D'une histoire... l'autre

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Histoires du futur

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vendredi 16 avril 2010

2034 ( 52 )

Mercredi 30 Août 2034

- Je peux te parler ?…
- Ben oui… Oui…
Evidemment qu’elle pouvait me parler Monelle… Ce n’était pas vraiment le moment. J’avais autre chose en tête, mais bon…
- T’as des nouvelles ?…
- Des nouvelles ?…
- De Valentine…
- Ah… Non… Non… Pas récemment… Non…
- Moi, si !… Par Zanella… Et ça s’arrange pas… On n’est pas près de les revoir… Elles sont en train de s’organiser leur petite vie là-bas… Toutes les deux… Et n’ont pas du tout l’intention, dans l’immédiat, de revenir ici… Mais alors là pas du tout… Du coup on a tout intérêt, nous, à prendre d’autres dispositions…
- D’autres dispositions ?… Quelles dispositions ?…
- Matérielles… Parce qu’on a été jusqu’à six ici… On n’est plus que trois… Peut-être deux… Je ne sais pas quelles sont tes intentions avec cette fille que tu as ramenée, mais financièrement ça risque de rapidement tirer… De mon côté en tout cas…
- Du mien aussi… Je te rassure… Si on peut dire… Du mien aussi…
- Alors il y a pas trente-six solutions… Il faut qu’on trouve des filles pour venir vivre avec nous…
- Oui, mais qui ?… T’as quelqu’un en vue, toi ?…
- Peut-être, oui…
- Qui ?…
- Une fille du boulot avec sa copine…
- Ce sont pas des chieuses au moins ?…
- Si c’était des chieuses je t’en aurais pas parlé… Non… Il y aura pas d’embrouilles avec elles… Et puis Fanette est une cuisinière hors pair…

 

 

 

 

20 heures

A moins qu’il ne s’agisse – c’est possible – d’une coïncidence Zaza a probablement entendu la conversation que j’ai eue tout à l’heure avec Monelle : elle vient de me proposer de « participer aux frais d’hébergement »…
- J’ai des sous, vous savez !… Et pas mal même !… Qu’on écoute aux portes m’a toujours profondément ulcérée, mais venant de sa part à elle, curieusement, cela ne me gêne pas vraiment. J’ai presque envie de dire : au contraire… Si elle me « surveille » c’est qu’elle éprouve pour moi un intérêt véritable, pour ne pas dire une véritable passion, c’est qu’elle ne vit qu’à travers moi. Ca a quelque chose de profondément rassurant : si je courais le moindre danger je suis certaine qu’elle volerait à mon secours. Et, en ce moment, beaucoup plus que d’habitude j’ai besoin d’être rassurée…

 


J’ai accepté sa proposition, mais pourquoi diable ne lui ai-je pas, de moi-même, demandé une participation ?… Ca allait pourtant de soi… Parce que, dans mon esprit, elle a forcément un statut à part ?… Parce que pour moi il coulait de source qu’elle était désargentée ?… Ou bien plutôt parce que je n’avais pas vraiment envie d’officialiser sa présence ici ?… Que je ne comptais pas l’y garder à demeure ?… Que je voulais me réserver la possibilité de m’en débarrasser à tout moment ?… De toute façon le jour où je l’aurai décidé… si je le décide… elle giclera… Ca ne fait pas l’ombre d’un doute…

 

 

 

 

Jeudi 31 Août 2034

C’est le grand jour. Ce soir IL sera là. A condition que… mais non : je ne veux pas imaginer le pire. Il sera là. Oh oui, oui, il sera là…

J’ai fait un saut là-bas tout à l’heure pour apprivoiser un peu les lieux. Je m’attendais à y trouver une Iliona affairée, fébrile, ne sachant plus où donner de la tête. A ma grande surprise non. Elle n’était pas là. Par contre l’une des locataires du rez de chaussée – une femme qui ne doit pas avoir loin de 80 ans – m’a littéralement fondu dessus. Et passée à la question. J’étais qui ?… Je faisais quoi dans la vie ?… Et avant j’habitais où ?… Et l’autre femme, celle qui était venue installer l’appartement, elle était quoi par rapport à moi ?… C’était mon amie ou seulement une copine ?… On comptait rester longtemps ou c’était juste transitoire ?… J’ai été aussi évasive que possible en faisant tout pour ne pas le paraître. Inutile de l’indisposer contre nous. Mais j’ai bien peur qu’il y ait, de ce côté-là, un véritable danger. Voilà quelqu’un qui va manifestement passer son temps à épier et qui ne manquera pas de découvrir, un jour ou l’autre – et  à mon avis assez rapidement – qu’il y a, dans l’appartement, une troisième personne dont on s’emploie à dissimuler l’existence. Ce qui me paraît être – de plus en plus – une erreur monumentale. Mieux vaudrait jouer partiellement franc jeu et admettre qu’on héberge quelqu’un. Quitte à prétendre qu’il s’agit d’une femme qui, pour x raisons, ne peut pas ou ne veut pas rencontrer qui que ce soit…

 

 

 

 

19 heures

Ca n’a pas perdu de temps : elles sont déjà là. Vionne et Fanette. Quasiment installées. Ou peu s’en faut. Sympathiques. Pour autant que je puisse en juger. Parce qu’il faut bien reconnaître que, ce soir, j’ai vraiment la tête ailleurs. Déjà là-bas. C’est l’heure. J’y vais. Et à la grâce de Dieu…  

 

mardi 13 avril 2010

2034 ( 51 )

