D'une histoire... l'autre

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Histoires du futur

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mardi 9 mars 2010

2034 ( 41 )

Mardi 18 Juillet 2034

Où a bien pu passer Zaza ?… Voilà près d’une semaine qu’elle n’a pas remis les pieds sur le trottoir devant la maison. Et que j’ai beau arpenter rues et avenues il n’y a trace d’elle nulle part. Le plus vraisemblable, c’est qu’elle s’est lassée de notre petit « jeu » et qu’elle est rentrée. C’est le plus vraisemblable, oui, mais je n’arrive pas à y croire. Ca ne va pas du tout avec le personnage. Du moins ce que j’en connais. Ou ce que j’en soupçonne. Et s’il lui était arrivé quelque chose ?… Ce n’est pas mon problème. Si !… Quand même un peu. Elle peut pas au moins donner signe de vie cette petite dinde ?… Que je sache ?… Quand je l’ai sous la main elle m’insupporte. Elle m’horripile. Je ne peux pas m’empêcher de la battre. De l’humilier. Je crève d’envie de l’anéantir. De lui faire subir tout un tas de choses absolument épouvantables que pour rien au monde je n’accepterais d’avouer à qui que ce soit. Je voudrais la détruire. Qu’elle n’existe plus. Et quand elle n’est pas là elle me manque. Comment expliquer ça ?… De toute façon j’ai comme le pressentiment que je ne la reverrai jamais. Et c’est tant mieux. Parce que jusque là quelque chose – je ne sais pas quoi – m’a toujours retenue, empêchée de me laisser complètement aller avec elle jusqu’au bout de mes envies. Heureusement parce que sinon… Seulement peut-être qu’à la longue toutes les barrières auraient fini par sauter… Oui, il vaut mieux, beaucoup mieux qu’elle ait disparu. Et qu’elle ne recroise jamais plus ma route…

 

 

 

 

22 heures

Iliona a levé les yeux au ciel, soupiré…
- Tu vas me bassiner encore longtemps avec cette Zaza ?… T’en es amoureuse ou quoi ?…
- Mais non, mais…
- Eh ben alors !… Laisse-la où elle est… Qu’est-ce que ça peut te foutre ce qu’elle est devenue ?… Des carpettes dans son genre, avec le caractère que t’as, il te suffit de te baisser pour en ramasser… Les trois quarts des filles sont complètement déboussolées… Faut dire qu’avec tout ce qu’on vit actuellement, il y a de quoi ne plus réussir à trouver le moindre repère nulle part… Du coup t’en as tout un tas qui ne demandent qu’à être prises en mains et soulagées de la responsabilité d’être elles-mêmes… Quoi qu’il doive leur en coûter… Et moi, je peux t’assurer que si c’était un truc qui m’attirait je me contenterais pas d’une Zaza… Il y en aurait une bonne dizaine de nanas à se traîner, suppliantes, à mes pieds… Bon, mais tu sais pas ce qu’on va faire ?… On va se mettre en chasse… Il faut qu’avant la fin de la semaine on ait trouvé… Toi, une nouvelle Zaza… Et moi, une fille avec qui me friter… Parce que ça commence à sérieusement me manquer depuis le temps… La preuve : j’arrête pas d’en rêver la nuit… Je rêve que je suis avec Christopher et que des quantités de filles tournent autour… Je les dérouille… Toutes… Non, mais comment je les dérouille !… Bon, mais Christopher justement !… Il doit commencer à s’impatienter, lui, là-bas…

 

 

 

 

Une heure du matin


Ils ont dressé toute une liste d’appartements vacants dans un rayon de trois kilomètres autour du domicile d’Iliona. C’est évidemment elle, qui, aussitôt rentrée, début août, ira prospecter, visiter, et choisira. En fonction d’un certain nombre de paramètres qu’ils ont déterminés ensemble. Il s’enfuira le 1er Septembre, de nuit, par les caves, ce qui, paraît-il, ne présente pas de difficultés majeures : elles communiquent avec les locaux où les livreurs viennent, plusieurs fois par semaine, entreposer les indispensables approvisionnements. De là gagner la rue est, selon lui, un jeu d’enfant. On l’y attendra en voiture et on l’emmènera aussitôt « chez lui » déguisé en femme par mesure de précaution. Après, notre rôle à Iliona et à moi consistera bien évidemment à lui fournir tout ce dont il pourrait avoir besoin, mais surtout à donner le change à tout le voisinage. Personne ne doit soupçonner sa présence. Pour tout le monde nous devons être, Iliona et moi, les deux seules locataires.

 

Pour eux il coule de source que je suis, à 100%, partie prenante du projet. Mes objections, mes réticences de ces derniers jours ils n’en ont pas tenu le moindre compte. Comme si je ne les avais jamais formulées. Comme si elles n’avaient jamais existé… Est-ce qu’ils les ont seulement entendues ?… Mais après tout je n’ai aucune espèce de raison de vouloir me montrer plus royaliste que le roi. Christopher est le premier concerné. C’est à lui de savoir ce qu’il veut et de prendre les décisions qui lui paraissent convenables. Pourquoi irais-je m’obstiner dans le rôle de l’avocat du diable ?… D’autant que – soyons honnête – je peux, moi aussi, tirer un parti substantiel de la situation. Voir un homme en chair et en os, l’approcher, être avec lui, lui parler il y a des millions de femmes qui ne rêvent que de ça… Qui donneraient tout ce qu’elles possèdent pour une heure de tête à tête avec n’importe lequel d’entre eux, fût-il laid, fût-il aussi inintéressant que possible… Et moi, j’irais faire la fine bouche alors qu’il est beau, qu’il a infiniment de charme et qu’on ne s’ennuie pas une seule seconde avec lui ?… Je serais la reine des idiotes…

 

Reste quand même qu’il faut que je me renseigne pour savoir ce qu’on risque en aidant un homme à s’évader d’un centre. C’est une question qu’ils semblent ne s’être posée ni l’un ni l’autre…    

 

vendredi 5 mars 2010

2034 ( 40 )

Jeudi 13 juillet 2034
- En tout cas on la voit plus traîner dans les parages…
- T’as pas besoin de t’en faire qu’elle doit ramasser ses abattis… Après ce que je lui ai dit hier… Parce que devant grand mère j’étais coincée, mais attends qu’on se retrouve toutes les deux… Je peux te dire qu’elle va s’en souvenir…
- On la reverra peut-être jamais…
- Oh, que si !… Elle peut pas se passer de moi… Elle va essayer… deux ou trois jours… et puis elle va réapparaître… Bon, mais allez, on l’oublie… Elle n’a pas la moindre importance…

Ce qui la préoccupe Iliona c’est surtout Christopher…
- Comment on pourrait faire ?… Faudrait vraiment qu’on trouve une solution… La solution qu’elle préconise c’est qu’on lui prenne un petit studio quelque part…
- Comme on ne peut l’héberger ni l’une ni l’autre…
- Un studio qu’on paierait comment ?…
- Ca… C’est pas un souci… Je m’en charge… Par contre… Par contre faudrait que personne d’autre soit au courant… Que nous deux… Parce que tu sais comme moi comment ça se passerait : l’une le dirait à l’autre qui le dirait à l’autre qui le dirait à l’autre… Au bout de trois jours ce serait le secret de polichinelle et on viendrait le cueillir pour le ramener là-bas…

 

 

 

 

Minuit

Elle n’a rien eu de plus pressé que de lui en parler dès qu’il s’est connecté. Et, évidemment, il s’est montré enthousiaste. Multiplié en remerciements émus. Du coup, toute la soirée, il n’a plus été question que de « ça » : il est plus que jamais déterminé à mettre son projet à exécution et a balayé, d’un revers de main, les quelques objections que, pourtant du bout des lèvres, j’ai pu formuler.. J’ai fini par me taire et par les laisser mutuellement se peindre, sous des couleurs idylliques, le jour de sa « fuite » ( ils n’envisagent seulement pas que ce puisse être un échec ) et les mois de bonheur qui ne manqueront pas de s’ensuivre. N’empêche… n’empêche que je persiste à me demander ce qu’il va réellement gagner au change. C’est la liberté qu’il veut… Mais quelle liberté ?… Celle de vivre en reclus ?… Sans jamais pouvoir mettre le nez dehors de peur d’être découvert ?… Celle de vivre avec une épée de Damoclès constamment suspendue au-dessus de la tête ?… Parce qu’il a beau se dire persuadé que le virus a été éradiqué, qu’il n’y a plus le moindre danger, je suis bien certaine qu’il n’en est pas le moins du monde convaincu. Et sans doute à juste titre. Mais il est décidé à sortir. Coûte que coûte. C’est devenu une obsession. Sa seule raison de vivre. Entrer dans son jeu est très certainement le plus mauvais service que nous puissions lui rendre… Seulement…

 

 

 

 

Samedi 15 Juillet 2034

C’est dans ces moments-là, quand on peut comparer avec avant – et un avant tout proche : qu’est-ce que c’est un an ? – que ça vous saute violemment à la figure. Que ça vous laisse le cœur au bord des lèvres… Parce que… l’an dernier le 14 Juillet je l’avais passé ici avec Kerwan. On avait assisté au feu d’artifice dans les bras l’un de l’autre. On avait dansé jusqu’au lever du jour. Jusqu’à épuisement. Avant d’aller se faire passionnément l’amour, tant on avait envie, là, tout de suite, dans une petite ruelle, juste derrière, d’où nous parvenaient les flonflons du bal. Ce n’est qu’après qu’on avait découvert, tout près, la présence d’un autre couple, occupé à la même chose que nous, qui n’avait pas osé manifester sa présence. Ce qu’on avait pu rire !…

Cette année tout me semblait, tout était caricature : le spectacle que la municipalité avait cru bon d’offrir pour l’occasion… Quelques poissardes avinées qui secouaient à qui mieux mieux, en beuglant, les grilles d’un pseudo-château de Versailles de carton-pâte et qui entonnaient, à intervalles réguliers, une Carmagnole éraillée. Comme tout cela était dérisoire !… Pitoyable et dérisoire… Quant au bal… une vingtaine de filles ont fait semblant d’y croire, pendant une heure ou deux, avant de renoncer. A une heure du matin tout était terminé. Je suis allée dans la ruelle, je me suis adossée contre le mur, au même endroit, exactement au même endroit et j’ai pleuré. Tout ce que j’ai pu. Avant de me donner éperdûment du plaisir. De le hurler. On m’a entendue. On m’a forcément entendue. Je m’en fous…

 

Pendant ce temps-là, Iliona, elle, elle a passé la soirée en ligne avec Christopher et n’a rien eu de plus pressé, quand je suis rentrée, que de m’en faire un compte-rendu circonstancié. En fait, si elle m’a bien tout dit, ils se sont contentés d’évoquer encore et encore sa « sortie »… Je n’ai pas pu m’empêcher d’émettre des réserves, de lui laisser entendre qu’à mon avis ce n’était vraiment pas le meilleur service à lui rendre que d’entrer dans son jeu. Elle est montée sur ses grands chevaux et on a été à deux doigts de se disputer grave. C’est un sujet qu’il faut désormais que j’évite impérativement d’aborder avec elle. On finirait par se brouiller : elle n’est absolument pas en état d’entendre raison. Elle ne l’avouerait pour rien au monde, mais la seule chose qui lui importe en réalité, c’est que si Christopher sort elle aura un mâle à se mettre sous la dent. Un mâle pour elle. Pour elle toute seule. Ou presque… 

 

mardi 2 mars 2010

2034 ( 39 )

Mardi 11 Juillet 2034

- Viens !… Suis-nous !…
On a traversé la place. On s’est installées à la terrasse du café. Elle a, elle aussi, tiré une chaise…
- Qu’est-ce que tu fais ?…
Elle s’est aussitôt figée…
- Ben…
- Quelqu’un t’a dit de t’asseoir ?…
- Non…
- Eh bien alors !… Tu restes debout… Je trouve que tu en prends un peu trop à ton aise ces derniers temps… Et ça me plaît pas, mais alors là pas du tout… On va y mettre bon ordre… Te prendre sérieusement en mains… Comment tu t’appelles ?… Je sais même pas comment tu t’appelles… Non, ne dis rien !… Ne réponds pas… Je m’en fous complètement… A partir d’aujourd’hui tu seras Zaza… C’est complètement ridicule Zaza… Ca te va très bien… Alors tu sais pas, Zaza ?… Eh bien tu vas nous laisser maintenant… On a à parler toutes les deux… Tu vas bien sagement aller nous attendre sur le trottoir devant chez ma grand mère… Allez, file !…
Elle est partie sans un mot en trottinant…

- Qu’est-ce que tu vas en faire ?…
- Je sais pas… Je vais improviser… C’est elle qui les donnera les idées au fur à mesure sans même s’en rendre compte… Elle a intérêt d’ailleurs parce que le jour où ça m’amusera plus…
- Faudrait bien que je m’y remette moi aussi… Que je m’en trouve une à qui flanquer une bonne peignée… Comment ça me démange par moments, tu peux pas savoir…
- Je te proposerais bien de dérouiller Zaza, mais Zaza…
- Oh non, non, merci, sans façons… Moi, quand il y a pas de résistance… Quand ça se défend pas je vois pas vraiment l’intérêt… Mais il y aura bien une occasion… Et si elle se présente pas on la suscitera…

Quand on est rentrées, en toute fin d’après-midi, elle était là, immobile, devant la grille…
- Ca va comme tu veux ?… Tu t’ennuies pas trop ?… Non ?… Eh bien tant mieux !… Parce que tu vas encore rester là, sans bouger un bon moment… Jusqu’à ce que je vienne te chercher…

On venait juste de s’installer à l’ordi, après dîner, quand l’orage a éclaté, un orage d’une extrême violence. Le vent a tordu les arbres, la pluie battu les carreaux…
- Et l’autre qu’est dehors !… Elle se sera mise à l’abri quand même ?!…
- Penses-tu !… Alors là je suis bien tranquille que non… Elle est allée jusqu’à la fenêtre…
- On voit rien… Il fait trop sombre…
- Laisse tomber… Viens là !… Il y a Christopher…

