qu’elle ira chercher si Christopher disparaît… Déjà vous vous méfiez moins, je le vois bien… Vous la croyez sur une fausse piste et vous êtes toute contente… C’est peut-être vous qui êtes sur une fausse piste… Celle sur laquelle elle veut vous entraîner… Quand Christopher sera parti c’est sur vous qu’elle fera porter tous ses soupçons … Vous toute seule… Et personne d’autre…

vendredi 30 avril 2010

2034 ( 56 )

Mardi 12 Septembre 2034

 

Quand Iliona est arrivée à l’appart, à midi, Christopher avait disparu. Elle m’a appelée. Branle-bas de combat. Je l’ai rassurée comme j’ai pu. Je me doutais bien qu’il avait dû aller faire un tour. Sans doute s’était-il égaré ou n’avait-il pas vu passer l’heure. En fait il avait fait mieux que ça : il avait délibérément choisi de l’affronter. Quand il est rentré, en tout début d’après-midi, elle l’a traité de tout. De gamin irresponsable. De crétin immature. Et à quoi ça servait qu’elle ait fait tout ce qu’elle avait fait, qu’elle continue à prendre des risques inconsidérés ( et moi là-dedans je compte pour du beurre ? ) si c’était pour qu’il aille tout flanquer par terre avec des caprices d’enfant gâté ?… Il lui a répondu sur le même ton. Il était hors de question qu’il en passe par ses quatre volontés à elle. Il était assez grand pour savoir ce qu’il avait faire. Et s’il avait su… Ca s’est envenimé. Elle a été à deux doigts de lui mettre une gifle et il a menacé de s’en aller…
- Pour aller où ?…
- Je trouverai… T’inquiète pas… Je trouverai… Ce sera pas vraiment un problème…
Elle s’est montrée beaucoup plus conciliante d’un seul coup. Elle s’est excusée, a essayé de se rattraper aux branches comme elle a pu… Trop tard. Le mal était fait…

 

Quand je me suis retrouvée seule avec lui j’ai voulu savoir… Il comptait vraiment partir ?… Oui… Non… Il savait pas. Il avait rien contre moi. Absolument rien. Mais elle lui sortait par les yeux Iliona. Elle lui sortait vraiment par les yeux. Pour plein de raisons. Et s’il avait su jamais il se serait lancé dans une affaire comme ça avec une fille pareille… Ah non alors !… En tout cas que l’occasion se présente et il n’hésiterait pas une seule seconde… D’ailleurs… D’ailleurs il allait pas l’attendre l’occasion… Il allait la susciter… Et sans tarder…

 

Il y a danger là… Faut que je me bouge… Que je demande à Zaza… Que je lui trouve quelque chose… Que je lui prenne quelque chose… Sans Iliona… Sans qu’elle le sache… Oui… Zaza… Je la rembourserai… Dès que possible…

 

 

 

 

17 heures

 

Elle a souri…
- Vous voulez pas venir avec moi ?…
- Où ça ?…
- Faut que je vous montre quelque chose…
C’était loin… Tout à fait à l’autre bout de la ville là-bas… A l’écart… Une superbe villa… Au milieu d’un parc immense aux arbres centenaires… Elle en avait la clé… Le luxe… Le grand luxe… Du marbre… Deux baignoires… Des lits à baldaquin… Des plafonds à moulures… Des tableaux aux murs… De l’or… De l’argent… De la vaisselle en porcelaine…
- C’est à qui tout ça ?… C’est à toi ?…
Elle a acquiescé d’un bref signe de tête…
- Et tu l’habites pas ?… Pourquoi tu l’habites pas ?…
- Je préfère – et de loin – vivre avec vous…
- On aurait pu venir ici…
- Vous n’auriez peut-être pas voulu… Vos amies non plus… Et puis Iliona serait venue vous voir… Forcément… Elle aurait su… On n’aurait pas pu le cacher là Christopher… Tandis que maintenant…
- Tu penses à tout, toi, hein ?!…

 

 

 

 

Jeudi 14 Septembre 2034

 