Mardi 29 Août 2034

J-2… Si tout se passe bien, après-demain, à cette heure-ci, Christopher sera sur le point de quitter le centre. Et nous sur le point d’aller l’attendre derrière le mur d’enceinte, à hauteur du troisième réverbère. Le schéma qu’il nous a adressé – par la poste, pour éviter une éventuelle interception – est parfaitement clair. Et lui étrangement calme. Je l’admire : à sa place, moi… Mais il faut dire qu’il n’a pas vraiment le choix : qu’il modifie ses habitudes, qu’il fasse preuve de fébrilité ou d’excitation et il va attirer l’attention sur lui… Au risque de tout faire capoter… Ce qu’il redoute surtout à l’heure actuelle, c’est que nous arrivions trop tôt au rendez-vous, Iliona et moi, par peur d’être en retard…
- Et une voiture qui stationnerait trop longtemps là apparaîtrait vite comme suspecte… Alors dix heures du soir, hein, les filles !… Ni avant ni après… Je compte sur vous… Il peut… On sera pile poil à l’heure… Ca fait pas l’ombre d’un doute…

 

 

 

 

16 heures

On s’était donné rendez-vous, Iliona et moi, à l’appartement qu’elle a loué pour Christopher. Il faut bien reconnaître que son choix est assez judicieux. Le coin est tranquille et discret. Il y a de grands arbres qui masquent une bonne partie de la façade. Le logement qui jouxte celui qu’il habitera est occupé par une vieille fille à moitié sourde… Les portes des deux autres, sur le même palier, sont relativement éloignées et leurs occupantes, d’après Iliona, ne sont vraiment pas du style à se préoccuper de ce que font leurs voisines. Ce qui reste malgré tout à confirmer. On a parfois des surprises. Et il nous faut impérativement rester sur nos gardes. Le danger vient, le plus souvent, de là où on ne l’attend pas…



En tout cas il ne risque pas de mourir de faim : elle lui a constitué d’invraisemblables réserves de victuailles. Ni de s’ennuyer : musique, livres, revues, films, jeux. Là aussi les stocks sont impressionnants. Par contre pas de téléphone…
- Qui veux-tu qu’il appelle ?… Il serait aussitôt grillé.
Ni de connexion Internet…
- Il finirait forcément, un jour ou l’autre, par chercher à entrer en contact, sous sa véritable identité, avec untel ou untel… Et ce serait la fin de l’aventure… Mieux vaut lui éviter les tentations… Elle n’a seulement pas pris la peine de lui demander son avis. Ni même de le mettre au courant. C’est comme ça. Un point c’est tout… Et il ne lui vient seulement pas à l’idée qu’il pourrait ruer dans les brancards. Ce qu’il fera inéluctablement. D’autant qu’elle est revenue sur la fameuse question des sorties. Pas question, selon elle, qu’il mette le nez dehors. Ni même à la fenêtre : ce serait beaucoup trop dangereux. Quelqu’un pourrait l’apercevoir. Pas question non plus qu’il fasse le moindre bruit quand il sera seul…
- Mais c’est pas possible !…
- Il faudra bien que ça le soit… T’imagines si une voisine appelle le poste de police parce qu’elle a entendu du bruit chez nous en notre absence ?…
C’est bien ce que je soupçonnais : on va lui faire quitter une prison pour une autre, beaucoup plus contraignante encore. En ce qui me concerne je vais donc avoir, à l’évidence, tout intérêt à me démarquer d’Iliona. A ce que ce soit elle qui apparaisse comme l’intraitable garde-chiourme. Et moi comme la complice compréhensive et ouverte qui adoucit systématiquement, autant que faire se peut, ses « conditions de détention »… Jusqu’au jour où… Mais c’est une autre histoire…

 

 

 

 

22 heures

J’ai été brusquement prise de panique à l’idée qu’il suffirait d’un minuscule petit grain de sable pour que la machine s’enraye et que tout échoue lamentablement. Je me suis tellement investie ces derniers temps dans ce projet – au point de ne plus vivre, sans toujours m’en rendre forcément compte, qu’à travers lui – que je ne supporterais pas de le voir avorter. Mais, en même temps, il y a – bizarrement – quelque chose en moi qui ne peut s’empêcher d’espérer qu’au dernier moment un événement quelconque va se produire et venir tout remettre en question. Pour que rien ne bouge. Pour que rien ne change. Pour que je puisse me replier sur mon petit univers égoïste rassurant qui, si notre entreprise se trouve couronnée de succès, va être irrémédiablement bouleversé sans que je puisse pour le moment savoir ni exactement comment ni avec quelles conséquences… Comment peut-on vouloir comme ça, avec autant de détermination, à la fois une chose et son contraire ?… Ah, on est compliqués, nous, les humains !…

Si seulement je pouvais au moins dialoguer avec Christopher !… Mais c’est totalement exclu. Parce que les services de police n’auront rien de plus pressé, aussitôt qu’ils auront constaté sa disparition, que de se mettre à la recherche d’indices. Or un ordinateur conserve la mémoire de tout ce qui s’y est fait cinq jours durant… Après, en vertu des lois de 2028 sur la protection de la vie privée, il est impossible d’y retrouver quoi que ce soit. La destruction est automatique. Et définitive. Entrer maintenant en contact avec lui ( il nous l’a formellement, et à juste titre, « interdit » ) ce serait les mettre sur sa piste et nous condamner inéluctablement à l’échec… Et nous placer toutes les deux, Iliona et moi, en très fâcheuse posture… 

 

vendredi 9 avril 2010

2034 ( 50 )

Samedi 26 Août 2034

Je suis curieuse de savoir ce qu’elle s’imagine. Que quand je serai toute seule avec Christopher on va rester à contempler tous les deux sagement les franges du tapis ?… Alors que ça fait des mois que je n’ai pas serré un homme dans mes bras. Elle n’est pas idiote à ce point quand même !… Ni au point d’imaginer que je vais me sacrifier et lui abandonner complètement la place… Ou que, subjugué par elle, Christopher n’aura pas un regard pour moi… L’étrange, c’est qu’elle n’en parle pas. Pas un mot. Rien. Ca ne lui ressemble pas… L’Iliona que je connais m’aurait déjà mis depuis belle lurette les points sur les i… Si elle ne l’a pas fait c’est sans doute qu’elle a sa petite idée. Qu’elle me prépare un coup à sa façon. Mais quoi ?… Le plus vraisemblable, c’est qu’elle va chercher à m’évincer. D’une façon ou d’une autre. C’est inévitable. Et, la connaissant comme je la connais, elle est capable de tout.  Seulement cette fois il va lui falloir être vraiment très très douée. Parce que je suis sur mes gardes et que je n’ai pas du tout l’intention – mais alors là pas du tout – de lui laisser les coudées franches…