Elle a voulu savoir…
- Mais alors tu comptes faire quoi au juste ?… Tu comptes partir quand ?…
- Le 1er Septembre… Il y a une fille qui doit venir m’attendre…
- Et tu vas sortir comment ?… Oh, ça, c’était pas un problème, sortir… Il y avait mille moyens si on voulait… Non, le problème c’était après…
- Parce que la fille elle peut juste me garder un jour ou deux chez elle… Pas plus… Et il me faut impérativement un point de chute sûr… Je peux pas me permettre d’errer au hasard dans les rues… On aurait vite fait de me ramasser…
- Ca doit pas être bien compliqué de trouver des filles prêtes à t’héberger… Je suppose qu’il y en a des centaines qui demandent que ça…
- Oui, ben alors là, détrompez-vous !… La plupart elles ont la trouille… Elles veulent pas prendre de risques… Elles ont bien trop peur que ça leur retombe dessus… Il y en a bien quelques-unes qui seraient d’accord, oui, mais le contexte dans lequel elles vivent est beaucoup trop dangereux… Si c’est pour être dénoncé trois jours après vaut mieux que je reste où je suis…
- En fait t’es complètement dans le flou… T’es même pas sûr de pouvoir partir…
- Oh, d’ici le 1er Septembre j’aurai bien trouvé une solution…

- C’était un appel du pied, non ?… T’as pas senti ça comme ça ?…
- Un peu… Oui… Sûrement…
- Faudrait y  réfléchir… Ca devrait être possible finalement…
- On y réfléchira si tu veux, mais à tête reposée… Parce que je suis crevée, là… Je vais me coucher…
- Et la fille ?…
- Oh, c’est vrai qu’il y a encore celle-là…
- Elle doit être partie maintenant…
- Oui, alors ça, ça m’étonnerait d’elle…
- Tu veux que j’aille voir ?…
- Vas-y, oui !… Expédie-là !…

 

 

 

 

Mercredi 12 Juillet 2034

- Elle y a passé la nuit…
- Où ça ?… Qui ça ?…
- Zaza sur le trottoir… - Tu l’avais pas virée ?…
- Si !… Elle en a pas tenu compte… Parce que c’est pas toi qui lui avais dit… Il y a que toi qu’as le droit de lui donner des ordres à ce qu’il paraît… En attendant avec toute la flotte qu’est tombée elle est dans un état !… Et ta grand mère arrête pas de me poser des tas de questions… Qu’est-ce que c’est que cette fille-là ?… Et qu’est-ce qu’elle fait là ?… Et pourquoi, si c’est une copine à toi, tu la fais pas rentrer ?… Tu vas lui faire attraper la mort, trempée comme elle est… Mais t’es une sans-cœur… T’as toujours été une sans-cœur… Toute petite déjà… Du coup j’ai préféré venir te réveiller…

 

Je suis descendue. Grand mère l’avait fait rentrer, fait déshabiller et avait mis ses affaires à sécher sur le dossier des chaises de la cuisine. Elle lui préparait du café… Je me suis approchée, penchée à son oreille…
- Tu me paieras ça, ma belle !… Cher… Très cher… 

vendredi 26 février 2010

2034 ( 38 )

Samedi 8 Juillet 2034

- Il y a une fille qu’est passée ce matin pendant que tu dormais… Elle a pas voulu que je te réveille… Elle reviendra…
- C’était qui ?…
- Je sais pas… Elle a pas dit son nom…
C’était Iliona…
- Ben, qu’est-ce tu fais là ?… Je te croyais en Angleterre… - Je suis pas près d’y remettre les pieds… C’était pour me perfectionner en anglais que j’y allais, pas pour leur servir de bonniche… T’aurais vu ça t’aurais halluciné… Il y a des limites à tout quand même…
- Tu vas faire quoi de tes vacances du coup alors maintenant ?…
- Si seulement je savais !…
- Et si tu restais ici, avec moi ?…
- Je voudrais pas déranger…
- Oh alors là il y a pas de risque… Au contraire !… Si tu savais ce que je me fais chier toute seule… C’est rien de le dire…
- Mais ta grand mère ?…
- Oh, c’est pas un problème, ma grand mère… Suffit de savoir la prendre… Je m’en occupe… Tout de suite même… Attends-moi là… J’y vais…



- Et voilà !… Tu vois que ça a pas été bien long…
- Elle a rien dit ?…
- Mais non !… Qu’est-ce tu voulais qu’elle dise ?… La seule chose, il a fallu que je lui jure que tu te droguais pas… Et ça aurait été il y a encore un an elle aurait voulu être sûre que t’étais une fille sérieuse, que t’allais pas ramener tout un tas de garçons, mais maintenant la question se pose plus…
- Malheureusement…
- Bon… Je te montre ta chambre et puis on va faire un tour ?… Faut que je te fasse voir quelque chose…
On est sorties… Une rue… Une autre… Mais c’était pas possible, ça, elle était passée où cette dinde ?… Elle était cachée derrière des poubelles, sur la petite place derrière, avec juste la tête qui dépassait. Je lui ai fait signe. Elle a accouru…
- Ben alors qu’est-ce tu foutais ?… Tu peux pas être là quand j’ai besoin de toi ?…
- Excusez-moi… Je savais pas…
- Tu savais pas quoi ?…
- Que vous aviez besoin de moi…
- Moi ?… Avoir besoin de toi ?… T’es allé chercher ça où ?… Non, mais tu te prends pour qui ?… Je t’ai pas dit que je voulais pas t’avoir par les pieds au contraire ?… Je l’ai pas dit ?…
- Si !… Vous l’avez dit…
- Eh bien alors !… Qu’est-ce t’attends ?… Dégage !…
On l’a regardée détaler en riant…
- C’est la fille à claques de la fac, hein ?…
- Evidemment que c’est elle… Qui veux-tu que ce soit d’autre ?…
- Tu l’as amenée dans tes bagages ?…
- Non… Elle a surgi l’autre jour… De nulle part…
- Pourquoi tu l’as virée ?… On aurait pu s’amuser un peu… - Tu veux que je la rappelle ?…
- Oh, pas maintenant… On aura bien d’autres occasions… 

 

 

 

23 heures



- Il y en a une autre de surprise…
- Ah oui !… C’est quoi ?… Oh, ce bon vieux Christopher !… Qu’est-ce tu deviens, espèce de lâcheur ?…
Ca faisait pas trente secondes qu’on était en ligne qu’il avait remis ça…
- J’espère bien que vous viendrez me faire une petite visite, hein, les filles, quand je serai sorti… Ce sera plus facile pour vous que pour moi…
Iliona s’y est aussitôt engagée…
- Plutôt deux fois qu’une !… Depuis le temps que je me suis pas mis un homme sous la dent !… J’en arrive presque à oublier comment c’est fait à force…
- Tu veux que je te montre ?…
- Non, merci, non !… Ca va me faire du mal… Ca va trop me donner envie…



Ca lui avait quand même donné envie…
- Rien que d’en parler… Hou la la !… Et pas qu’un peu…
- Va dans ta chambre… Va te faire du bien…
- Oui, ben alors ça… J’ai eu beau essayer cent fois c’est le flop à chaque coup… Non, moi, il y a que les mecs qui me font monter… Et rien d’autre… Alors je te dis pas ce que je vis depuis des mois… Je donnerais n’importe quoi pour en avoir un certains soirs, ne fût-ce qu’une heure…
- Si il met son projet à exécution ça devrait plus trop tarder…
- Sauf qu’il va falloir se battre pour l’avoir… Parce que je serai pas toute seule sur les rangs… Mais ça je sais faire et j’adore…
- Tu crois quoi pour le virus ?… Qu’on l’a vraiment éradiqué ou qu’il se l’imagine parce que ça l’arrange ?…
- J’en sais rien du tout… Qu’est-ce que tu veux que j’en sache ?… Je suis pas dans le secret des dieux… La seule chose que je voie c’est qu’il va se tirer Christopher… Ca fait pas l’ombre d’un doute… Et que personne l’en empêchera… Alors autant que ce soit moi qu’en profite plutôt qu’une autre…

 

 

 

 

Dimanche 9 Juillet 2034



Elle a pas voulu venir…
- Oh non, non, merci bien !… Une boîte sans mecs c’est trop déprimant… Et puis rien que de voir toutes ces nanas qui se lèchent la tronche à qui mieux mieux ça m’écoeure… Mais vas-y, toi, si tu veux… Faut pas te priver à cause de moi… De toute façon je vais me coucher… Je suis crevée… J’y suis allée. Juste pour faire quelque chose. Pour bouger. Pour voir du monde. Pour m’étourdir. J’aurais mieux fait de rester bien tranquillement à la maison. Parce que – j’aurais dû m’en douter – je suis tombée sur des filles des fêtes de l’année dernière, quand on avait toutes encore des copains et qu’on était à cent lieues d’imaginer comment tout ça allait tourner… Et évidemment on a plongé en chœur en apnée dans nos souvenirs. Et pleuré à chaudes larmes. Et on s’est généreusement flingué mutuellement le moral…

mardi 23 février 2010

2034 ( 37 )

Jeudi 6 Juillet 2034

 

- T’as vu…
- Quoi donc ?…
- Il y a quelqu’un qu’arrête pas de faire les cent pas devant la maison… Depuis ce matin ça dure…-
C’est qui ?… Une fille… de ton âge… que je connais pas… Et qui se cache derrière la haie dès que je mets le nez à la fenêtre… Ou que je sors dehors…
- Je vais voir…

C’était elle. La fille des baffes à la fac…
- Qu’est-ce tu fous là, toi ?… Tu m’espionnes ?… Eh bien réponds !…
- Vous êtes tellement belle… Fallait que je vous voie… Même juste un peu… Je peux pas me passer de vous voir…
- Oui, ben ça, c’est ton problème… C’est pas le mien… Moi, je veux pas te voir… Alors tu disparais… Tu dégages… C’est compris ?…
- Oui…
Et elle a lentement tourné les talons…
- Attends !… Attends !… T’oublies pas quelque chose ?…
Elle s’est retournée, agenouillée. Je lui ai soulevé le menton du bout du doigt…
- T’éloigne pas trop quand même… Que je puisse te siffler si j’ai besoin…
J’ai levé la main. Elle a fermé les yeux. Je l’ai interminablement fait attendre. Elle les a rouverts. C’est tombé. A pleine volée…
- Qu’est-ce qu’on dit ?…
- Merci..

Grand mère a voulu savoir…
- C’était quoi ?…
- Oh, c’était rien… Rien du tout…

 

 

 

 

16 heures

 

Chritopher m’a déstabilisée. Je n’arrête pas de penser à notre conversation d’hier soir. Et si c’était vrai ? Si le virus avait été effectivement vaincu et qu’on nous le cache ? Plus j’y pense et plus je trouve d’arguments sérieux qui plaident dans ce sens. A commencer par ce fameux  week end qu’on nous a obligées à passer enfermées chez nous avec interdiction absolue d’en sortir. Ce que je ne comprends pas, par contre, c’est l’intérêt qu’on pourrait avoir à nous cacher que le virus a été éradiqué. J’ai beau tourner et retourner la question dans tous les sens je ne trouve aucune réponse qui me satisfasse vraiment. Mais que Christopher, lui, ait tout intérêt à en être persuadé ça relève de l’évidence. C’est l’alibi dont il a besoin pour donner corps à des projets dont, contrairement à Valentine, je suis convaincue qu’il finira par les mettre à exécution… J’essaierai sagement de l’en dissuader pour autant qu’il dépendra de moi, mais il me paraît de plus en plus évident qu’il y a bien peu de chances pour que j’y parvienne… Et après tout si c’est son choix je ne vois pas de quel droit je m’obstinerais à faire des pieds et des mains pour l’en empêcher. Pour être en paix avec ma conscience ?

 

 

 

 

Vendredi 7 Juillet

 

Elle rôde constamment dans les parages. Me suit à bonne distance quand je sors. C’est moi qui lui ai dit de ne pas trop s’éloigner. De ne pas trop s’approcher non plus. Il est où le juste milieu ? Elle n’en sait rien. Moi non plus. Il n’y en a pas. Il ne peut pas y en avoir. J’en joue. Ca ne va jamais. Je lui fais signe, furieuse. Plus près. Plus loin. Mais non : plus près. Mais pas si près. Elle obéit. Elle obéit toujours. Fait preuve de toute la bonne volonté qu’elle peut. Ca ne va pas quand même. Ca n’ira jamais. Parce que je n’ai aucune envie que ça aille. Que ça m’amuse de la faire tourner en bourrique. Est-ce que ça lui plaît ? Est-ce qu’elle aime ça ? Peut-être. Sûrement. Ca m’est complètement égal. Et à moi est-ce que ça me plaît ? Oui. Non. Pas vraiment. Ca me distrait. Ca m’occupe. Sans doute que j’ai besoin de ça en ce moment. De quelqu’un à ma botte. Dont je fasse tout ce que je veux. Tout ce dont j’ai envie. Je remets mes pas dans mes pas. C’est comme si tout s’était ligué – cette fille, Sérane, les confidences d’Iliona – pour me signifier qu’il y avait quelque chose, avant, qui n’avait pas été mené à son terme, dont je n’avais pas tiré tout ce dont j’aurais dû tirer et pour m’en offrir l’opportunité…

 

 

 

 

23 heures

 

Pourquoi ?… Pour Christopher ça va de soi…
- Mais c’est évident pourquoi… Les circonstances ont imposé, de fait, la suprématie féminine… Et maintenant qu’elles sont aux commandes elles n’ont pas du tout l’intention de s’en laisser dessaisir… Seulement leur pouvoir est encore tout neuf. Il leur faut du temps pour l’établir solidement. Et définitivement. Irréversiblement… Nous laisser sortir ce serait courir le risque de nous voir aussitôt le battre en brèche…  Et admettre officiellement qu’il n’y a plus aucun danger ce serait devoir fermer les centres, perdre la mainmise qu’elles exercent sur la natalité, laisser se multiplier les naissances masculines et, à plus ou moins long terme, voir se rétablir la situation antérieure et c’est quelque chose dont elles n’ont pas, mais alors là pas du tout, envie… Elles veulent un univers de femmes, un monde dont les hommes, inutiles, auraient disparu… Et nous, du coup, on est condamnés à moisir là-dedans à vie… Nous et ceux – les rares mâles qu’on sélectionnera, au fil des générations, pour la qualité de leur sperme – qui viendront après nous… A moins… à moins qu’un grain de sable vienne enrayer la machine…