Christopher est aux anges. Moi aussi : je vais l’avoir pour moi toute seule… Quand ?… Mardi. Pourquoi mardi ?… Parce que mardi Iliona et moi avons cours à la même heure dans la même salle. Elle ne pourra donc pas me soupçonner d’être directement à l’origine de son « évasion ». Même s’il lui viendra forcément, à un moment ou à un autre, à l’esprit – Zaza en est convaincue – qu’on ait pu manigancer quelque chose ensemble, lui et moi ,derrière son dos…
- C’est la seule piste dont elle disposera… Elle l’exploitera… En désespoir de cause…

 

Le plus vraisemblable, toujours selon Zaza, c’est qu’elle va alors me prendre en filature et que je risque, si je n’y prends pas garde, de l’amener tout droit à la villa…
- Mais à malin malin et demi… Moi aussi je peux la suivre et vous avertir… Au vibreur par exemple… Il ne vous restera plus alors qu’à la faire marcher… Au propre comme au figuré…

 

 

 

 

20 heures

 

Iliona m’a entraînée en bas…
- Qu’est-ce qu’il a ?…
- Qui ça ?…
- Christopher, tiens !… Qui tu veux d’autre ?… T’es idiote ou quoi ?…
- Qu’est-ce tu veux qu’il ait ?…
- Je sais pas… Je le trouve bizarre… Tout guilleret… Comme s’il était tombé amoureux ou quelque chose comme ça…
- J’ai rien remarqué…
- Eh ben pourtant !… Ca se voit… T’as aucune idée de l’endroit où il est allé quand il s’est tiré l’autre jour ?…
- Absolument aucune…
- Moi, ce que je crois, c’est qu’il a gardé des adresses de filles avec qui il était en contact, par Internet, quand il était au centre et qu’il a voulu en revoir une… D’ici à ce qu’elle essaie de nous le souffler !… Essaie de savoir !… Relève tous les indices que tu peux… Parce que pas question qu’il nous échappe alors là !…  

 

mardi 27 avril 2010

2034 ( 55 )

Mardi 5 Septembre 2034

 

J’ai été longuement dans ses bras. Si longuement !… Et j’y ai été heureuse. Comblée. Rassasiée. C’est un amant fantastique. Plein de douceur et de fougue. De violence maîtrisée et de délicatesse. Je n’avais jamais connu avec personne des moments aussi intenses. Lui non plus. A ce qu’il dit en tout cas. Ce n’est pas forcément vrai. Mais ça me fait tellement plaisir de le croire…

 

Ses yeux se sont faits brusquement implorants…
- Tu sais ce que j’aimerais maintenant ?…
Evidemment que je le savais, mais j’ai feint l’ignorance…
- Non… Quoi ?…
- C’est qu’on aille faire un tour tous les deux dans les rues… Marcher… Croiser des femmes… Il y a si longtemps que j’en rêve… C’est l’idée qu’un jour je connaîtrais peut-être à nouveau ce bonheur qui me permettait de tenir le coup là-bas… Sinon… sinon je ne sais pas ce que j’aurais été capable de faire…

 

Il s’est rasé du plus près qu’il a pu. S’est maquillé. A passé une de mes petites robes d’été préférées. Il était méconnaissable… Impossible que qui que ce soit se doute de quoi que ce soit… Impossible… On est descendus. On a traversé le jardinet en bas. Emprunté le boulevard. Il m’a donné le bras. Il observait tout et tout le monde avec ravissement. Comme si c’était la première fois. Comme s’il découvrait. Transfiguré. J’ai dû finir par le mettre en garde : il rayonnait tant qu’on se retournait avec curiosité sur son passage, qu’on le suivait des yeux avec insistance…

 

J’ai eu toutes les peines du monde à le ramener. Il suppliait…
- Encore un peu… Juste un peu… La rue là-bas et puis on rentre, c’est promis…
Il s’en est fallu de cinq minutes qu’Iliona ne nous trouve pas à l’appartement…

 

 

 

 

Mercredi 6 Septembre 2034

 

J’ai voulu savoir. Elle faisait quoi  Zaza quand j’étais pas là ?…
- Rien… Rien… Je vous attends…
- Rien ?… C’est-à-dire ?… Tu t’occupes bien à quelque chose quand même ?… Tu lis ou tu regardes la télé, non ?…
- Non… Je pense à vous… C’est tout…
En voilà une dont on ne peut pas dire qu’elle ne me soit pas dévouée corps et âme…

 

 

 

 

Vendredi 8 Septembre 2034

 