 

 

 

 

18 heures

Valentine m’a signifié par mail tout à l’heure – elle n’a même pas pris la peine de me téléphoner – qu’elle avait décidé d’aller habiter la maison de sa mère. Qu’elle ne sera donc plus avec nous à la rentrée. Aller s’enterrer là-bas avec ses souvenirs, ce n’est probablement pas ce qu’elle peut faire de mieux. Mais je n’ai pas du tout envie de lutter et d’argumenter sachant que, de toute façon, je ne la convaincrai pas. Est-ce que c’est aussi une façon de me signifier que tout est fini entre nous ?… Sans doute. Sûrement. Est-ce que ça me fait mal ?… Est-ce que j’en souffre ?… Je n’en sais trop rien. Je préfère ne pas savoir. Ne pas me poser, pour le moment, la question. La seule chose que je sache, c’est que j’éprouve un immense soulagement : l’idée de la retrouver là-bas dans le même état que quand elle était ici m’était, à proprement parler, insupportable…

 

 

 

 

22 heures

J’ai mis Zaza au courant de l’évasion imminente de Christopher. Une Zaza toute heureuse que je lui manifeste une telle confiance. Une Zaza qui sera, quoi qu’il arrive, mon indéfectible alliée. Une alliée que j’ai décidé de ramener avec moi dans mes bagages. Dont je saurai, le moment venu, faire le meilleur usage. Son bonheur quand je le lui ai dit !… On aurait dit une gamine qui découvre ses cadeaux sous le sapin de Noël…
- Mais alors ?!… Je vais vivre chez vous ?!… Avec vous ?!… Tout le temps ?!…
J’ai fait signe que oui. Elle m’a sauté au cou…

 

 

 

 

Dimanche 27 Août 2034

Je suis allé dire au revoir à grand mère ce matin, très tôt, sur son lit d’hôpital avec l’angoissant pressentiment que je ne la reverrai pas…
- Je dois remonter… Les cours vont reprendre… Le temps de tout remettre en place…
- Mais, bien sûr, ma chérie !… Bien sûr !… Pense à toi !… Pense à ton avenir… 
On a pris toutes les deux sur nous pour ne pas éclater en sanglots. Et je me suis enfuie. Il n’y a pas d’autre mot. J’ai laissé Zaza tout remettre en ordre et fermer la maison. J’étais hors d’état d’y remettre les pieds…

 

 

 

 

20 heures

Monelle était seule dans le séjour…
- Et Zanella ?…
- Elle est avec sa mère Zanella…    
- Eh bien je la lui souhaite bonne… Parce que je l’ai vue… Elle est dans un état !…
- Il paraît, oui…
- Elle va pas aller s’installer là-bas elle aussi au moins ?!… Elle ferait une de ces conneries…
- J’en sais rien… J’en sais rien et j’m’en fous… Elle commence à me courir Zanella…
- Tu as quelqu’un d’autre ?…
Elle a haussé les épaules…
- Toi oui, en tout cas, on dirait…
Avec un petit coup de tête dans la direction de Zaza qui, debout à mes côtés, examinait tout avec une stupéfaction ravie…
- Va visiter si tu veux…
Elle ne se l’est pas fait répéter deux fois...
- Elle va habiter ici… Ca t’ennuie pas ?… -
Pourquoi voudrais-tu que ça m’ennuie ?… Tu fais bien ce que tu veux… C’est ta nouvelle cop’s alors !?… Dans un sens, oui… Et dans un autre pas du tout…
- Ce qu’il y a de bien avec toi, c’est que tout est toujours très clair… 

 

mardi 6 avril 2010

2034 ( 49 )

Mercredi 23 Août 2034

Quelqu’un a frappé à la porte de ma chambre, est entré. C’était Zaza. Zaza avec un plateau de petit déjeuner qu’elle a posé à côté de moi sur le lit…
- Mais qu’est-ce que tu fais là, toi ?… D’où tu sors ?…
- Je serai toujours là quand vous aurez besoin de moi… Elle m’a émue. Pour la première fois elle m’a vraiment émue. Profondément. C’est la seule qui me soit vraiment attachée. Dévouée. Elle ne vit que par moi. Pour moi. Prête à tout m’offrir. Tout me donner. Sans jamais rien exiger en échange. Sans jamais rien implorer. J’ai repoussé le plateau. Je l’ai attirée entre mes cuisses, ai posé mes mains sur sa nuque. J’en avais trop besoin. Trop envie. Pour évacuer la tension des jours précédents. Pour n’être plus que plaisir. Seulement plaisir. Uniquement plaisir. La tête vide. Sans que plus rien d’autre n’ait d’importance…

 

 

 

 

23 heures

Je suis repue. Elle s’est occupée de moi toute la journée. Avec une ferveur qui a décuplé mes ardeurs. Et un savoir-faire !…
- Mais où t’as appris tout ça ?…
- Nulle part… C’est parce que je vous aime…
Elle est attendrissante. Aimer, c’est un mot qu’elle ne prononce jamais que du bout des lèvres. En me regardant avec inquiétude du coin de l’œil. Peur de me fâcher. De m’indisposer. De m’encombrer avec ses sentiments. Elle a sans doute raison. Rien de plus exaspérant que les sentiments amoureux, d’où qu’ils viennent, quand on n’éprouve rien en retour…