 

vendredi 19 février 2010

2034 ( 36 )

Dimanche 2 Juillet 2034

- Et Oléron ?…
Grand mère a haussé les épaules…
- Oléron aussi… Pourquoi ça ferait exception Oléron ?… A marée haute tout est submergé…
- Et les gens ?…
- Il y a plus personne… Ils y habitent plus les gens… Comment veux-tu ?… On les a relogés… A l’intérieur des terres… Où on a pu… Comme on a pu…

 

J’y suis allée. Pour voir. Pour me rendre compte. Ce qui frappe avant tout, quand on arrive, c’est l’invraisemblable quantité de caravanes alignées côte à côte, juste en face, sur le littoral. Elles sont occupées par des îliennes qui ont refusé le logement qu’on leur proposait : elles ne peuvent pas se résoudre à s’éloigner de chez elles. C’est là qu’est leur vie. C’est là que sont leurs morts. J’ai parlé avec quelques-unes d’entre elles. Elles attendent. Elles espèrent. Quoi ?… Qu’un miracle quelconque se produise qui leur ramène avant. Qui leur rende leur île. Elles y croient. Elles font comme si. Elles se raccrochent à n’importe quelle affirmation de n’importe quelle pseudo-scientifique qui leur affirme que la situation est transitoire et que le niveau de l’Océan devrait baisser. Que c’est l’affaire de quelques mois. Au pire deux ou trois ans. Chaque fois que c’est marée basse, que l’île est « désubmergée » comme elles disent – et la partie rendue se réduit de plus en plus – elles vont là-bas. Elles errent au milieu des ruines, de leurs souvenirs disloqués. Elles n’en reviennent qu’au dernier moment. En larmes.

 

 

 

 

Mardi 4 Juillet 2034

 

J’ai évité la côte. Je suis allé me promener vers l’intérieur. Les jardins sont à l’abandon : à quoi bon cultiver quoi que ce soit puisque c’est de toute façon voué à l’échec. Les commerces se sont adaptés. Ils proposent des produits alimentaires de substitution de plus en plus variés. Ils n’ont pas eu le choix. Tout cela est profondément déprimant. On prend tout de plein fouet ici. Beaucoup plus qu’en ville. Je n’ai plus qu’une idée en tête. Rentrer. Mais il y a grand-mère… Qui se faisait une fête de m’avoir tout un mois avec elle. J’ai tâté le terrain…
- Tu fais comme tu veux…
Et elle s’est mise silencieusement à pleurer… Je l’ai embrassée…
- Mais non !… T’inquiète pas… Je vais rester…

 

 

 

Mercredi 5 juillet 2034

 

Je suis restée. Et je m’ennuie. Mortellement. Comme quand j’étais gamine et que je ne savais pas à quoi m’occuper. Je me force à mettre le nez dehors. Et c’est insupportable ce décalage qui me saute partout à la figure – où que j’aille – entre les souvenirs lumineux que j’ai gardés et la réalité qui les a recouverts. C’est à hurler de rage. Ou de désespoir. Alors je rentre. Je vais voir s’il y a quelqu’un en ligne. Personne. Jamais. Elles, au moins elles profitent de leurs vacances. Qu’elles en profitent. Tant qu’elles peuvent. Parce que personne ne sait de quoi demain sera fait.ou plutôt si: on le sait toutes trop bien.

 

 

 

 

23 heures

 

Christopher, lui au moins je suis certaine de finir par le trouver. Il ne s’éloigne jamais beaucoup de son ordinateur. Les Vacances pour lui…
- Oh, c’est pour bientôt… En septembre je les prends…
Je suis entrée dans le jeu…
- C’est la meilleure période… Il fait pas trop chaud… Et il y a plus personne nulle part… Et tu vas où si c’est pas indiscret ?…
- Où l’inspiration me mènera… De toute façon elles seront brèves les Vacances… J’ai d’autres priorités… Faut que je me trouve rapidement un logement… Parce que c’est bien beau de se faire héberger par des amies… C’est très gentil à elles de me l’avoir proposé, mais je ne veux surtout pas être importun… A moi de me débrouiller par mes propres moyens… Même si je ne me cache pas que je vais au devant de bien des difficultés… Il va me falloir rester extrêmement discret sous peine d’être repéré et renvoyé ici…
J’ai ri…
- Ca fait du bien, hein, de délirer un peu comme ça de temps en temps… De jouer à se faire croire que la vie va enfin reprendre son cours normalement… Que tout va redevenir comme avant… On en a tous besoin…
- Mais ce n’est pas un jeu… Tout va redevenir comme avant…
J’ai pris peur brusquement… Il paraissait tellement sérieux…
- Mais non, Christopher, non !… Tu sais bien que ce n’est pas possible…
- Qu’est-ce qui n’est pas possible ?… Tout est possible dès l’instant où on le veut vraiment…
- Le virus… Tu y penses au virus ?…
- Tu crois encore à ça, toi ?… Il y a belle lurette qu’on l’a éradiqué le virus… Mais c’est un secret soigneusement gardé…

vendredi 12 février 2010

2034 ( 34 )

Samedi 24 Juin 2034

 

Je voulais aller passer ce dernier week end avant les Vacances quelque part avec Valentine. Elle, elle tenait absolument à ce que j’aille « là-bas », chez Sérane…
- Je ne veux pas que tu te prives de quoi que ce soit pour moi… Et, finalement, ce n’est ni l’un ni l’autre… On est confinées ici avec interdiction formelle de sortir avant lundi matin. Couvre-feu général. Le prétexte invoqué est une tentative d’extermination définitive du virus. On aurait mis au point un produit redoutablement efficace auquel il serait incapable de résister. Seulement on ignore quels sont ses effets sur l’homme. En principe nuls. Mais on préfère appliquer le principe de précaution et ne nous laisser sortir que lorsqu’il aura agi et qu’il se sera dissipé…

 

Mais Internet bruisse des rumeurs les plus folles. On se demande en particulier pourquoi, s’il ne s’agissait que d’une opération de « nettoyage », on a attendu hier midi pour nous intimer l’ordre de rester tout le week end calfeutrées chez nous. Alors qu’une telle opération doit nécessairement être préparée – et donc prévue – longtemps à l’avance. Et il se dit qu’en réalité il s’agit de lutter, avec les moyens du bord et en catastrophe, contre une bactérie d’apparition toute récente qui risque, si elle prolifère, de faire d’épouvantables ravages. On parle même d’extinction de l’espèce humaine. Carrément. Chacun y va de son petit couplet : pour les uns on aurait laissé se répandre, par inadvertance, un gaz extrêmement toxique ( qui ne s’introduirait pas dans les maisons ? ) . Pour d’autres une attaque aérienne serait imminente ( venant d’où ? Pour quelle raison ? Et pourquoi alors ne nous a-t-on pas plutôt recommandé de nous terrer dans les caves ? ). Pour d’autres encore un coup d’Etat serait sur le point d’éclater et on aurait trouvé ce judicieux prétexte pour nous empêcher de nous en mêler. En tout cas une chose est sûre, c’est qu’à force de ne distiller qu’au compte-gouttes les informations, comme elles ont fini par en prendre l’habitude, nos dirigeantes ouvrent la porte à tous les fantasmes et à tous les délires. Avec toutes les conséquences désastreuses que cela pourrait finir par avoir…

 

 

 

 

23 heures 30

 

On a passé toute l’après-midi et toute la soirée devant l’ordi à essayer d’en savoir plus. Sans succès. Christopher qu’on y a croisé quelques instants prétend qu’on ne nous laissera pas sortir lundi. Ni jamais. On va d’abord prolonger d’une semaine. Puis d’une autre. Puis d’un mois. Jusqu’au jour où on nous annoncera qu’on est définitivement cloîtrées nous aussi. Parce qu’on court de trop gros risques. Il a été incapable de préciser lesquels. On a fébrilement couru d’un site à l’autre, d’un blog à l’autre sans autre résultat que de démultiplier les interrogations de toute nature. Et de nous entretenir toutes les quatre dans un climat d’inquiétude dont on n’a vraiment pas besoin en ce moment…

 

 

 

 

Dimanche 25 Juin 2034

 

Avec tout ça j’étais complètement à cran hier soir quand je me suis couchée. Dévorée par l’angoisse. J’ai été prise d’une interminable crise de larmes. Valentine m’a tout doucement prise contre elle, caressé les cheveux, les lèvres, murmuré des mots apaisants à l’oreille. J’ai redoublé de sanglots. Elle était beaucoup trop gentille avec moi… Et moi, je n’étais qu’une égoïste qui n’en faisait qu’à sa tête. Je me suis traitée de tout. Accusée de tout. Je ne méritais pas de vivre. Et tant mieux s’il était en train de se passer quelque chose. N’importe quoi. Tant mieux si je crevais. Parce que j’en pouvais plus de tout ça. De me demander sans arrêt ce qui allait encore nous tomber dessus. Qu’on puisse plus être sûrs de rien. Jamais. Il lui a fallu beaucoup de temps et de patience pour me calmer et me rassurer. Je ne me suis endormie, épuisée, dans ses bras qu’au petit matin.

 

Au réveil elle m’a fait doucement l’amour. Tendrement. On est restées longtemps blotties l’une contre l’autre. Sans parler. J’ai de la chance – beaucoup de chance – d’avoir Valentine. Je n’ai jamais été aussi amoureuse d’elle. Aussi amoureuse de qui que ce soit. Et ça ça n’a pas de prix…

 

 

 

 

Mardi 27 Juin 2034

 

mardi 9 février 2010

2034 ( 33 )

Mercredi 21 Juin 2034

 

Plus le mois de Juillet approche et plus j’ai le moral dans les chaussettes. Parce que le mois de Juillet c’est forcément là-bas, chez grand mère. Ca a toujours été comme ça et elle ne comprendrait pas que je déroge à la tradition. Ca l’achèverait la pauvre femme. Déjà qu’il paraît qu’elle ne va pas très fort. Ce sera, comme d’habitude, à mourir d’ennui. Elle va ressasser toujours les mêmes petites histoires et se plaindre de tout et de tout le monde. Avec une préférence pour des gens que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam. Contre lesquels il va absolument falloir que je prenne parti et que je lui donne raison. Je vais revenir de là-bas avec le moral complètement délabré. Si seulement Valentine avait pu m’accompagner !… Mais Valentine a aussi une mère qu’il faut bien qu’elle voie de temps en temps et chez qui Zanella va l’accompagner. A son grand désespoir… "- Fais un effort… C’est ta grand mère… "... J’ai essayé de tendre la perche à Monelle qui, du coup, va se retrouver toute seule… Et si elle m’accompagnait ? C’est pas désagréable La Rochelle… Du moins ce qu’il en reste… Ce qui n’a pas encore été englouti par le eaux. Et puis on essaierait de s’échapper le plus souvent possible toutes les deux… Ca nous rappellerait les vacances qu’on passait ensemble quand on était gamines…
- Hein ?!… Qu’est-ce que tu en dis ?…
Elle n’était pas vraiment enthousiaste… J’ai insisté…
- Ca nous permettra de nous retrouver un peu toutes les deux… Ca nous ferait pas de mal…
Elle m’a fait comprendre, à demi-mot, qu’elle avait d’autres projets. Que l’absence de Zanella allait bien l’arranger. Encore une histoire de nana là-dessous. Je me suis discrètement éclipsée. Tant pis. J’irai toute seule à La Rochelle.