Je ne le lui ai pas laissé hier soir. Il n’y avait aucune espèce de raison. On avait passé une journée enchanteresse tous les deux, Christopher et moi. Toute la matinée on s’était promenés le long des quais, main dans la main. A midi on avait échoué dans une petite auberge de rêve où on avait passé deux heures idylliques. On était rentrés. On avait fait l’amour. Je m’étais endormie dans ses bras… Et il aurait fallu que je le lui abandonne sous prétexte qu’elle venait d’arriver et qu’elle claquait des doigts… Et puis quoi encore !… Je n’ai pas bougé. Je suis restée dans la chambre – dans le lit – blottie contre lui. Elle a multiplié les incursions pour s’efforcer de me faire quitter la place. Ce que je me suis bien gardé de faire. Elle a fini par jeter l’éponge : elle est repartie en claquant furieusement la porte. Christopher a éclaté de rire. Et on a encore fait l’amour…

 

 

 

 

23 heures

 

Elle est revenue ce soir toute mielleuse. Toute souriante. Et c’est moi, cette fois, qui suis partie. Rester là, sur le canapé, à les savoir à côté, à les entendre, c’était au-dessus de mes forces. C’est une situation qui, à l’évidence, ne va pas pouvoir durer. Il va falloir, d’une façon ou d’une autre, trouver une solution…

 

En attendant j’ai passé une soirée délicieuse avec les filles. Toutes les cinq. On a déliré comme des folles. Zaza était déchaînée. Elle a infiniment d’humour – je ne la connaissais pas sous ce jour-là – et les autres n’étaient pas en reste. Si j’ai bien compris elles passent toutes leurs soirées ensemble et elles ne s’ennuient pas… C’est le moins qu’on puisse dire… On sent entre elles une énorme complicité et j’avoue m’être sentie un peu jalouse… Au point de regretter de passer autant de temps avec Christopher ?… Non … Tout de même pas… Mais au point en tout cas d’avoir une explication franche avec Iliona. Plus question que je reste là-bas, à servir d’alibi, quand elle passe la nuit avec Christopher. Et pas question non plus qu’elle prétende à quelque privilège que ce soit de ce côté-là : dorénavant ce sera une nuit chacune… Et je ne céderai pas… 

 

vendredi 23 avril 2010

2034 ( 54 )

Samedi 2 Septembre 2034

 

Je n’y suis pas allée hier soir. Ce qu’Iliona m’a vertement reproché ce matin quand je suis arrivée…
- Si tu commences déjà à te défiler !…
Elle a établi tout un planning en fonction de nos horaires de fac respectifs. En vert les moments où elle sera seule avec lui. En bleu les moments où je serai seule avec lui. En rouge ceux où nous serons tous les trois ensemble. Et en noir ceux où il devra rester seul. Elle a fait en sorte qu’ils soient le moins nombreux possible. Ils l’inquiètent. Et elle accable Christopher de recommandations. Qu’il ne marche pas, quand il sera seul, dans l’appartement. Qu’il ne tire pas la chasse d’eau. Qu’il n’ouvre pas de robinet. Qu’il évite tout ce qui, d’une façon ou d’une autre, est susceptible de faire du bruit et d’attirer l’attention. Et quand il toussera ?… Quand il éternuera ?… Je suis revenue à la charge : est-ce qu’il ne serait pas plus judicieux d’admettre qu’une troisième personne vit ici quitte à ce qu’on ne la voie jamais ?… Iliona y est farouchement opposée. Pour elle c’est le meilleur moyen d’attirer l’attention et de faire découvrir le pot-aux-roses… Alors qu’à mon avis au contraire… Christopher m’a fait un clin d’œil par-dessus son épaule…

 

Elle a prévu que nous passerions toutes les deux toutes les nuits – ou peu s’en faut – à l’appart. Sans d’ailleurs se préoccuper de savoir ce que je pouvais bien en penser. Ce que je pense ne présente pas pour elle, de toute façon, beaucoup d’intérêt. Je compte pour quantité négligeable. Elle décide. Elle tranche. Elle organise. C’est comme ça. Et il n’y a pas à discuter. Elle a installé ses affaires dans la chambre de Christopher. Une façon de proclamer clairement que c’est là sa place. La mienne est sur le canapé, dans le séjour. A leur servir d’alibi. Quitte à ce qu’elle me jette quelques miettes de temps à autre. Comme elle l’a fait tout à l’heure. Du bout des lèvres…
- Tu veux y aller ?… Tu veux aller avec lui ?… Non ?… Bon, ben moi j’y retourne alors… J’ai trop envie… Depuis le temps que j’ai pas eu un homme entre les cuisses…
Et elle s’est enfermée dans la chambre avec lui…