J’ai fini par vouloir lui rendre la pareille…
- Tu as envie ?…
- Si vous voulez… Comme vous voulez…
- Non ?… On dirait pas…
J’ai brusquement compris…
- Ah oui !… C’est pas ça que tu veux… C’est une râclée…
Elle a levé sur moi des yeux humides de bonheur…

 

 

 

 

Vendredi 25 Août 2034

J’ai voulu savoir. Ca lui venait d’où ce goût pour les volées ?… Hein ?… Mais de nulle part. Elle savait pas. Elle aimait pas ça en fait !… Elle aimait pas ça ?!… Non. Enfin si. Elle aimait quand c’était moi. Parce que c’était moi. Seulement moi. Jamais les autres. Parce qu’elle croyait que j’aimais ça le faire. Parce qu’elle le voyait. Parce qu’elle le sentait quand je lui faisais. Et qu’il y avait rien qui lui faisait plus plaisir que mon plaisir à moi. Je l’ai prise dans mes bras. Je n’ai pas pu m’en empêcher…

 

 

 

 

22 heures 30

Tout à l’heure miracle : Internet est revenu. Et Iliona s’est mise à klaxonner comme une furieuse…
- Ben alors !… Qu’est-ce tu foutais ?… Ca fait trois jours que j’essaie de t’avoir… Bon, ben ça y est !… Ca y est !…
- Ca y est quoi ?…
- Ben l’appart… Pour Christopher… J’ai trouvé… Un truc génial… Il sera comme un coq en pâte là-dedans… Et puis les voisines ça a l’air d’aller… Il y en a pas trop… Ce qu’il faudra par contre c’est que nous on se montre un maximum… Surtout au début… Que, pour tout le monde, nous soyons les seules locataires… Mais, en même temps, il faudra surtout pas sympathiser avec… Pour éviter d’être obligées de les inviter… De les faire rentrer… Il y a bien un coin où, dans ce cas-là, on pourrait le planquer en cas de danger… Mais c’est forcément risqué… Il peut se passer n’importe quoi qui flanque tout par terre… D’autant plus que lui il m’inquiète… Je l’ai eu tout à l’heure… Je sais pas ce qu’il s’imagine… Ce qu’il se figure… Qu’il va pouvoir aller se promener comme ça, le nez au vent, quand bon lui chante ?… Il rêve… Et c’est hors de question… Hors de question qu’on fasse tout ça pour lui et qu’il aille se jeter dans la gueule du loup… Ou pour qu’il nous file entre les doigts et que ce soit une autre qu’en profite… Ah non alors !…
Je l’ai eu après…
- Prends profil bas !… Rassure-la !… Qu’est-ce que ça te coûte ?…
- Ca me coûte que je préfère – et de loin – que les choses soient claires. Je n’ai pas du tout l’intention de rester bouclé vingt-quatre heures sur vingt-quatre au fin fond d’un appartement-prison dont vous seriez les geôlières…
- Je sais… Mais l’essentiel, dans un premier temps, c’est que tu sortes, non ?… Après… elle ne sera pas toujours là… Elle ne peut pas disparaître du jour au lendemain de la vie qu’elle avait avant… Ca aussi ce serait une façon d’éveiller les soupçons… Nous nous relaierons – c’est prévu – elle et moi auprès de toi… Et elle ne sera pas obligée de savoir ce qui se passe quand elle n’y sera pas… Alors, à condition de prendre le maximum de précautions, je ne vois pas pourquoi tu devrais te priver d’aller et venir comme bon te semble quand tu en auras envie…

vendredi 2 avril 2010

2034 ( 48 )

Mardi 15 Août 2034

Pour nous qui avons vécu autre chose avant l’apparition du virus la perspective de voir la situation actuelle perdurer n’est pas spécialement réjouissante. Mais qu’en sera-t-il dans 30 ou 50 ans pour celles qui viendront après nous et qui n’auront connu que ce que nous connaissons aujourd’hui ?… Qui ne se seront jamais blotties dans les bras d’un homme ?… Qui n’auront jamais croqué dans une pomme cueillie directement sur l’arbre ?… Qui ne se seront jamais fait de boucles d’oreilles avec des cerises ?… Est-ce que ça leur manquera ?… Evidemment pas… Sans doute en auront-elles entendu parler, mais ce sera si éloigné de leur quotidien qu’elles ne pourront se représenter que de façon très approximative ce dont il s’agissait. Comment pourraient-elles avoir la nostalgie de ce qu’elles n’ont pas connu ?… Se nourrir de substituts alimentaires, connaître l’amour ou l’extase dans les bras d’autres femmes ce sera aussi naturel pour elles que tout ce qui allait parfaitement de soi pour nous il y a encore un an…

C’est tout un monde qui est en train de mourir avec nous. Dont personne n’avait jamais pensé qu’il pourrait disparaître. Qui ne ressuscitera pas. Que nous serons de moins en moins nombreuses à avoir connu. Dont nous serons de moins en moins nombreuses à garder la nostalgie. Et ça fait froid dans le dos. Et c’est absolument terrifiant. Et en même terriblement rassurant. Parce qu’il faut que tout continue. Fût-ce au prix de la disparition de tout ce qui a été essentiel pour nous…

 

 

 

 

Mercredi 16 Août 2034

Finalement ce que ça signifie, entre autres, tout ça, si mes raisonnements sont justes – et je suis convaincue qu’ils le sont – c’est que jamais plus je ne tiendrai un homme dans mes bras. Jamais plus sa peau contre la mienne. Ma tête dans son cou. Nos baisers. Nos corps à corps. Nos matins épuisés. Jamais plus. A moins que… Christopher. Christopher, oui !… A l’automne. Christopher… En sachant que ce sera très vraisemblablement le dernier. Qu’après il n’y en aura plus jamais d’autre…

 

 

 

 