 

 

 

 

Jeudi 22 Juin 2034

- Alors ?…
Les yeux d’Iliona brillaient…
- Alors quoi ?…
- On est jeudi…
- Ben oui, on est jeudi, oui… Et alors ?…
- Elle est pas venue la fille ?… C’est toujours le jeudi qu’elle vient…
Elle avait remarqué ça, elle !… Moi pas… Mais en attendant, non, elle était pas venue…
- Elle viendra peut-être plus…
- Ca, ça m’étonnerait…
- Il y a plus que jeudi prochain… Après c’est les Vacances…
Elle s’est penchée, avec des mines de conspiratrice, sur son sac, en a extirpé un gros cahier noir…
- Tiens, tu liras ça… Mais t’en parles à personne, hein, surtout !… Tu me promets…

 

 

 

 

22 heures

 

J’ai lu tout d’une traite, à peine rentrée, le cahier d’Iliona. Ce sont des histoires, les unes très courtes, les autres un peu plus longues, qui tournent toutes obstinément autour du même thème : une femme que courtisent et désirent tous les hommes triomphe de toutes les rivales qui marchent sur ses brisées. Dans l’un de ces récits – le plus significatif peut-être – l’héroïne, une sorte de princesse orientale, règne sur une cinquantaine de mâles tout à sa dévotion. L’une de ses distractions favorites consiste à en convoquer un, pris au hasard, et à faire défiler lentement devant lui, à intervalles réguliers, des femmes magnifiques entièrement nues. S’il bande la femme est fouettée jusqu’au sang, parfois même, si tel est son bon plaisir, exécutée. Dans un autre récit, très proche du premier, ce sont des femmes spécialement formées à la lutte qui sont mises en scène. Que l’une d’entre elles provoque la moindre érection chez le mâle et c’est contre la princesse-héroïne qu’elle doit se battre, une princesse-héroïne qui lui inflige la raclée de sa vie et la contraint à demander grâce, une grâce qu’elle joue à pile ou face. Dans beaucoup de ces histoires des femmes sont contraintes d’assister aux ébats d’une autre avec un homme qu’elles convoitent toutes…

 

Je dois reconnaître que, si elle m’a fascinée, cette lecture m’a aussi mise quelque peu mal à l’aise. Ce sont des fictions, oui, mais des fictions qui la mettent totalement à nu. Est-ce qu’elle en a vraiment conscience ? Evidemment oui. Elle est tout sauf naïve. Ou stupide. Alors ce que je me demande c’est pourquoi elle a éprouvé le besoin de me les faire lire à moi. Et pourquoi maintenant ? Tout simplement pour partager avec l’une des seules personnes dont elle se sente proche des fantasmes qui la hantent ? Et qu’elle ne réalisera jamais. Après tout c’est moi qui lui ai tendu la perche en lui parlant de cette fille qui vient docilement chercher auprès de moi sa ration de gifles. Pourquoi n’entrerait-elle pas, elle aussi, en confidences ? Je ne crois pourtant pas que ce soit la seule explication. Iliona hait les femmes. D’une haine farouche qui a toujours existé, qu’elle m’a avouée sans détours et qui, dans le contexte actuel, prend une ampleur démesurée. Les derniers textes de son cahier sont à cet égard tout à fait significatifs. Autant les hommes sont omniprésents et uniquement préoccupés d’elle dans les tout premiers – ceux qui ont été écrits avant le virus – autant ils disparaissent presque complètement par la suite. Ils ne sont plus que rêvés. Comme c’est aujourd’hui le cas dans la « vraie vie ». Ils ne sont plus là et pourtant les femmes sont punies, dans ces dernières histoires, beaucoup plus cruellement encore que lorsqu’elles constituaient des rivales. Parce que leur existence même ne cesse de lui rappeler qu’elle est désirable et qu’elle n’est pas désirée. Qu’elle ne peut plus l’être. Leur seul crime c’est d’être des filles avec lesquelles elle ne peut plus entrer en rivalité. Dont elle ne peut plus triompher. Et elle veut – et il faut – qu’elle le leur fasse payer. Cher. Avec une violence inouïe. Qui reste pour l’instant virtuelle. Purement littéraire. Moi, avec cette fille, je suis dans le réel. Ce qu’Iliona attend de moi – et ce cahier constitue à l’évidence un appel du pied dans ce sens – c’est que je l’y entraîne dans mon sillage. Je ne suis pas sûre de le vouloir. Hors de question que je me laisse dériver avec elle vers des excès qui ne me correspondent pas. Et puis nous ne sommes pas du tout sur la même longueur d’ondes : elle, elle veut lutter et vaincre. L’emporter. Après ça ne l’intéresse plus. Pour moi, c’est à ce moment-là que tout commence…

vendredi 5 février 2010

2034 ( 32 )

Lundi 19 juin 2034

 

J’ai eu beau frapper… tambouriner tant et plus. Personne. Et la porte était fermée à clé…
- Ho !… Il y a quelqu’un ?… Sérane, tu es là ?…
C’est la voix de Melline qui a fini par me répondre…
- C’est pas bientôt fini ce bordel ?…
- Elle est pas là Sérane ?…
- Elle est là, si !… Mais elle veut pas te voir… Alors tu te casses… Et tu remets plus jamais les pieds ici…
C’était quoi cette histoire ? Du jour au lendemain comme ça sans raison ? Il avait dû se passer quelque chose, mais quoi ? J’ai arpenté le trottoir, perplexe, indécise. J’avais au moins droit à une explication. Je suis revenue, j’ai hésité, je suis repartie. J’ai fait les cent pas sur le trottoir incapable de prendre quelque décision que ce soit. Je m’apprêtais à essayer de lui téléphoner quand Sérane est apparue, tout sourire, au coin de la rue…
- T’es déjà arrivée ?… Je t’attendais pas si tôt… Mais fallait monter… Fallait pas rester là…
- Elle m’a jetée Melline…
- Hein ?… Oh, la garce, elle va me le payer…
Elle a surgi là-haut comme une furie…
- Qu’est-ce que je t’avais dit ?… Qu’est-ce qu’on avait dit ?… Alors tu te tires… Tu dégages… Et cette fois c’est pour de bon…
Elle l’a poussée vers l’escalier, dans l’escalier qu’elle a dégringolé sur les fesses… Elle lui a jeté des affaires en vrac, pêle-mêle, des vêtements, un radio-réveil, deux casseroles, des assiettes qui sont allé s’écraser en bas…
- Et voilà !… On aura la paix maintenant… Viens !… Viens !… J’ai trop envie… Depuis le temps…
Et on a roulé sur le lit.


- Tu te remettras pas avec ?…
- Si !… Sûrement… Mais je vais d’abord la laisser mariner un peu dans son jus… Elle en prend beaucoup trop à son aise ces derniers temps… Faut qu’elle sente le vent du boulet sinon…
- Elle est partie où ?…
- Oh, pas bien loin… Elle doit être en train de chialer dans la cour derrière… Ou elle est allé faire un tour sur la jetée… Et dans deux heures grand maximum elle sera là à me supplier, à me promettre tout ce que je veux, à se mettre plus bas que terre toute seule comme une grande… - Et t’aimes ça, hein !…
- J’aime pas… J’adore… Sinon il y a longtemps que je l’aurais larguée pour de vrai… Et toi, cette fille à la fac ?… - Elle est venue en rechercher une couche…
- Que tu lui as passée… Evidemment… T’as pris ton pied ?…
- Oui… Et moi ça me fait peur…
- Peur ?… Pourquoi peur ?…
- Je me demande jusqu’où je suis capable d’aller… Je lui en veux à cette fille… Tu peux pas savoir ce que je lui en veux de m’obliger à me regarder en face… Comme je suis… C’est ça que je supporte pas surtout… C’est de ça que je la punis… Et, du coup, c’est un cercle vicieux…
- Oui, oh ben tu sais, c’est chez presque tout le monde qu’il y a des tas de trucs qui se mettent à remonter comme ça maintenant. De plus en plus. C’est obligé. On est dans un monde que de nanas. Les hommes nous manquent. Leurs queues nous manquent. Du moins à la majorité d’entre nous… Comment tu veux qu’on soit pas bourrées de frustrations et qu’on s’en prenne pas les unes aux autres ? Qu’on se fasse pas payer ? Ca sert à rien de chercher à nous voiler la face et de vouloir nous faire passer, à nos propres yeux, pour ce qu’on n’est pas… Et tu veux que je te dise ? Eh ben nous on est beaucoup moins dangereuses finalement que celles qui adoptent des postures angéliques, qui se veulent tout amour et toute bonté et qui, réfugiées derrière ces belles façades, se comportent d’autant plus comme des saloperies qu’elles sont persuadées qu’elles n’en sont pas. En empruntant toutes sortes de chemins détournés… Nous au moins c’est clair, c’est direct… Celles qui nous tombent entre les griffes c’est en toute connaissance de cause. Elles savent à quoi elles s’exposent. Elles savent ce qui les attend… Que ce soit Melline ou cette fille là-bas elles sont libres… On ne les retient pas… Elles restent ?… C’est qu’elles le veulent bien…
- Elles ne peuvent peut-être pas faire autrement…
- Ca, c’est leur problème…

 

On a passé la fin de la matinée dehors…
- Parce que sinon elle va pas tarder à nous retomber dessus l’autre… Et on a quand même bien le droit à un peu de tranquillité toutes les deux, non ?…
L’après-midi aussi… Sur la plage… Et la soirée… Indéfiniment prolongée au restaurant…

 

Quand on est rentrées elle était assise sur la dernière marche de l’escalier tout en haut…
- Qu’est-ce que tu fous là, toi ?… T’es venue baisser ton froc pour que je te reprenne, c’est ça !?… Eh ben vas-y !… Baisse-le!… Qu’est-ce t’attends ?… Oh, et arrête de chialer comme ça sans arrêt… Tu m’agaces… Et elle lui a claqué la porte au nez… Ca a timidement gratté… - S’il te plaît, Sérane, laisse-moi rentrer… S’il te plaît… Ca peut pas finir comme ça nous deux… Je ferai ce que tu voudras… Tout ce que tu voudras… Je te promets…
- J’ai déjà entendu ça dix mille fois…
- Oui, mais cette fois… Elle lui a brusquement ouvert…
- Eh bien on va voir… Vas-y !…
- Vas-y quoi ?…
- Baisse ton froc !… Il y a que ça que tu sais faire n’importe comment…
- Pas devant elle !…
- Si !…
- Tu peux pas me demander ça…
- Eh bien casse-toi alors !…
Et elle l’a poussée vers la porte…
- Non !… Non !… Attends !… Attends !… Je vais le faire…
- Oui, mais tout de suite alors !… Grouille !…
Elle nous a tourné le dos et elle l’a baissé… La culotte aussi… Jusqu’en bas sur les chevilles…
- Tu vois, j’en fais ce que je veux… Tout ce que je veux… Tu peux rester, toi… Va dans la chambre… On a à parler toutes les deux Roxane et moi…

lundi 1 février 2010

2034 ( 31 )

Vendredi 16 Juin 2034

 

La fille était là. Elle attendait. A l’évidence elle m’attendait. J’ai éclaté de rire. D’un rire moqueur. Offensant…
- Ca t’a pas suffi la baffe de l’autre fois ?…
Elle ne m’a pas répondu. Elle m’a seulement regardée. Contemplée d’un amour éperdu tout le temps que j’ai passé devant la glace. Cette fois j’ai su que j’allais le faire. Je me suis approchée. Elle n’a pas cillé…
- A genoux !… Mets-toi à genoux !…
Elle a obéi. Lentement. Sans me quitter des yeux. Des yeux de bon chien-chien fidèle. Je l’ai giflée. De toutes mes forces. Chaque joue à tour de rôle. Huit fois. Dix fois. Douze fois. Je ne sais pas : j’ai pas compté. Sa tête ballottait de droite à gauche, de gauche à droite. Elle ne disait rien. Elle continuait à me regarder… Je l’ai plantée là… Quand j’ai claqué la porte elle était toujours à genoux…

 

C’est encore à Iliona que j’ai éprouvé le besoin de raconter tout ça en amphi juste après… Iliona qui m’a attentivement écoutée… Qui a raconté à son tour…
- Quand j’étais petite j’arrêtais pas de me battre avec les autres filles… J’adorais ça… Je te rentrais dans de ces états !… Surtout que je m’en prenais toujours à des plus grandes ou à des plus costauds que moi… Je faisais le désespoir de ma mère… Ado, j’ai arrêté… C’est pas l’envie qui m’en manquait, non, mais  ça se faisait pas… C’était pas féminin… Ca correspondait pas à l’idée que je voulais donner de moi… J’ai bien mis encore deux ou trois peignées, mais en tête à tête. Sans témoins. Toujours pour des histoires de mecs. Mais les mecs maintenant, quand bien même on le voudrait, il y a plus de risque qu’on se batte pour eux… J’y pense pourtant des fois… Quand il y en a une que je peux pas voir – et il y en a plein que je peux pas voir – ou avec qui je me suis engueulée, après, le soir, quand je suis toute seule, j’imagine qu’on s’étripe… Pour un mec… Je te lui en colle une de ces sévères. Je la laisse carrément sur le carreau, oui. Et je pars, triomphante, au bras du mec… Ca me détend… Ca me fait un bien fou… On est conne des fois…   

 

Je ne le lui ai pas dit, mais moi aussi gamine… Je ne me battais pas, non… Je faisais pire. Je battais. J’avais mon souffre-douleur attitré. Une fille à ma botte. Qui me portait mes affaires. Me rendait de menus services. Que je remerciais d’une paire de gifles quand bon me semblait. Qui acceptait tout. Absolument tout pourvu que ça vienne de moi. J’étais odieuse. Résolument odieuse. Elle s’en accommodait. Plus elle se montrait servile – ce que j’exigeais d’elle – et plus j’en rajoutais dans l’abject. Plus je l’humiliais. J’étais suffisamment tortueuse pour savoir donner le change vis à vis des autres : parents, instits, camarades qui nous pensaient copines. Mais quand j’étais seule avec elle !… J’avais les pleins pouvoirs. J’en usais et en abusais. Je lui ai imposé des choses absolument monstrueuses dont je n’ai vraiment pas lieu d’être fière. Je ne le suis pas.  Ca a duré trois ou quatre ans. Jusqu’à ce que j’entre en cinquième, je crois. Jusqu’à ce que ses parents l’emmènent. En Argentine ou au Pérou. En Amérique du Sud en tout cas. J’avais oublié tout ça. J’avais essayé de l’oublier. J’y étais parvenue tant bien que mal. Et il faut que ça me retombe dessus. Que l’autre dinde vienne s’offrir pieds et poings liés. Se jeter dans la gueule du loup. Le plaisir que j’ai éprouvé tout à l’heure à l’avoir totalement à ma merci c’est exactement le même que celui que j’éprouvais alors. En plus intense encore peut-être. En plus exaltant. Et je vais la faire payer. Je sais que je ne pourrai pas m’empêcher de la faire payer – et cher – pour m’avoir fait remonter tout ça. Que je croyais définitivement enfoui. Définitivement éradiqué.