 

Moi aussi, j’ai envie… Qu’est-ce qu’elle croit ?… Et pas qu’un peu. Mais pas comme ça !… Pas dans ces conditions-là… Mon heure viendra… Et alors là !… Là !…

 

 

 

 

Dimanche 3 Septembre 2034

 

J’ai trouvé un prétexte pour m’enfuir tout à l’heure de là-bas. C’était trop éprouvant. Elle minaude. Elle mamoure. Elle joue au petit couple. Ce qui – soit dit en passant – l’agace à l’évidence, lui, prodigieusement. Il n’y en a que pour elle. Elle accapare la conversation. Le saoule d’anecdotes toutes plus inintéressantes les unes que les autres dans lesquelles elle tient systématiquement le beau rôle. L’enfouit sous une avalanche d’histoires drôles dont elle est la seule à rire…

 

 

 

 

20 heures

 

Quel dommage que l’arrivée de Vionne et Fanette ait coïncidé avec « l’évasion » de Christopher !… Je ne peux pas profiter vraiment d’elles. Et elles m’ont gentiment fait remarquer tout à l’heure qu’elles avaient la désagréable impression de me mettre systématiquement en fuite. J’ai juré mes grands dieux que non et prétendu avoir intégré un groupe de réflexion dans lequel je m’investissais beaucoup. L’explication a paru les satisfaire. A moins qu’elles n’aient voulu me donner le change. Il n’empêche qu’il faudra quand même que je leur consacre du temps. D’abord parce qu’elles en valent la peine et ensuite pour les « contrôler » et éviter qu’elles ne finissent par se poser les vraies questions auxquelles elles ne manqueraient pas d’apporter un jour les vraies réponses…

 

 

 

 

23 heures

 

Zaza, elle, n’en pose pas de questions – ou très peu – mais elle écoute toujours avec une extrême attention ce que je veux bien lui dire. Et ce soir je lui ai beaucoup parlé. J’en avais besoin. Besoin de lui raconter là-bas…
- Et je sais vraiment pas comment ça va tourner… Parce que parti comme c’est combien de temps je vais pouvoir supporter ça ?…
- C’était obligé avec elle… Obligé… Ce qu’il faudrait, c’est que vous l’emmeniez Christopher… Que vous alliez le cacher ailleurs… Sans qu’elle le sache… Il refuserait, vous croyez ?…
- Je crois pas, non… Surtout quand du temps aura passé… Qu’il l’aura vue sous son vrai jour… Malheureusement c’est pas possible…
- Pourquoi pas possible ?…
- Parce que financièrement je serais dans l’incapacité de faire face…
- J’en ai, moi, des sous… Et beaucoup plus que je pourrai jamais en dépenser…

 

Je vais repartir là-bas le cœur beaucoup plus léger. D’autant que demain elle a des cours importants. Christopher sera tout à moi…

 

mardi 20 avril 2010

2034 ( 53 )

Vendredi 1er Septembre 2034

 

On était en avance. De plus d’une heure. Pas question, évidemment, d’aller stationner si tôt à l’endroit où Christopher nous avait fixé rendez-vous. On a garé la voiture dans une petite ruelle déserte, à l’écart, et on a attendu…
- T’as l’intention de coucher avec ?…
Sa question m’a cueillie par surprise. Elle ne m’a pas laissé le temps d’y répondre…
- Evidemment !… C’est obligé… Tu me dirais le contraire… Ca fait au moins huit mois – sinon plus – que t’as pas vu un mec… Que t’en as pas eu un… Alors si t’avais pas envie de te jeter sur lui tu serais pas vraiment normale… Je vais pas te dire que ça me fait plaisir : on voudrait toutes qu’un mec il en ait que pour nous… Que les autres il les voie même pas… Mais bon !… Faut pas rêver… Surtout là… T’es pas une sainte… Et lui non plus… Alors vaut mieux que les choses soient claires tout de suite… Pour tout le monde… D’autant que vous serez amenés à être souvent tout seuls tous les deux… Et justement !… Justement !… Je pensais à un truc là… Est-ce que t’es bruyante, toi ?…
- Comment ça ?…
- Ben quand t’es avec un mec est-ce que ça s’entend ?… Est-ce que t’en fais profiter tout l’immeuble ?…
- Ah… Je sais pas… Peut-être un peu… Oui… Sûrement… J’ai jamais fait vraiment attention à ça…
- Ben moi, si !… Je gueule… Je peux pas m’empêcher… Et ça fait pas semblant… Le problème, c’est que quand je serai avec lui je serai supposée être toute seule et que si ça braille elles vont se poser des questions les voisines… Ca va leur mettre la puce à l’oreille… Tandis que si t’es là, dans la pièce à côté, elles croiront qu’on le fait toutes les deux ensemble le tintamarre… Elles y feront pas vraiment attention… Ou du moins pas de la même façon…