18 heures

Valentine arrive demain. Sa mère est décédée. Sans un mot Zaza a rassemblé ses quelques affaires. Je n’ai pas cherché à la retenir…

 

 

 

 

Jeudi 17 Août 2034

On a sauté en larmes dans les bras l’une de l’autre. Je suis folle de joie…

 

 

 

 

Mardi 22 Août 2034

Elle est repartie. Et je me sens incroyablement soulagée. Un cauchemar ces cinq jours. Ce n’était pas elle. Ce n’était pas la Valentine avec qui j’ai vécu et partagé tant de choses. La Valentine forte comme un roc, rassurante, apaisante, sur laquelle je me suis si souvent appuyée quand je partais à la dérive. Elle s’était déshabitée. Absente d’elle-même. Ailleurs. Et moi complètement désemparée – démunie – devant cette étrangère que je ne savais pas où ni comment rejoindre. Qui n’en avait manifestement pas vraiment envie. Que même mes caresses importunaient. Qui me repoussait… « - Plus tard !… Une autre fois… » Mais c’était comme si ça voulait dire «  Plus jamais… »… J’ai essayé de la pousser dans ses derniers retranchements…
- Qu’est-ce que tu nous fais là ?… Tu cherches à te punir de la mort de ta mère, c’est ça ?…
Elle s’est contentée de sourire. Pendant cinq jours elle s’est contentée de sourire et de hausser les épaules. Sans jamais donner prise sur elle…

Elle l’a décidé ce matin. Sans que rien ait pu le laisser prévoir…
- Je rentre… Ca vaut mieux…
Ca valait mieux, oui !… Avant qu’il ne soit trop tard. Qu’on ne se soit toutes les deux irrémédiablement perdues. Si ce n’est déjà fait. Je ne sais pas. Je ne sais plus. C’est incroyable ce que ces quelques jours ont pu provoquer comme dégâts. J’ai peur de ne plus avoir envie de vivre quoi que ce soit avec elle. Et je m’en veux. Je m’en veux de ne plus en avoir envie. Je m’en veux de ne pas avoir su trouver les mots qu’il aurait fallu pour la ramener. Pour la remettre en elle. Et je ne comprends pas. A cause de la mort de sa mère tout ça ?… A moins qu’elle n’ait été le facteur déclenchant de quelque chose qui se trouvait déjà là, à l’état latent, depuis longtemps ?… Depuis toujours ?… Depuis le virus ?… Valentine si forte… Si tranquille… Si sereine… Pour dissimuler quoi ?… Pour se cacher quoi ?…  

 

mardi 30 mars 2010

2034 ( 47 )

Jeudi 10 Août 2034

Tout revient progressivement à la normale. Très progressivement. On peut circuler. Les stations-services sont correctement approvisionnées. Les grandes surfaces aussi. Les plus importantes se sont équipées de groupes électrogènes qui leur permettent de fonctionner dans de bonnes conditions. J’ai pu voir grand mère. Pas très longtemps. Si physiquement elle va bien, psychologiquement c’est loin d’être le cas. Elle se croit en 1999 et n’arrête pas de réclamer grand père mort depuis vingt-cinq ans. Les médecins pensent que ce sont peut-être les conséquences de l’anesthésie couplées avec les récents événements… Ils estiment que ça devrait passer assez rapidement. Normalement…

 

Depuis dimanche Zaza dort avec moi. Je n’ai pas eu le cœur de la faire redescendre par terre. Et puis je dois bien reconnaître que, pour le moment, ça m’arrange. J’ai besoin d’une présence physique – n’importe laquelle – d’une chaleur rassurante contre ma peau. C’est la seule qui soit là et je ne suis pas actuellement en mesure de faire la fine bouche. Elle, elle est manifestement ravie. Elle n’en espérait pas tant. Elle passe la nuit à se blottir contre moi, à en frissonner de bonheur. Je fais mine de ne m’apercevoir de rien. On passe les journées ensemble. Sans ordi, sans télé on est complètement démunies. Désoeuvrées. On erre de ci de là. Sans but. Tout – ou presque – est en ruines. Ca nous sape le moral. On rentre. On s’affale sur le canapé. J’exige d’elle qu’elle me distraie. Comme elle veut. Qu’elle se débrouille. Elle le fait. Elle me parle. Elle a une culture phénoménale. Sans jamais être ennuyeuse. Elle peut même être passionnante quand elle veut. Ca m’exaspère d’être obligée de le reconnaître. Je la punis pour ça. Elle est heureuse. Elle en redemande…

 

 

 

 

Dimanche 13 Août 2034

Je me suis relue. Ce journal tout d’une traite. Et une constatation. Une évidence. Peu à peu, tout doucement, je me suis complètement détournée de ce à quoi nous étions toutes collectivement confrontées ( la toute récente tempête mise à part ) pour ne plus me préoccuper que de ma petite existence à moi. Que de Valentine. Que de Christopher. Que d’Iliona. Que de Zaza. Ce n’est en aucun cas une excuse, mais… je ne suis pas la seule. Il y a peu encore toutes les conversations tournaient systématiquement autour de la situation, du virus, du confinement des hommes, de la nouvelle donne politique, des perspectives d’avenir, etc… Plus maintenant. Tout se passe comme si on voulait toutes oublier. Ou comme si on en avait définitivement pris notre parti. Ce sont des sujets qui, au quotidien, ne sont pratiquement plus jamais abordés. Par personne. Le faire aurait quelque chose d’incongru. Désintérêt ?… Sentiment d’impuissance ?… Volonté délibérée d’ignorer une réalité sur laquelle il nous est impossible d’avoir prise ?… Un peu de tout ça sans doute. On dirait que tout s’est définitivement figé. Que l’avenir ne pourra plus jamais être autre chose qu’une réplique grimaçante du présent. Impossible de l’imaginer – de l’espérer – différent. Pas étonnant que Christopher soit prêt à tout pour qu’il se passe quelque chose. N’importe quoi. Coup de pied salutaire dans la fourmilière. Indispensable pour se prouver qu’on vit… A quand mon tour ?…