 

Pourquoi elle ? Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Est-ce qu’elle a perçu quelque chose ? Quelque chose qui était en train d’affleurer en moi et dont je n’avais pas conscience ? Que les événements actuels réactivaient à mon insu. Sans doute. Parce que je suis cernée. De tous côtés. Il y a cette fille, oui. Mais il y a aussi Sérane qui, comme par hasard, vit quelque chose du même ordre avec sa copine, et qui me tombe dessus à la plage. Et maintenant Iliona dont j’étais à mille lieues d’imaginer qu’elle pouvait éprouver une telle jubilation à se battre et qui m’en parle. Pour la première fois depuis qu’on se connaît. Si elle le fait c’est qu’elle sent que maintenant elle peut le faire. Que je suis RECEPTIVE…

 

 

 

 

22 heures

 

Valentine ne m’accompagnera pas demain. J’ai eu beau insister et insister encore. Il n’y a rien eu à faire…
- Ce n’est pas un reproche, mais si c’est pour passer deux jours à t’attendre dans une chambre d’hôtel comme la semaine dernière…
- J’avais pas le choix… Si on voulait pas que ça paraisse suspect…
- Je sais bien… Mais ce sera la même chose demain… Et toutes les fois suivantes… Tu n’as plus aucune espèce de raison plausible de venir à l’hôtel avec elle maintenant… Et moi je n’ai plus la moindre chance de vous voir ensemble…
- On sait pas… On peut jamais savoir…
- Bien sûr que si !… Mais ça fait rien… Profites-en !… Amuse-toi !…
- Je suis pas obligée d’y aller, hein !… Je peux rester là avec toi… Je préfère même… Ou bien alors on va ailleurs… Toutes les deux… Et je me trouve quelqu’un d’autre… Que je me débrouille pour ramener à l’hôtel… Tu pourras nous regarder tant que tu veux…
- Ca se décide pas comme ça… Ca se prépare. Soigneusement. Et puis c’est pas de ça dont t’as vraiment envie pour demain…
- Mais si !… Si !…
- De toute façon j’ai prévu autre chose…

 

Même elle… Même elle, sans le savoir, elle m’y envoie tout droit…

jeudi 28 janvier 2010

2034 ( 30 )

Mercredi 14 Juin 2034

 

Et elle, Valentine, elle en pensait quoi ?…
- Que tu traverses une période qui n’est pas vraiment facile… Tu changes… Tu découvres… Tu explores… Elles, elles appartiennent maintenant pour toi à un passé que tu as tendance à considérer comme révolu… Dans lequel tu as le sentiment – probablement faux – qu’elles te retiennent et qu’elles t’engluent… Alors, sans en avoir forcément vraiment conscience, tu les tiens à distance… Tu les gommes… C’est compréhensible qu’elles le prennent mal… Surtout qu’elles aussi vivent des choses importantes… Dont tu ne leur as même pas donné l’occasion de te parler… Dont tu ne t’es même pas rendu compte…
- C’est quoi ?…
- Ce serait plutôt à elles de te le dire, non, tu crois pas ?…

 

 

 

 

21 heures

 

Elles l’ont dit. On a eu une longue conversation à cœur ouvert tout à l’heure toutes les quatre. On a vidé l’abcès. Et elles l’ont dit : elles ont quitté leurs copines. Elles sont en couple maintenant toutes les deux… Ca fait presque un mois et je ne me suis aperçue de rien !… Absolument rien. J’en suis profondément mortifiée… Comment ai-je pu être aussi absente ? Indifférente à tout ce qui n’était pas ce que je vivais, moi ? J’ai éclaté en sanglots… On est tombées dans les bras les unes des autres… Réconciliées. J’ai promis que tout maintenant se passerait autrement. Redeviendrait comme avant…

 

 

 

 

Jeudi 15 juin 2034

 

Le virus aurait passé la barrière d’espèce. Non. Le virus « A » passé la barrière d’espèce. Ce qui veut dire concrètement que les animaux – en l’occurrence pour le moment les mammifères – sont à leur tour touchés. Et uniquement les mâles. Comme de bien entendu. Il va nous rester quoi à bouffer ? Déjà qu’on n’a pratiquement plus ni fruits ni légumes… Enfin, si ! Je suis de mauvaise foi : il nous reste les algues et les champignons. On essaie de prendre ça à l’humour, mais il faut bien avouer qu’on n’a pas trop le cœur à rire même si, comme à son habitude, Valentine fait tout ce qu’elle peut pour dédramatiser la situation... Pour nous rassurer…
- Ce n’est pas catastrophique… Il y a des solutions… Du même ordre que celles qu’on a mises en place pour nous, les humains… Zanella a soupiré…
- Oui, maman, oui… Mais c’est tout ce qu’on a connu, tout ce qu’on connaît qui disparaît… On est trop jeunes pour que tout nous devienne aussi vite étranger …

 

A onze heures on était encore à table, silencieuses, incapables de se lever, de se quitter… On avait viscéralement besoin de présence… Besoin les unes des autres… C’est Christopher, en klaxonnant à l’ordi, qui nous a secouées…
- Tu sais que vous allez avoir de la visite ?…
- Mieux que ça même : de nouveaux compagnons de jeu… Des chiens… Des chats… Des rats… Des lions… Des éléphants…
- C’est quoi cette histoire ?…
- T’es pas au courant ?… Maintenant le virus s’en prend aussi aux animaux… Aux mâles…
- Oui, ben ça je sais…
- Eh bien alors !… Il va falloir les mettre à l’abri… Avec vous… Comme vous… Faudra que vous soyez très gentils avec eux…
- Et que vous les branliez… Pour qu’on puisse féconder les femelles dehors… Sinon plus rien à bouffer… Pour personne…
- Oh, vous allez avoir du boulot… Fini de se la couler douce…
- Surtout que vous avez pas intérêt à vous louper… Parce que t’imagines le taureau qu’a pas déchargé depuis deux jours ?… Vaudrait mieux éviter de te pencher en avant… Parce que lui il te loupera pas… Il cherchera pas à comprendre… Et même si tu te penches pas…
- T’es pas près de pouvoir t’asseoir…
- Et les lions ?… Paraît qu’ils mordent quand ils jouissent…
- Hou la la !… On voudrait pas être à ta place, hein !…

 

On s’est défoulées. Ca nous a fait du bien. Même si au fond de nous-mêmes…

dimanche 24 janvier 2010

2034 ( 29 )

Lundi 12 Juin 2034

 

Samedi matin on a pris la route au petit jour. Il pleuvait. Il a plu tout le long du trajet…
- C’est compromis la plage…
- Ca fait rien… Vous resterez dans la chambre…
- Et toi sur le balcon ?… Tu vas attraper la mort…
Elle était si impatiente de nous voir ensemble qu’à peine la porte de l’hôtel franchie j’ai appelé Sérane…
- Ca y est… Je suis là… Tu viens ?
- Je suis pas levée… Pas habillée… Rien… Rejoins-moi chez moi, toi, plutôt…
- Mais… et ta copine ?…
- Melline ?… Elle est pas là… Et puis Melline… Viens… Je t’attends…
Et elle a raccroché…
- Qu’est-ce que je fais ?…
- Ben vas-y !… Qu’est-ce que tu veux faire d’autre ?…
- Mais… et toi ?…
- Ramène-la !… Ramène-la ici dès que tu peux…

 

Je me suis glissée dans le lit, pelotonnée contre elle…
- Tu es toute froide…
Elle a glissé ses jambes entre les miennes, m’a caressé les fesses. Une porte a claqué. J’ai sursauté…
- Qu’est-ce que c’est ?…
- T’occupe… Embrasse-moi…
- C’est Melline ?…
- Oui, mais t’occupe, j’te dis !… Elle viendra pas ici…
- Ca me gêne… Je préfèrerais qu’on retourne là-bas, à l’hôtel…
- Non… Je veux qu’elle t’entende jouir… J’ai mes raisons…

 

Quand on s’est levées il était midi. Melline était assise à la table de la cuisine et pleurait…
- Et dis quelque chose pour voir !… Essaie de dire quelque chose…
- J’ai rien dit… Je dis rien…
- Oui, ben ça t’as plutôt intérêt… Prépare-nous à manger, tiens, plutôt… Nous, on va faire un tour en attendant…

 

La pluie avait cessé. On a erré de ci de là enlacées. On est descendues jusqu’au port…
- Et si on mangeait là ?…
Un tout petit restaurant bleu encastré entre deux immeubles…
- Je connais… On y mange vachement bien…
- Et Melline ?… Elle aura préparé pour rien…
- On s’en fout de Melline… Allez, viens !…

 

On a pris place tout au fond…
- Tu la ménages pas, hein ?!…
- Je vois pas pourquoi je la ménagerais… Faut croire que ça lui convient puisqu’elle se laisse faire… Et ça va peut-être te surprendre, mais je suis bien certaine qu’elle y trouve beaucoup plus son compte que moi… Et de loin… - Ca te fait pas peur ?…
- Non… Pourquoi ça me ferait peur ?…
- Je sais pas… Peur que ça dérape… Que ça aille trop loin… On fait des choses qu’on voudrait pas des fois… Qu’on regrette après…
Et je lui ai raconté la fille giflée dans les toilettes de la fac… Elle m’a pris la main par dessus la table…
- On est de la même race toutes les deux… Mais ça j’en étais sûre…

 

Elle a voulu que je fasse la connaissance de ses amies…
- Je leur ai déjà tellement parlé de toi…
Et on a navigué de café en café… Ses yeux pétillaient du bonheur de se montrer avec moi. Elle se blotissait dans mon cou…
- Comment elles te regardent !… Comment elles m’envient !… On se quitte pas, hein !… On reste ensemble… Toute la soirée… On va en boîte… On s’éclate… Je veux que tout le monde voie que je suis avec toi…

 

Il fallait quand même que je repasse à l’hôtel…
- Pour quoi faire ?…
- Pour me changer… Me faire belle…
- Mais tu te dépêches alors, hein !… Promis ?…
Valentine lisait, allongée sur son lit. Elle m’a souri…
- Ca se passe bien ?…
- Il y a pas moyen de la ramener ici… Il y a pas moyen… Je peux bien m’y prendre comme je veux elle…
- Mais tu n’as pas à te justifier… Vous êtes entre jeunes… Profites-en… Amusez-vous… J’ai tout le reste de la semaine, moi, pour être avec toi…
- Tu es adorable…
Et je l’ai embrassée…

 

On a dansé toute la nuit, étourdies de musique et d’alcool. On ne s’est couchées, épuisées, qu’au petit matin… Quand je suis partie, vers quatre heures, elle dormait encore. Melline, affalée devant la télé, m’a jeté, sans un mot, un regard de haine farouche.

 

Dans la voiture, au retour, Valentine a voulu savoir…
- Elle devient importante pour toi ?…
- Oui… Non… Je sais pas… Elle est beaucoup trop excessive… Et en même temps c’est ce qui m’attire… me fascine… Mais c’est le genre de fille dont je crois qu’il faut se faire une amie plutôt… Parce qu’autrement, à un moment ou à un autre, ça t’entraîne dans des complications à n’en plus finir…

 

 

 

 

Mardi 13 Juin 2034

 

Monelle est venue me trouver tout à l’heure dans ma chambre. Pour me parler…
- Et je vais te dire les choses franchement… Ca ne va plus… Plus du tout… Tu es dans ton monde… Dans ta bulle avec Valentine… Je critique pas… Vous êtes heureuses… C’est tant mieux pour vous… Mais nous on existe, Zanella et moi… On vit au quotidien avec vous… Et tu nous ignores… Complètement… Valentine, elle au moins, elle fait des efforts… Elle nous parle… Elle passe du temps avec nous… Pas toi… Tu desserres à peine les dents et tu cours, à peine rentrée, t’enfermer dans ta chambre... Dont tu ne sors que pour avaler ton repas à toute allure… Tu sais quoi de ce qu’on est en train de vivre, nous ?… Rien… Et tu t’en moques éperdument… Ca ne t’intéresse pas… Alors tu sais quoi ?… Eh bien Zanella et moi on envisage très sérieusement de partir… D’aller nous installer ailleurs… Parce que si c’est pour vivre sous le même toit sans jamais rien échanger, sans jamais rien partager, ça ne nous intéresse pas… 

mercredi 20 janvier 2010

2034 ( 28 )

Lundi 5 Juin 2034

 

Je plais, c’est une évidence. Ca m’étonne encore, mais de moins en moins. Je plais aux femmes. Et je leur plais tout simplement parce que j’ai envie de leur plaire. Je le fais avec une volupté intense. Je m’offre délibérément aux regards. Je les capture. Je les captive. Je feins de les ignorer. Ils ne s’en font que plus haletants. On m’enrobe de désir. On m’enveloppe dans ses replis. J’en fonds de plaisir. On me tourne autour. On me courtise. On tente sa chance… Ca enchante Valentine à qui je rends un compte scrupuleux des admirations que je suscite, qui m’écoute sans jamais se lasser, qui me harcèle de questions… On y passe des heures… De temps à autre je m’interromps brusquement… - Ca fait quand même la fille vachement prétentieuse finalement tout ça, non ?… Elle sourit. Elle m’embrasse…
- Quand on est belle comme tu l’es, quand on a le charme que tu as, on n’est pas prétentieuse. On ne peut pas être prétentieuse. Seulement lucide.

 

 

 

 

Mardi 6 juin 2034

 

On refusait de le voir. D’y croire. Ca allait revenir. C’était une mauvaise passe. Les conséquences du mauvais temps. Des difficultés d’approvisionnement passagères. Mais il faut bien se rendre enfin à l’évidence : il n’y a pratiquement plus de fruits et légumes. Ceux qu’on parvient à trouver sont hors de prix et ne ressemblent que de très loin à ce qu’on avait l’habitude de consommer. Si ça va s’arranger ? Vraisemblablement non. Parce que d’après les informations qu’on nous dispense avec mille précautions les abeilles auraient quasiment disparu de la surface de la terre. Et sans abeilles pas de pollinisation. On nous assure qu’on travaille à la mise en place de solutions de substitution, que d’ici quelques semaines tout devrait être rentré dans l’ordre. Evidemment !… Elles ne vont pas dire le contraire… Mais ce sera quoi demain ?… Le pain ?… La viande ?… Le fromage ?… Ben oui !… Inutile de se bercer d’illusions. Tout. Peu à peu tout va y passer. On va être privées de tout. Et on ne réagit pas. On est toutes comme anesthésiées. Réagir ? Mais comment ? Contre qui ? Pour faire quoi ? Ca nous dépasse complètement tout ça. Ca dépasse tout le monde. Et d’abord et avant tout nos gouvernantes. Alors à part faire le gros dos. Et vivre. Au jour le jour. VIVRE. Le plus possible. Parce que ce qui nous attend…

 

 

 

 

Jeudi 8 Juin 2034

 

J’étais seule, en train de me refaire une beauté, dans les toilettes de la fac. Une fille est entrée. Que je ne connaissais pas ou à qui, du moins, je n’avais jamais prêté la moindre attention. Sans doute une première année. Elle s’est postée derrière moi et elle m’a regardée dans la glace. Fixée. Avec une admiration béate. Subjuguée. En adoration. J’ai fait durer, interminablement durer et puis je me suis retournée. Elle n’a pas bougé. Elle a soutenu mon regard. Ses lèvres tremblaient. Je n’ai pas su que j’allais le faire. Jusqu’au dernier moment je ne l’ai pas su. C’est parti tout seul : une gifle. Une gifle à toute volée qui lui a jeté la tête de côté et imprimé la marque de mes doigts sur la joue. Et je l’ai plantée là sans un mot.