 

Trente secondes à peine le long du trottoir. La portière à l’arrière s’est ouverte. Il s’est engouffré…
- Allez-y !… Allez-y !… Roulez !… Pas trop vite !… S’agirait pas d’attirer l’attention…

On n’a pas échangé un mot pendant toute la durée du trajet. Un contrôle d’identité, un simple accrochage et tout s’arrêtait là…

 

Pas question – selon Iliona ça coulait de source – qu’on descende de voiture et qu’on entre dans l’immeuble à trois. C’était le meilleur moyen d’éveiller les curiosités. Elle l’a emmené…

- Toi, t’attends là !…  Tu bouges pas, hein, surtout !… Je reviens te chercher…

Ce qu’elle a fait une dizaine de minutes plus tard…
- Vite !… Dépêche-toi !…
- Qu’est-ce qu’il y a ?… Qu’est-ce qui se passe ?…
- Rien… Il y a rien… Il y a juste qu’on a commencé… Et que ça presse…
Et elle a filé vers la chambre dont elle m’a claqué la porte au nez. Effectivement ça pressait. Et effectivement elle braille. Les murs en tremblent.

 

Je vais dormir un peu, tiens !… Je suis crevée…

 

 

 

 

16 heures

 

Ce n’était pas du tout comme ça que j’avais envisagé ce premier soir. Assise sur un canapé à les écouter s’envoyer allègrement en l’air dans la pièce d’à côté. Jusqu’au petit matin. Ou quasiment. A me demander si ça allait être mon tour après. A l’espérer. En vain. Parce qu’elle l’a tellement épuisé qu’il est tombé comme une masse… - Il vaut mieux qu’on le laisse dormir… Il en a pour un moment…

 

En bas la vieille dinde du rez de chaussée était sur le pas de sa porte…
- Eh ben vous, mes petites !… Eh ben vous !…
Iliona a ri…

 

Zaza ne dormait pas. Elle m’attendait. Je l’ai attirée entre mes cuisses. Elle ne demandait pas mieux. Elle m’a fait brailler. Moi aussi je sais faire…

 

Je suis une conne. Non, mais comment je me suis fait avoir !… Dès le début quand on était toutes seules toutes les deux dans la voiture. L’aumône elle me faisait… « Christopher est à moi, mais dans ma grande bonté je veux bien te le laisser un peu… » C’est tout de suite que j’aurais dû lui remettre les pendules à l’heure. Et quand on est arrivés !… C’était cousu de fil blanc son truc. Et j’y ai vu que du feu. Mais si elle s’imagine que ça va se passer comme ça !… T’as tout faux, ma petite… Christopher n’est pas plus à toi qu’à moi. Ou plutôt c’est à moi qu’il va être maintenant. Et à moi toute seule. Je sais pas encore comment je vais m’y prendre, comment je vais me débrouiller, mais profites-en bien parce qu’il va pas tarder à te passer sous le nez…

 

 

 

 

22 heures

 

Vionne et Fanette sont adorables. Elles nous ont mitonné un de ces petits repas !… Avec les moyens du bord, bien sûr, mais elles ont réussi à faire des miracles. Et elles sont d’une conversation très agréable toutes les deux… D’une gentillesse !…

 

Iliona est là-bas et j’avoue que je suis très partagée. J’y vais ou j’y vais pas ?… D’un côté je n’ai pas du tout envie de les laisser seuls tous les deux, mais de l’autre si c’est pour qu’ils puissent s’envoyer en l’air en toute tranquillité… 

 

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