 

On vit finalement avec le virus comme s’il s’agissait d’une fatalité. Comme s’il ne devait jamais être éradiqué. Et s’il ne devait effectivement jamais l’être ?… Si les chercheuses qu’on nous montre parfois à l’œuvre dans les laboratoires avaient pour mission de ne jamais rien trouver ?… Parce que, à supposer qu’on découvre enfin un vaccin contre ce fichu virus, il se passerait quoi ?… On serait nombreuses à vouloir – à exiger – un retour à la situation antérieure. Que les hommes retrouvent, en nombre, la place qui était la leur. Qu’on en revienne à l’alimentation qui était la nôtre avant. A base de vraies plantes. Et d’animaux. Ca nous mènerait inéluctablement à la catastrophe. Parce que les besoins en eau – une eau qui fait déjà cruellement défaut, qui doit encore être rationnée un peu plus encore dès le mois prochain – exploseraient et ne pourraient évidemment pas être couverts. Il en irait de notre survie. De la survie de l’espèce humaine.

 

On peut donc supposer qu’on a fait délibérément le choix, dans les hautes sphères dirigeantes mondiales, de ne pas se débarrasser du virus. Qui sert d’alibi. Qui permet de maintenir le nombre d’êtres humains dans des limites raisonnables. Parce que, au bout du compte, qui a la maîtrise totale de la natalité ?… Nos dirigeantes. En théorie n’importe quelle femme est libre de faire le choix de la maternité, mais qu’en est-il en réalité ? On n’insémine pas sur simple demande. Il y a toutes sortes de barrages à franchir. D’examens à subir. D’autorisations à obtenir. Contrairement à ce qui se passait dans les tout premiers mois où on nous encourageait tant et plus – et presque fébrilement – à sauter le pas. Tout est sans doute très soigneusement planifié. On se contente d’assurer le renouvellement des générations féminines. Et peut-être même pas. Quant aux hommes, qui n’auront plus finalement qu’un simple rôle de reproducteurs, probablement a-t-on décidé d’en réduire le nombre à ce qui est strictement nécessaire pour qu’ils remplissent au mieux leur fonction. C’est sans doute la solution de sagesse. Dans l’intérêt général. Tout se passe dans l’ombre ?… Derrière notre dos ?… C’est le seul moyen d’éviter les sempiternels débats qui paralysent toute action…. Et alors oui… Oui… Il faut probablement s’attendre à vivre très longtemps encore avec un virus officiellement invincible…

 

vendredi 26 mars 2010

2034 ( 46 )

Dimanche 6 Août

Grand mère a été hospitalisée cette nuit. A quatre heures. C’est Zaza, par terre, sur la descente de lit, qui l’a entendue geindre en-dessous et qui m’a réveillée. Elle se plaignait que quelque chose lui écrasait la poitrine, la lui broyait dans un étau. Les secours ont mis vingt minutes pour arriver. Vingt minutes qui m’ont paru interminables. On l’a branchée. Et on l’a emmenée. On n’a jamais voulu que je l’accompagne. J’ai passé le reste de la nuit à tourner et à virer comme une lionne en cage avant de sombrer, ivre de sommeil, sur le coup de huit heures du matin…

 

 

 

 

17 heures

On me l’a laissée voir. Pas longtemps. Pour ne pas la fatiguer. Elle est méconnaissable. Cireuse avec de gigantesques cernes noirs sous les yeux. Mais l’opération, à ce qu’on m’a dit, s’est bien passée. Ils vont la garder une quinzaine de jours et puis ils l’enverront passer un mois en maison de repos. Du coup, moi, je ne sais plus quoi faire. Rester ?… Toute seule dans cette grande maison ?… Je n’en ai pas la moindre envie... Partir ?… Qui ira lui rendre visite à l’hôpital ?… Je n’ai pas le cœur à l’abandonner au moment où elle a le plus besoin de moi. Et puis de toute façon il va y avoir Valentine. Qui va venir me rejoindre. La deuxième semaine d’Août elle m’avait dit. On y est. J’attends son coup de fil d’un moment à l’autre…

 

 

 

 

22 heures

Je l’ai eue au téléphone Valentine. Elle ne sait pas quand elle pourra. Ni même SI elle pourra. Sa mère à elle ne va pas très bien non plus. Et c’est un euphémisme. Il ne lui est pas possible de la laisser dans l’état actuel des choses. Décidément !… Quand ça s’y met !… Et l’autre, là, qui jubile intérieurement. Elle fait tout pour le cacher, elle promène partout un petit air éploré, compatissant, mais elle jubile. Ca se voit. Ca se sent. Elle n’arrête pas de jubiler. Et ça m’insupporte. Qu’est-ce qu’elle se figure ?… Que ça va changer quoi que ce soit pour elle ?… Ca va rien changer du tout. Elle va prendre la porte pareil. Pas tout de suite, non : je n’ai pas la moindre envie de rester toute seule. Mais elle la prendra. Et ce sera définitif. Sans aucun espoir de retour…

 

 

 

 

Lundi 7 Août 2034

L’Apocalypse !… Un spectacle de désolation. Toitures arrachées. Pylônes renversés. Arbres couchés. Et encore !… Ce n’est que ce que je vois de la fenêtre de ma chambre. Je n’ai pas encore eu le courage de m’aventurer dehors. Impossible d’avoir des nouvelles. Pas d’électricité. Pas de télé. Pas de radio. Mon portable a bien encore de la batterie, mais Internet est inaccessible. Et grand mère ?… Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé. Comme s’il y avait besoin de ça !… En plus. J’ai pensé à elle toute la nuit. On n’a pas fermé l’œil. Comment aurait-on pu ? J’ai laissé Zaza monter avec moi dans le lit. On s’est blotties l’une contre l’autre. Sans bouger. Le dos rond. C’est ce que font les animaux – je l’ai lu – en présence d’un danger auquel il leur est impossible de se soustraire…