 

Pourquoi ? Pourquoi j’ai fait ça ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je ne savais seulement pas que j’en étais capable. Surtout comme ça sans raison. Parce que qu’est-ce que j’avais à lui reprocher à la fille ? Rien. Absolument rien. Au contraire. Elle bavait d’admiration devant moi. C’était plutôt flatteur. Et je l’ai remerciée d’une grande beigne. Elle doit encore être en train de se demander ce qu’elle a bien pu faire pour mériter ça. Moi aussi. Juste après, pendant le cours de sémantique, j’étais assise à côté d’Iliona. Et je lui ai tout raconté…
- A  ton avis qu’est-ce qui m’a pris ?…
Elle a réfléchi un long moment…
- Peut-être que tu lui reprochais de pas être un homme ?… Que c’est par un homme que tu aurais voulu être admirée comme ça… Tu l’as punie de pas en être un… Ca, ce sont ses explications à elle. Pour Iliona tout continue à passer inexorablement par les hommes. Non. Elle est bien pire que ça la vérité : c’est que cette fille elle a une tête à claques.

 

 

 

 

22 heures

 

Ce soir Monelle avait ramené des fraises…
- Hein ?!… Mais t’as pu trouver ça où ?…
- C’est mon secret…
- T’as dû les payer la peau du cul… Il y en a nulle part… Elles étaient plus sucrées que celles dont j’avais conservé le souvenir. Avec un arrière-goût de réglisse qui surprenait un peu…
- Alors, elles sont bonnes ?… Elles étaient bonnes, oui… Et puis ça faisait tellement plaisir d’en manger depuis le temps… Elle a ri…
- Vous vous êtes bien fait avoir… Comme moi d’ailleurs la première fois… Ce sont pas des fraises… Ce sont des imitations puisque des vraies il y en aura plus maintenant… C’est drôlement bien réussi, hein ?!… Ils vont aussi faire des cerises, des pêches, enfin tout, quoi !… J’ai couru me réfugier en larmes dans ma chambre. Je venais brusquement de réaliser. Plus jamais un vrai fruit. Plus jamais. Tant de « plus jamais » depuis quelques mois.

 

samedi 16 janvier 2010

2304 ( 27 )

Jeudi 1er juin 2034

 

C’est Iliona qui m’a annoncé la nouvelle ce matin sur le campus: Xadine – qui n’était pas en cours – et Manon ont perdu leurs bébés. Toutes les deux. Pratiquement en même temps. Et, apparemment, elles ne sont pas les seules dans leur cas. Ce qui soulève un certain nombre de questions parce que, bizarrement, toutes celles – mais ça demande quand même confirmation – chez qui surviennent ces avortements spontanés attendaient des garçons. Serait-ce encore LE virus qui s’attaquerait désormais aux fœtus et aux seuls fœtus mâles ? Sachant que la contamination ne peut se faire que par l’intermédiaire des excréments d’insectes c’est assez peu vraisemblable. A moins qu’il soit en train de muter. Ou qu’il s’agisse d’un autre virus dont on ne sait encore strictement rien et qui n’a seulement pas été détecté. Les conversations vont bon train. On a pratiquement séché tous les cours de la matinée. Dans les cafés autour de la fac chacune y va de sa petite hypothèse et il se murmure avec de plus en plus d’insistance qu’on aurait pris la décision, en haut lieu, de limiter, autant que faire se peut, le nombre des naissances masculines tant la famine qui s’annonce devrait être ravageuse. Pour éviter les interminables polémiques et ne pas risquer une gigantesque levée de boucliers – qui ferait perdre un temps considérable – on aurait choisi d’agir le plus discrètement possible : on mettrait à profit les visites prénatales pour procéder, sous une forme ou sous une autre, à des interruptions de grossesse ciblées qu’on ferait passer pour de fâcheux incidents de parcours. L’objectif serait de ne plus laisser subsister, à terme, que trois ou quatre centres qui constitueraient de véritables réservoirs à sperme suffisants pour assurer le renouvellement de générations exclusivement féminines. Aux très rares exceptions indispensables près…

 

En attendant je me sens terriblement coupable d’avoir négligé Xadine et Manon comme je l’ai fait ces derniers temps. Quand j’étais mal, quand je sombrais, je n’avais pas le moindre scrupule à les solliciter tant et plus. Mais, dès que je n’ai plus eu besoin d’elles, je les ai superbement ignorées. Je suis d’autant plus inexcusable que, même si nous n’avons ni les mêmes horaires ni exactemement les mêmes cours, je pourrais, si je le voulais, consacrer au moins quelques minutes à Xadine de temps à autre. Elle doit avoir l’impression que je la fuis. Et se demander ce qu’elle a bien pu me faire, la pauvre !… Il faudrait – IL FAUT absolument – que je passe là-bas ce week end. D’autant que j’imagine qu’elles doivent être dans un état lamentable…


- On n’ira pas à la mer alors du coup?!…
- On peut pas y aller toutes les semaines non plus… Valentine n’a pas insisté. Elle a fait contre mauvaise fortune bon cœur. Mais elle est profondément déçue…

 

 

 

 

22 heures 30

 

Comment ça s’explique toutes ces fausses couches ? Christopher n’en a pas la moindre idée…
-J’en sais pas plus que vous… Mais sur le fond je trouve que c’est plutôt une bonne chose…
- Une bonne chose !…
- Ben oui, attends !… Parce que si c’est pour mener la même vie que celle que nous, les mecs, on mène ici depuis des mois vaut mieux qu’ils restent là où ils sont les pauvres gamins… Si on ne parvient pas à éradiquer le virus – ce dont je suis de plus en plus persuadé – on va leur offrir quoi comme perspectives d’avenir ?… Des années et des années à essayer d’imaginer, derrière des baies vitrées, ce que c’est que le soleil sur la peau, le vent dans les cheveux, les pieds dans une rivière ?… Ils feront quoi de leurs journées ?… Rien. Quand ils auront grandi, si… On les occupera à remplir les petites éprouvettes… Ils se branleront encore, encore et encore… Jusqu’à l’écoeurement… Sans avoir seulement jamais touché une chatte… Sans en avoir seulement jamais vu une « en vrai »… Sans jamais avoir été dedans… Est-ce que ça leur manquera ?… Sans doute pas : on ne regrette que ce qu’on a connu… Nous ça nous manque… Moi ça me manque… Tu peux pas savoir ce que je donnerais certains soirs pour serrer une femme contre moi, pour enfouir ma tête entre ses cuisses, pour la voir chavirer de bonheur dans mes bras. Eh bien non…  Non… On n’y a pas droit… Pour y avoir droit fallait être en couple avant… La seule chose qu’on nous demande à nous maintenant c’est de nous amuser à longueur de journée avec ce qu’on a entre les jambes pour produire suffisamment de la précieuse semence. Si tu savais ce qu’on ressent quand même ça c’est devenu une corvée !…

 

 

 

 

Dimanche 4 juin 2034

 

J’ai passé la journée d’hier avec Xadine et Manon. J’aurais bien mieux fait de partir retrouver Serane à la mer avec Valentine. Parce qu’elles n’avaient absolument pas besoin de moi. Elles affichent toujours ce même air de contentement béat. Comme s’il fallait absolument qu’elles proclament haut et fort que, quoi qu’il arrive, quoi qui se passe, rien jamais ne peut les atteindre. Et qu’elles n’ont besoin de personne. Qu’un ineffable et permanent tête à tête avec elles-mêmes suffit à leur bonheur. Je le saurai. Et je ne suis pas près de remettre les pieds là-bas…

mardi 12 janvier 2010

2034 ( 26 )

Lundi 29 Mai 2034

 

En fin d’après-midi, samedi, elle a absolument tenu à m’emmener chez elle…
- Que tu voies où j’habite au moins… Et que je prenne des affaires… Qu’elle a fourrées pêle-mêle dans un grand sac… Une fille a surgi…
- Qu’est-ce que tu fais ?… Tu te casses ?…
- Juste pour la nuit…
- Fais attention, Sérane !… Fais attention à ce que tu fais… Parce que c’est moi qui pourrais bien finir par partir à force que tu tires trop sur la corde… Et pour de bon… Elle a éclaté de rire…
- Toi ?!… Tu feras trois fois le tour du pâté de maisons et tu reviendras me manger docilement dans la main… Comme d’habitude… Allez, à demain…

 

Juste le temps de se passer un coup de peigne dans la chambre et on est descendues dîner. Valentine est venue – presque aussitôt – occuper la table à côté de la nôtre… Elle nous a lancé un souriant bonsoir et nous a ensuite, en apparence, complètement ignorées…
- Bon, ben voilà… T’as fait la connaissance de Melline tout à l’heure…
- Elle avait l’air de mal le prendre nous deux…
- T’occupe… Ca n’a pas d’importance…
- Je voudrais pas qu’elle te plaque à cause de moi…
- Ce serait pas une grosse perte… Mais de toute façon elle le fera pas… Elle a pas l’étoffe pour… Je peux bien faire tout ce que je veux… Coucher avec qui je veux… La pousser à bout – et je m’en prive pas – elle reste… Ou, si elle part, ça dure vingt-quatre heures et elle revient me supplier à genoux de la reprendre… Je sais pas pourquoi j’accepte d’ailleurs… Enfin si !… Quelqu’un comme elle qui n’a pas la moindre personnalité, pas la moindre consistance dans un sens ça a quelque chose de profondément jouissif d’en faire tout ce que tu veux. Absolument tout. Même si, dans un autre, c’est mortellement ennuyeux… Bon, mais on va pas passer la soirée à parler d’elle… Je me la coltine assez comme ça… Dis-moi des trucs sur toi plutôt… Sur tes mecs, tiens !… Ben prends pas cet air effaré… T’en as bien eu avant tout ça, non ?… Et alors ?… Ca se passait comment ?… Tu regrettes ?…
- Oui et non…
- Mais si, tu regrettes, c’est obligé… Tout le monde regrette… Celles qui prétendent le contraire encore plus que les autres… Parce qu’on peut dire ce qu’on veut les nanas c’est bien, c’est super même souvent, mais ça remplace pas… J’en crève, moi, certains soirs de pas en avoir un de mec, un qui ait une queue, un qui me prenne contre lui et qui me baise toute la nuit… Et me dis pas que ça t’arrive pas d’en avoir envie aussi… Que ça t’est jamais arrivé… Parce que je te croirai pas… Et, tiens, tu veux que je te dise ?… Tu sais pourquoi je me montre aussi odieuse avec Melline souvent ?… Parce que je voudrais que ce soit un mec à sa place… Parce qu’elle en est pas un…

 

De retour dans la chambre j’ai trouvé un prétexte bidon – j’ai prétendu que j’avais oublié les clefs de chez moi en bas sur la table – pour passer faire un petit coucou à Valentine à côté. Je me suis jetée dans ses bras. On s’est fougueusement embrassées et je suis repartie, heureuse de ce que j’allais lui offrir. Que je lui ai passionnément offert.

 

Dans la nuit j’ai rêvé. J’ai rêvé que tout était redevenu comme avant. Il y avait des hommes. Partout. Encore plus qu’avant. Et j’en avais un avec moi dans mon lit. Qui allait et venait en moi. Tournée sur le côté, béante, je l’accueillais avec reconnaissance. Il y avait si longtemps !… Une première ondée de plaisir m’a réveillée… Mais… Mais c’était vrai !… Il y avait vraiment une queue qui m’avait investie, qui me besognait avec conviction. Et quelqu’un au bout. Un ventre contre mon dos. Une main dans mes cheveux. Je n’ai pas cherché à comprendre. J’ai pris ce qu’on me donnait. Tout au fond de moi quelque chose savait que ce n’était pas un homme. Que ça ne pouvait pas être un homme. Dans mon demi-sommeil, dans l’obscurité, j’ai fait semblant de croire que si. C’était si bon… J’ai joui. Deux fois. Trois fois. Je ne sais plus. Ca m’a quittée… C’est resté tout dur, tout gluant contre mes reins… Ca s’est détaché… Je me suis mise sur le dos. A côté, dans la pénombre, Sérane l’a porté voluptueusement à sa bouche… - Il est tout plein de toi… Elle l’a enfoui en elle. Je suis venue me poser sur ses seins.

 

Au petit matin elle s’est penchée sur moi, m’a déposé un rapide baiser sur les lèvres…
- Faut que j’y aille… Je travaille… Tu reviendras ?… J’ai fait signe que oui… Je me suis levée, je l’ai regardée s’éloigner en bas par la fenêtre et je me suis précipitée pour rejoindre Valentine à côté… Je me suis blottie contre elle…
- Tu as aimé ?… Elle ne m’a pas répondu. Elle m’a serrée très fort contre elle.

 

 

 

 

Mardi 30 Mai 2034

 

On n’est pas rentrées tout de suite. On a pris notre journée toutes les deux. Pour une longue promenade, main dans la main, en bord de mer. Un déjeuner en tête à tête sur le port. Une longue errance, de magasin en magasin, à travers les petites rues derrière. On n’en a pas reparlé. Pas une seule fois. Mais il y avait quelque chose d’autre entre nous. Quelque chose de plus. Quelque chose de fort et d’infiniment rassurant. Quelque chose dont j’ai la certitude absolue que ça nous lie indissolublement à tout jamais. Parce que ce qui a eu lieu a eu lieu. Comme ça a eu lieu. Et aura encore lieu. C’est un bonheur que je lui offrirai – et que je m’offrirai – chaque fois que je le pourrai…

 

Au retour je me suis précipité sur l’ordi. Christopher était bien là. En pleine conversation, mais il était là. Ouf !

vendredi 8 janvier 2010

2034 ( 25 )

Vendredi 26 Mai 2034

 

Valentine a fait la moue…
- Il n’en sait rien du tout ton Christopher en fait… Dans le contexte actuel on entend tout et le contraire de tout… N’importe qui affirme n’importe quoi… Et on peut trouver de quoi justifier scientifiquement les a priori les plus contradictoires… Qu’il faille prendre la situation au sérieux c’est évident, mais de là à en dresser un tableau apocalyptique… Tu auras toujours des optimistes béats et des pessimistes radicaux… Ce sont rarement eux qui trouvent des solutions. Parce qu’ils n’ont pas du tout envie qu’il y en ait…
- Ce que je voudrais pas, surtout, dans l’immédiat, c’est qu’il fasse une grosse connerie Christopher… Qu’il se tire du centre et qu’il aille se ramasser cette saloperie de virus…
- Il ne le fera pas… Il y pense… Il en rêve… Ce qu’on peut comprendre : ça fait des mois qu’ils sont enfermés là-dedans… Sa fuite il passe son temps à la construire… A l’argumenter… A s’en donner quotidiennement la représentation… Tu lui as servi de public hier soir… Tu as donné à son départ un semblant de réalité… C’est suffisant… Il ne partira pas : il sait trop bien ce qu’il risque… Il restera bien sagement là où il est. A l’abri. Loin d’un monde extérieur qu’il est de moins en moins en état d’affronter au fur et à mesure que le temps passe… Il ne court aucun danger…
- Tu crois ?…

- Je crois pas… Je suis sûre…

 

 

 

 

Samedi 27 Mai 2034

 

On a pris la route à cinq heures…
- Et si ça tombe elle va pas venir…
- Bien sûr que si !… Elle t’a dit quoi au téléphone ?…
- Ben ça… Qu’elle me rejoindrait sur la plage… Et qu’après on aviserait…
- C’est tout ?…
- Oui… Elle avait l’air surprise… Comme si je lui étais sortie de l’idée… C’est pour ça… Si ça tombe elle avait prévu autre chose… Elle viendra pas… Elle en a rien à foutre de moi…
- Oui… Alors ça !… Il y a pas de risque… Quand on voit comment elle te dévorait des yeux… Non… Elle s’attendait pas à ton coup de fil… Surtout aussi tôt… Elle est tombée des nues… Elle doit se maudire maintenant de n’avoir pas mieux réagi… Et être sur son petit nuage…

 

- Eh !… Tu vas où ?… C’est là l’hôtel…
- J’ai réservé ailleurs…
C’était un truc grand luxe en front de mer…
- T’es complètement folle… Ca doit coûter une fortune un machin pareil…
- T’occupe !… C’est mes oignons…
- Et ce balcon !… On est pratiquement sur la plage…
- Comme ça je pourrai surveiller ce qui s’y passe… A condition bien sûr que vous ne vous éloigniez pas trop toutes les deux… Bon, mais viens !… Je vais te montrer ta chambre…
- Ma chambre ?… Comment ça ma chambre ?…
- Tu auras très certainement envie de la ramener… Vous aurez besoin d’un peu d’intimité toutes les deux… Et moi je suis supposé ne pas exister… Mais j’aurai le balcon pour être un peu avec vous…
- Tu es machiavélique… Epouvantablement machiavélique…
- Ca te choque tout ça ?…
- Non… Je t’adore…
Et on a roulé toutes les deux fougueusement sur le lit…

 

A peine le temps de m’installer – juste sous les fenêtres de l’hôtel – et elle a surgi de nulle part…
- Salut !… T’es arrivée drôlement de bonne heure, dis donc !… Mais t’as raison… C’est le matin qu’on en profite le mieux… Quand il y a pas trop de monde… Elle est toujours pas avec toi ta copine ?… Non ?… C’est tous les week-end qu’elle travaille alors ?!… Et tu t’ennuies pas trop toute seule ?… Oh mais ici, t’auras pas le temps, tu verras… Je t’emménerai dans tout un tas d’endroits… Je te ferai rencontrer des filles… Et des pas tristes… Si tu veux, bien sûr…
- C’est gentil, mais du monde, tu sais, j’en vois en pagaille toute la semaine… Alors je préfèrerais rester au calme, là, sur la plage… Toute seule… Ou à discuter tranquillement avec toi…
- Oui, ben franchement, moi aussi…

 

Et on a parlé. De tout. De rien. D’elle. De moi. Elle travaillait dans un cabinet d’architecte. Ca lui plaisait. Sans plus. Elle en avait une, elle aussi, de copine, oui, mais bon... Ca durerait ce que ça durerait. Et moi ?… C’était sérieux avec la mienne ?… J’ai éludé… Elle n’a pas insisté…
- Oui… Tu veux pas en parler… C’est pas facile… Pour personne…  

 

- Ca commence à cogner sérieux…
- Pas mal, oui…
- J’ai de la crème… Tu veux que je t’en passe ?… Elle n’a pas attendu la réponse. Elle s’est agenouillée et a doucement massé les épaules, les omoplates, le dos, à petites touches fermes et légères à la fois…
- Tu sais y faire…
- C’est surtout que j’aime bien … Les reins… Le creux des reins… Sous l’élastique du maillot le haut des fesses… Les fesses… Je me suis abandonnée… Voluptueux bien-être… Elle est descendue entre elles, s’est aventurée plus bas, plus loin…
- Non… S’il te plaît… Non… Il y a du monde autour…
- On va quelque part alors…
- C’est là-haut que je suis à l’hôtel… Juste au-dessus…

 

Elle s’est redressée, appuyée sur un coude…
- J’étais sûre que je t’aurais… Sûre… Dès que je t’ai vue je me le suis dit : « Celle-là, elle est pour moi… Il me la faut… Sous ses airs de Sainte-Nitouche… »… Ca n’a pas été bien difficile finalement… Beaucoup moins que je croyais… Elle te contente pas ta copine ?…
- Oh si, si !… Bien même… Pourquoi tu demandes ça ?…
- Non… Je sais pas… Comme ça… Vu comment t’as joui… On dirait que t’es sevrée depuis des semaines… J’ai souri…
- Tu t’y prends si bien… Je pouvais quand même pas lui dire que savoir Valentine là, tout près, à côté, à nous épier ça me mettait dans tous mes états… 

lundi 4 janvier 2010

2034 ( 24 )

Mercredi 24 Mai 2034

 

Maintenant que j’y suis – grâce à Valentine – attentive je suis bien obligée d’admettre que je ne laisse pas indifférente. Que ce soit à la fac, dans la rue, ou ailleurs. Et j’avoue que l’intérêt qu’on me porte à l’évidence – quelquefois de façon extrêmement appuyée – ne laisse pas de me surprendre. Je ne me suis jamais considérée comme laide, mais je ne me suis jamais ressentie non plus comme une beauté irrésistible. Plutôt banale. Comme il en existe des milliers. Alors pourquoi moi ? La question fait beaucoup rire Valentine…
- Et pourquoi pas toi ?… Elle m’embrasse…
- Tu es trop dans ton genre… Je ne te connaîtrais pas aussi bien je penserais que tu nous fais le coup de la fausse modestie… Mais tu es belle, Roxane !… Tu es belle !… Et surtout… surtout… tu as quelque chose… quelque chose d’indéfinissable… quelque chose que les autres n’ont pas… Quelque chose qui fait qu’on ne peut pas ne pas te remarquer…
- Et c’est quoi ?…
- Ca !!!…

 

 

 

 

Jeudi 25 Mai 2034

 

Ca continue. Je plais, c’est clair et il faut bien reconnaître que c’est, ma foi, fort agréable. Ca ressemble un peu à ce que je pouvais éprouver avant quand je sentais que le regard des hommes s’attardait sur moi. Je n’en ai jamais vraiment joué – j’étais sans doute trop jeune ou trop complexée – ni vraiment profité – il y avait Kerwan – ça y ressemble un peu, oui, mais c’est quand même très différent. Et beaucoup plus gratifiant. Parce que les hommes ont toujours été les hommes : prêts à simuler toutes les admirations pour obtenir ce qu’ils voulaient. Et on n’était au fond jamais vraiment dupes. Même si on faisait souvent semblant de l’être. Avec les femmes on est dans un autre registre. Entre égales. Elles savent de quoi elles parlent. Leur admiration n’est jamais feinte. Et quand elles te désirent – si elles te désirent – c’est en toute connaissance de cause. Pour toi. Le désir des hommes, lui, se nourrissait de ce qu’ils croyaient que tu étais ou de ce qu’ils avaient envie que tu sois.

 

Reste que je ne m’explique pas pourquoi, jusqu’à présent, je ne m’étais pas rendu compte de l’effet que je produisais sur les autres femmes. Sur certaines d’entre elles en tout cas. Monelle a une explication... Monelle a toujours des explications pour tout… - C’est tout simplement qu’avant elles ne te regardaient pas… Et elles ne te regardaient pas parce que tu n’avais pas envie de leur regard sur toi… C’est pas plus compliqué que ça… C’est peut-être pas compliqué, mais c’est pas vraiment convaincant non plus…

 

 

 

 

 

23heures30

 

Christopher envisage sérieusement de s’évader…
- T’évader ?… Comment ça ?… Où ça ?…
- N’importe où… Droit devant moi…
- Tu vas quand même pas faire un truc pareil ?!…
- Ben pourquoi ?…
- Tu te rends compte des risques que tu prendrais ?… On t’aurait vite repéré de toute façon… Et rattrapé…
- Pas si je me débrouille bien… Il y a des tas de cachettes possibles…
- C’est de la folie !… Avec le virus…
- Je vais mourir ?… Et alors ?… Un peu plus tôt un peu plus tard… Tu les regardes les infos ?… Pas les officielles… Non… Les autres… Les vraies… Moi, si !… J’ai le temps… J’ai  que ça à foutre… Et c’est éloquent… On va tous mourir… Tous… Vous comme nous… Et de la pire des façons… On va mourir de faim…
- C’est pas ce que dit la ministre… On fait partie des rares pays dont les stocks alimentaires atteignent un niveau satisfaisant…
- Parce que tu imagines que les autres ils vont se laisser crever en nous regardant manger ?… Ben non… Non… Quand t’as plus rien, mais ce qui s’appelle rien, à te mettre sous la dent eh ben tu vas là où il y a quelque chose… Ce sont des millions de réfugiées qu’on va voir débarquer dans les mois qui viennent… Qui vont se répandre partout avec une seule idée en tête… Manger… Manger… Manger… On va les arrêter ?… Comment ?… En déployant l’armée aux frontières et en tirant sur tout ce qui bouge ?… Il en passera quand même… Et quand bien même on y arriverait c’est reculer pour mieux sauter… Les terres sont épuisées… Si on réussit, ici ou là, à faire malgré tout, pousser quelque chose les parasites et les maladies détruisent tout… Alors quand bien même on parviendrait à rester entre nous c’est reculer pour mieux sauter… Et pour finir par s’égorger les uns les autres pour une feuille de laitue rachitique… Alors je sais pas combien de temps il me reste… je sais pas combien de temps il nous reste et je m’en fous… Le virus je m’en fous… Je demande pas grand chose : juste à mourir dehors. Au soleil. Libre…

 

« Rien à signaler » notait Louis XVI, dans son Journal le 14 Juillet 1789. Rien à signaler et son monde était en train de s’écrouler autour de lui… Sur lui. On est en train de faire exactement la même chose. On court à notre perte et moi je ne trouve rien de mieux à faire que de me préoccuper de l’effet que je produis sur les unes ou les autres. C’est pitoyable. Lamentable. J’ai mal. Mal de moi. Mal de ce que je suis. Mal de ce qui nous attend.  

vendredi 1 janvier 2010

2034 ( 23 )

Dimanche 21 Mai 2034

 

8 heures

 

Je venais à peine de me coucher hier – il était six heures du matin ! – quand Valentine est rentrée… Elle a passé la tête…
- Tu dors pas ?… Elle s’est glissée à mes côtés, m’a prise contre elle…
- Valentine ?!…
- Oui ?…
- J’ai quelque chose à te dire… C’est important… Il faut qu’on vive… Qu’on vive tant qu’on peut… Tu crois pas ?… - Bien sûr que si !… Mais pourquoi tu me dis ça ?…
- Parce que… Parce que ça m’a paru tellement évident d’un seul coup… Si on faisait quelque chose aujourd’hui toutes les deux ?… Quelque chose de différent… Si on allait quelque part ?… A la mer par exemple… Ca te dirait pas ?…

 

- Ca fait quand même drôle !…
- Quoi donc ?…
- D’être sur la plage et qu’il y ait pas un seul homme… Nulle part… Avant t’en avais toujours à te tourner autour…
- Ca te manque ?…
- Dans un sens oui et dans un sens non…
- Si t’avais autant de succès avec eux que t’en as avec les femmes !…
- Comment ça ?…
- Tu vois pas comment ça passe et repasse sans arrêt depuis qu’on est installées là… Comment on te dévore des yeux…
- Tu te l’imagines…
- Non, je me l’imagine pas, non… Et je suis bien tranquille que si t’étais toute seule il y a belle lurette qu’on serait venu te brancher… - C’est pas parce que je te plais à toi qu’elles doivent toutes me trouver à leur goût… - Il y en a beaucoup plus que tu crois… Ou que tu veux bien l’admettre…

 

Elle en a reparlé le soir à table…
- Tu peux pas savoir comme j’aime ça qu’on te regarde… Qu’on ait envie de toi… Elle m’a pris la main…
- Et si on faisait comme si on se connaissait pas demain à la plage ?… Ca les gêne quand je suis là avec toi… Elles osent pas autant qu’elles voudraient… Tandis que si on se sépare je pourrai les regarder te désirer tout leur saoul… Faire des travaux d’approche… Chercher à te séduire…
- Oh, si tu veux… Mais tu vas être déçue, tu sais…
- Ca, je crois pas, non… Dans la chambre, après, elle a été follement ardente…