 

 

 

 

Midi

Tout le monde – tout le quartier – a passé la matinée dehors. On a constaté les dégâts. Parlé. Essayé de se rassurer. Il paraît que les vents ont dépassé, par endroits, 200 kms/heure. Que du côté de Mont-de-Marsan c’est la désolation. Un véritable champ de ruines. La tempête – puisqu’il faut bien l’appeler par son nom – a tout ravagé sur une ligne qui va de Nantes à Bilbao. Les informations dont on dispose sont fragmentaires et contradictoires. Et de toute façon, dans l’état actuel des choses, invérifiables. Les services de la voirie – on les voit, on les entend – sont à l’œuvre pour dégager les routes au plus vite. Avant ce soir je devrais normalement pouvoir rendre visite à grand mère. A condition qu’elle se trouve toujours à l’hôpital. Qui a été endommagé. Il menacerait de s’effondrer. Certains malades auraient été transportés à Arcachon et à Royan. D’autres auraient été déplacés dans des locaux où ils courraient beaucoup moins de risques. Un groupe électrogène sera mis à la disposition du quartier dans la journée de façon à ce qu’on puisse sauvegarder le contenu des congélateurs, avoir de l’eau chaude, recharger les batteries des téléphones et des ordinateurs portables. Même si ça risque de ne pas servir à grand chose : la plupart des relais sont sérieusement endommagés et il faudra plusieurs jours pour les remettre en état. Quant à Internet personne ne sait le temps qu’il faudra…  

 

mardi 23 mars 2010

2034 ( 45 )

Jeudi 3 Août 2034

Elle est là, à mes pieds, pendant que j’écris. La tête posée sur eux. De temps à autre elle la lève amoureusement vers moi…
- Merci !… Oh, merci !… Merci… Merci…
Elle me remercie – elle ne cesse pas de me remercier – de ne pas l’avoir expédiée à Iliona. Il n’en était évidemment pas réellement question. Je l’ai récupérée sur le quai au moment où elle montait dans le train. Son bonheur quand je l’ai appelée, quand elle m’a vue, quand elle a compris qu’elle ne partirait pas ! Elle m’a baisé les mains – de reconnaissance – tout au long du trajet de retour sans se soucier le moins du monde des passantes qu’on pouvait croiser. Je l’ai ramenée ici. Si seulement je savais pourquoi ! Elle était folle de joie. Je vais la garder un jour ou deux et puis… Il est de toute façon hors de question qu’elle soit encore là quand Valentine arrivera...

Elle a dormi sur la descente de lit. Elle s’y est installée d’elle-même sans que je lui aie demandé quoi que ce soit. Elle se fait, quelles que soient les circonstances, la plus petite, la plus légère possible. Elle m’exaspère. Elle m’exaspère et elle m’attendrit. Elle m’attendrit et ça m’exaspère…

 

 

 

 

18 heures

- Qu’est-ce que tu as contre Iliona ?…
On marchait, toutes les deux, côte à côte, en front de mer. J’avais finalement décidé de la laisser venir se promener avec moi. Ca me ferait une présence. Une compagnie. Elle s’est immobilisée. Les vagues lui ont léché les pieds. Ce qu’elle avait contre elle ?… Son regard s’est fait dur…
- Elle est mauvaise… Elle vous aime pas… Elle vous fera du mal… Beaucoup de mal… Tout le mal qu’elle pourra… Faut pas vous laisser faire… Vous vous laisserez pas faire, hein ?!…
C’était dit sur un tel ton de conviction, c’était si suppliant que je n’ai pas pu m’empêcher de l’embrasser et de la prendre contre moi. Elle s’y est blottie. Je me suis – très vite – dégagée…

 

 

 

 

23 heures

Impossible de me connecter avec Christopher ce soir. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Et d’avoir insisté. Il était pourtant en ligne – il l’est resté toute la soirée – mais occupé. Désespérément occupé. Avec qui ?… Iliona ?… Non. Elle faisait tout ce qu’elle pouvait de son côté pour entrer en contact avec lui. Sans plus de succès. Ce qu’on redoute maintenant, toutes les deux, c’est qu’il se soit ouvert de son projet à une autre, qu’elle lui ait fait miroiter toutes sortes de chimères dans lesquelles il est allé donner tête baissée et que ce soit avec elle qu’il s’évade en septembre. Il n’a pas le droit. C’est notre projet à nous… A nous trois… Comment c’est exaspérant de se sentir délibérément ignorée comme ça… Et l’autre là, en-dessous, qui a choisi le moment – je la soupçonne de l’avoir fait exprès – où j’éteignais rageusement l’ordinateur pour se mettre à revendiquer. Pourquoi je lui flanquais plus de baffes ? Pourquoi je la battais plus ? C’était que j’avais plus envie ? Que ça me faisait plus plaisir ? Ah, c’était comme ça ?… Elle en voulait ?… Elle allait en avoir… Elle en a eu. largement son compte…

 

 

 

 

Samedi 5 Août 2034

Je n’aurais jamais dû la récupérer. La prendre avec moi. Ca change trop de choses entre nous. Ca en fait disparaître. Ca en crée d’autres. Je ne la tape plus – je m’en rends bien compte – parce que tel est mon bon plaisir, comme avant, mais parce que, elle, elle en a envie. Parce qu’elle le réclame. Et ça n’a plus rien à voir : ce n’est plus elle qui en passe par où je veux, mais moi par où elle veut. Et elle est en train de donner à tout ça un sens qu’il est hors de question que ça ait pour moi. Je n’ai pas du tout envie qu’elle se mette à imaginer – comme c’est manifestement le cas – que j’éprouve quoi que ce soit pour elle. Si !… De l’indifférence. L’indifférence la plus absolue. Qu’elle se le tienne pour dit. Ses airs de chien battu m’insupportent. Sa dévotion à mon égard m’exaspère. Et elle va gicler. Ce soir – demain au plus tard – je l’aurai mise dans le train. Et bon vent !… Et qu’elle essaie de recroiser ma route pour voir !…