 

 

 

 

Lundi 22 Mai 2034

 

Elle l’a pas été, déçue. C’était vrai. Il y en a eu. Qui passaient. De plus en plus près. Qui me jetaient des coups d’œil. Qui cherchaient à avoir mon regard. Une surtout qui a fini par venir s’allonger tranquillement à côté de moi…
- Je peux ?… Moi aussi je suis toute seule… Et c’est pas marrant parce que j’adore parler. Pas toi ?…
Elle n’a pas attendu la réponse. Elle a parlé. Beaucoup. Elle m’a regardée. Au moins autant. Derrière elle, par dessus son épaule, à quelques mètres de là, Valentine ne nous quittait pas des yeux…
- T’as une copine ?… J’avais, oui…
- Et elle est pas avec toi ?… Elle travaille ?…
Elle travaillait, c’est ça…
- Et t’es venue en week end toute seule… Tu repars quand ?…
- Tout-à-l’heure… Faut que je sois rentrée ce soir…
- C’est con !… Si on avait su… On aurait pu aller en boîte ensemble toutes les deux plutôt que de rester à s’ennuyer chacune dans son coin… Et je t’aurais montré des trucs drôlement sympas… Mais peut-être que tu reviendras ?…
- Oh, sûrement!… Maintenant avec les beaux jours…
- Appelle-moi alors !… Appelle-moi !… Tu m’appelleras ?…

 

Valentine a levé sur moi un regard interrogateur…
- Et tu vas faire quoi ?… Tu vas donner suite ?…
- Comme tu veux…
- Ah non, non !… Pas comme je veux, non !… Il faut que tu en aies envie, toi !… C’est pas la peine sinon…

 

 

 

 

Mardi 23 Mai 2034

 

Et j’en ai envie, oui. C’est dingue ce que j’en ai envie. Parce qu’elle en a envie. C’est son envie qui me donne envie. Même si je ne la comprends pas forcément très bien. Mais ça la met dans un tel état que du coup moi aussi. J’arrête pas d’y penser. De m’imaginer avec cette fille. Dans ses bras. Avec Valentine qui nous observe. Que ça rend folle. La nuit dernière j’en ai même rêvé. Ca m’a réveillée. J’étais trempée. Je n’ai pas pu me rendormir avant de m’être caressée en y pensant. Et c’est venu presque tout de suite.

mardi 29 décembre 2009

2034 ( 22 )

Jeudi 18 Mai 2034

 

Tout le monde ne réagit pas comme Valentine. Tant s’en faut. On ne parle plus que de ça. Partout. Ca ressasse, ça ressasse et ça ressasse encore. On cherche à se rassurer. Sans jamais y parvenir. Les Cassandre s’en donnent à cœur joie et sapent allègrement le moral de celles qui s’efforcent de conserver un minimum d’optimisme. En parler n’avance à rien. Tout le monde le sait. Personne ne peut s’en empêcher. Nous non plus. On avait pris de sages résolutions : entre nous ici, à la maison, pas un mot là-dessus. Jamais. On n’arrête pas. D’une façon ou d’une autre ça revient sans arrêt sur le tapis.. Parce que ça nous habite la tête à toutes. C’est peut-être ce qui a mis Valentine en fuite : elle n’est pas rentrée depuis hier matin. C’est une explication, mais je sais bien que ce n’est pas la bonne… Elle est avec une fille…

 

 

 

Vendredi 19 Mai 2034

 

Moi aussi… J’allais pas rester là à me morfondre toute la soirée toute seule et je suis retournée au bar de l’autre jour… La tête d’Ophélie quand elle m’a vue !… - C’est toi !… C’est pas vrai que c’est toi !… Tu peux pas savoir ce que je suis heureuse !… Elle l’était… Transfigurée… Les yeux embués… Les yeux chavirés… Ivre de l’envie de moi… Elle m’a entraînée… Elle m’a emportée… - Viens !… S’il te plaît, viens !… Viens !… Dans sa chambre… - Toi !… Toi !… Toi !… Elle m’a fougueusement déshabillée – dépiautée – poussée vers le lit… Elle a enfoui sa tête entre mes cuisses… Gémi du bonheur d’y être… Heureuse de moi…  Et j’ai été heureuse de son bonheur de moi…

 

 

 

 

22 heures

 

Monelle a soupiré… - Tu te poses beaucoup trop de questions… Tu t’en es toujours beaucoup trop posé d’ailleurs… Pourquoi vouloir à tout prix définir ce qu’on éprouve ?… Mettre des mots sur les sentiments ?… Est-ce qu’on ne peut pas se contenter de vivre tout simplement ?… Tu es bien avec Valentine… Continue… Tu es bien avec Ophélie… Continue… Et arrête de couper les cheveux en quatre… De tout compliquer… - Il faut bien savoir… - Savoir quoi ?… Si t’es amoureuse ?… Et de laquelle ?…  Quel intérêt ?… Tu veux que je te dise ?… Que je te dise vraiment ?… Il n’y a que de toi que tu sois amoureuse… Tu n’as jamais été amoureuse que de toi… De l’image de l’amour que tu t’es forgée à quatorze ans… Et dans laquelle il faut que les autres rentrent coûte que coûte… Bon gré mal gré… Ce n’est pas ça aimer… Il n’y a pas L’AMOUR… Il y a DES amours… Uniques et irremplaçables… Qui s’inventent chaque fois différentes avec chaque partenaire… Tant qu’on n’a pas compris ça… Mais tu n’en es plus très loin… Tu en es même tout près…

 

 

 

Samedi 20 Mai 2034

 

5 heures du matin

 

Après ma conversation avec Monelle, hier soir, j’ai brusquement éprouvé l’impérieux besoin d’aller dialoguer avec Christopher. Pourquoi lui ? Je ne sais pas. Il était occupé ailleurs et j’ai dû insister longtemps. Près d’une heure… - Tiens, une revenante !… Ben, où t’étais passée ?… On a eu un peu de mal au début, mais on a très vite retrouvé nos marques et on a discuté comme deux vieux copains jusqu’à cinq heures du matin. Il est – comment dire ? – désabusé. Sans plus de goût à rien… - Le temps passe, c’est tout… Chaque jour ressemble à tous les autres. Les mêmes trucs à faire. Les mêmes têtes. Les mêmes petites histoires. Les mêmes petites plaisanteries. Les mêmes engueulades pour les mêmes conneries. T’as rien. Rien qui te donne vraiment envie de vivre. Si tu regardes devant toi qu’est-ce que tu vois ?… Un demain qui va ressembler comme deux gouttes d’eau à aujourd’hui. Et à tous les jours d’avant. Et à tous ceux d’après. Complètement vides. Rien pour les habiter. Enfin, si !… La trouille… La trouille que malgré toutes les précautions qui sont prises ça finisse par te tomber dessus à toi aussi… Sans parler des catastrophes qu’on nous annonce et dont personne ne sait si nos scientifiques et nos politiques seront capables de nous les éviter… Et on peut sérieusement en douter… Alors tu sais ce que c’est le pire ?… C’est de te dire que tu vis peut-être tes dernières semaines et que tu ne peux même pas en profiter… Que t’as rien pour les habiter… Si tu savais comment on vous envie, vous, à l’extérieur, de pouvoir vivre à plein… Ce que vous voulez… Comme vous avez envie… - On le fait pas forcément… - Oui, mais vous pouvez le faire…

 

Il a raison. Evidemment qu’il a raison. On se pose beaucoup trop de questions. Il faut vivre, vivre et encore vivre. Tout de suite. Maintenant… Nous on a la chance de pouvoir le faire…

samedi 26 décembre 2009

2034 ( 21 )

Dimanche 14 Mai 2034

 

- Je serai pas là ce soir… Juste ça. Sans autre explication…. Je ne me suis pas abaissée à lui demander où elle allait, ni pour faire quoi, ni avec qui… - Oui, je ne serai pas là ce soir… - Ca tombe bien… Moi non plus… Et, hier soir, je suis effectivement sortie. Sans véritable envie. Sans but. Je me suis promenée au hasard et j’ai fini par échouer dans ce bar où Monelle nous avait entraînées le soir de l’anniversaire de Valentine. Il y avait cette fille qu’elle nous y avait présentée, qui m’a tout de suite reconnue, qui est venue s’asseoir à ma table. J’avais besoin de parler. J’ai parlé. On a bu. Plus que de raison. Je n’ai pas l’habitude. J’ai sombré. J’ai vaguement senti qu’on me portait, qu’on me déshabillait. Je me suis endormie comme une masse…

 

Au réveil il faisait grand jour. Des lèvres me couraient, précises et douces, sur la peau… Je les ai laissé y errer à leur guise. Elles sont remontées. Se sont posées sur les miennes. Une langue s’est insinuée entre elles. Tout s’est brusquement fait plus ardent, plus passionné. Elle s’est savamment occupée de mes seins. Elle m’a ouverte. J’ai chaviré. Elle a insisté… Insisté encore… J’ai perdu pied… Elle est venue se couler contre moi, m’a picoré le cou de petits baisers… - Quelle jouisseuse tu fais !… Et dire que je sais même pas comment tu t’appelles… - Roxane… Et toi ?… - Ophélie… Tu reviendras ?… On se reverra ?… - Je sais pas… Peut-être… - Reviens, s’il te plaît, reviens…    

 

J’ai précipitamment regagné la maison… Valentine était rentrée… - Je peux te parler ?… Et je lui ai tout dit. D’un trait. Sans reprendre mon souffle… Elle a souri… - Tu fais bien ce que tu veux… Tu n’as pas de comptes à me rendre… - Ca t’est complètement égal alors que j’aille avec une autre !… Tu t’en fiches… Elle m’a attirée contre elle, a plongé ses yeux dans les miens… - Je m’en fiche pas, non… Ce que je veux, c’est que tu sois heureuse… Epanouie… Comme tu l’entends… Avec qui tu l’entends… Sans te poser de questions qui n’ont pas lieu d’être… - Tu as d’autres filles que moi, hein !?… - Oui… Et ça ne t’enlève rien à toi… Ni à elles non plus d’ailleurs… A personne… En amour ce qu’on donne à l’une on ne le prend pas à l’autre… Au contraire… Chaque relation s’enrichit de toutes les autres… Non ?… Tu crois pas ?… - Je sais pas… Dans un sens je me dis que oui et dans un sens je me dis que non… Elle m’a doucement embrassée… - Va vite t’habiller… Je t’emmène au restaurant…

 

Dans la rue elle m’a enlacée. On a marché longtemps, lentement, serrées l’une contre l’autre. On croisait d’autres femmes qui nous enveloppaient, au passage, d’un regard complice ou indifférent, rarement réprobateur… - T’as envie d’aller où ?… - Où tu veux… Choisis, toi !… Ca a été un restaurant de fruits de mer et de poisson au bord de l’eau… Au dessert je n’ai pas pu m’empêcher de poser la question… - Tu crois que ça va durer nous deux ?… - Il n’y a pas de raison… A condition qu’on ne se montre ni possessives ni exclusives l’une avec l’autre… C’est quelque chose que, pour ma part, je ne supporterais pas… Et que tu ne supporterais pas non plus… Ce qui t’est arrivé hier soir se reproduira… Tu auras envie d’autres femmes que moi… Mais bien sûr que si !… Et c’est parfaitement légitime… Si tu y renonces à cause de moi, sous prétexte de m’être fidèle, tu m’en voudras forcément, consciemment ou pas, et tu finiras par te détacher de moi, persuadée que je t’étouffe, que je t’empêche de vivre… Alors que c’est toi qui t’étoufferas toute seule… Comme une grande… Et je paierai les pots cassés… 

 

 

 

 

Mardi 16 Mai 2035

 

On vient de publier des chiffres extrêmement alarmants : dans trois ans la famine aura gagné l’Europe. C’est pratiquement inéluctable. A moins qu’on ne prenne immédiatement des mesures drastiques. Ce qui est le cas : tout ce qui peut être converti en terre agricole va l’être sans délai et toutes les terres agricoles, sans aucune exception – celles du moins qui ne sont pas totalement épuisées et qui pourront être irriguées – vont être exclusivement consacrées à la culture de produits de première nécessité. Il n’est pourtant absolument pas certain que ces mesures soient suffisantes. Et on laisse entendre que, dans un avenir très proche, les restrictions alimentaires ne pourront pas être évitées.

 

Reste à savoir si tout cela est vrai. Si on ne noircit pas à plaisir le tableau. Si on ne fait pas dire aux chiffres ce qu’on veut. Ou si on ne les a pas un peu « orientés » . Parce qu’ils tombent vraiment, comme par hasard, au meilleur moment possible pour nos dirigeantes qui font des pieds et des mains depuis des semaines pour nous convaincre qu’il convient de limiter, autant que faire se peut, le nombre des naissances masculines. Et qui y parviennent. Malgré la résistance bruyante et acharnée d’un certain nombre « d’attardées ». Elles vont bien évidemment jouer maintenant sur du velours : d’un côté il est indispensable d’assurer le renouvellement des générations, mais, de l’autre, il est tout aussi indispensable de restreindre le nombre des bouches à nourrir. La solution s’impose d’elle-même : il faut mettre au monde des filles, des filles et encore des filles. Et quelques mâles appelés à jouer ultérieurement le rôle de bourdons. Faut pas rêver : on est condamnées à se passer d’eux. Et pour longtemps. Et peut-être, en prime, à crever de faim. Il y a pas à dire : l’avenir s’annonce sous des couleurs radieuses…

 

- Il est pas encore là l’avenir… Et personne ne sait vraiment de quoi il sera fait… Personne… Alors on va pas le laisser nous gâcher le présent… Parce que le présent lui au moins on le tient… Et Valentine m’a entraînée dans la chambre. On a eu toute la nuit à nous. Rien d’autre que nous.

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