 

 

 

 

23 heures

Christopher a beaucoup ri. Non, mais qu’est-ce que j’étais allé m’imaginer !… Déjà qu’il se demandait s’il avait bien fait de mettre Iliona au courant !… C’était pas pour aller faire ses confidences à la première venue… Oui… Oui… Mais n’empêche qu’il n’a pas répondu à la question… Qu’il a éludé… Et que je ne sais toujours pas pourquoi il était impossible de le joindre hier soir…

 

vendredi 19 mars 2010

2034 ( 44 )

Mardi 1er Août 2034

Elle n’a rien eu de plus pressé, à peine arrivée, que de m’appeler. A l’évidence pour se justifier. Je n’étais pas allé m’imaginer qu’elle s’était enfuie à cause de ce qui s’était passé au moins ?… Non, parce qu’elle n’avait jamais fui devant qui que ce soit. Et elle ne fuirait jamais devant qui que ce soit. Simplement il était grand temps, si on voulait être opérationnelles le 1er Septembre, de se mettre sérieusement en mouvement. Faute de quoi on serait obligées de se jeter partout au dernier moment. Et elle avait ça en horreur… Quant aux autres dindes, là, elles ne perdaient rien pour attendre. Elles allaient lui payer ça. Cher. Très cher. Au moment qu’elle jugerait, elle, opportun…
- J’t’en dis pas plus… Tu verras par toi-même… Mais  je peux te dire qu’elles vont regretter le jour où elles sont nées...

Je ne verrai rien du tout. Elle ne remettra pas les pieds ici parce qu’à l’idée qu’elles puissent lui retomber dessus elle est morte de trouille. Je commence à la connaître depuis le temps. Elle brasse beaucoup de vent, mais s’en prendre à plus fort qu’elle ?… Dans ses rêves, oui… Dans les histoires qu’elle invente, oui... Mais dans la réalité !… Elle a reconnu elle-même, l’autre soir, en revenant du parking, que la fille n’avait pas de répondant, qu’elle « faisait pas le poids ». Et elle avait l’air, après coup, de le regretter. Sauf que ça se voyait, d’entrée de jeu, comme le nez au milieu de la figure et que c’est en réalité pour ça qu’elle a choisi celle-là… Et toutes celles auxquelles elle prétend avoir, ici ou là, mis des râclées étaient probablement du même tonneau. Si elles ont jamais réellement existé. Ce dont je doute de plus en plus…

 

 

 

 

23 heures

Christopher m’attendait avec impatience…
- Je crois que j’ai fait une connerie – et une belle – en  mettant Iliona dans le coup…
- Parce que ?…
- Parce que mon projet ne pourra aboutir que si rien n’en transparaît… Et, entre nous, je me demande si elle est vraiment capable de tenir sa langue… J’étais en ligne avec elle tout à l’heure… Et elle m’a semblé si exaltée, si excessive que…
J’ai éclaté de rire…
- Oh, non, elle dira rien… Non… A personne…
- Tu crois ?…
- Je crois pas… Je suis sûre… Et tu sais pourquoi ?… Parce qu’elle n’a pas du tout l’intention de te partager avec qui que ce soit… Pas question que d’autres filles t’approchent… Tu peux t’attendre à ce qu’elle te mette sous cloche…
- Hein ?!… Oui, mais alors ça il n’en est pas question… Pas question que je reste bouclé vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans un appartement… Si c’est pour échanger une prison contre une autre !… Je veux bien prendre des risques, mais à condition que ça en vaille vraiment la peine… A condition que je puisse aller et venir à mon gré… Sentir le soleil sur ma peau… Le vent dans mes cheveux… Et voir des femmes… Des femmes… Des femmes… Les croiser… Leur sourire…
- Tu vas provoquer des émeutes… Et on aura tôt fait de te remettre le grappin dessus…
- Pas si je m’habille comme elles… Si je me fonds au milieu d’elles…
- A un moment ou un autre forcément…
- Ca fait rien… Ca m’est égal… J’aurai au moins eu ce bonheur-là… Même s’il ne doit pas durer… Et il ne durera pas… Mais quelle importance maintenant ?…

 

 

 

 

Mercredi 2 Août 2034

Elle est venue tranquillement à ma rencontre, sur la place, s’est arrêtée à ma hauteur et a attendu, tête basse. Mon bon vouloir. Des beignes si le cœur m’en disait. Ou autre chose. Tout ce que je voulais. A moi de décider. Un sentiment de bonheur intense m’a envahie. Elle était vivante. Il ne lui était rien arrivé. Je n’étais pas responsable de quoi que ce soit. Et puis, presque aussitôt, j’ai été prise d’une rage folle. Elle était qui, elle, pour m’avoir obligée à m’inquiéter comme ça ?… Pour disparaître et réapparaître comme bon lui semblait… Elle se prenait pour qui ?… Je l’ai attrapée par un bras, furieusement secouée…
- Tu sors d’où ?… Où t’étais passée ?…
Elle a pris son air de chien battu…
- C’est à cause de l’autre, là, la fille qu’est partie… Je voulais pas…
- Tu voulais pas quoi ?…
- La voir…
- Tu voulais pas la voir !… Non, mais je rêve là… Je rêve… Est-ce que c’est à toi de décider de quoi que ce soit ?… Eh bien ?!… Réponds !…
- Non…
- Et comment tu sais qu’elle est partie ?…
- Ben parce que…
- Parce que tu nous as espionnées… C’est ça, hein ?… De quel droit ?… Eh bien tu sais pas, puisque c’est comme ça, tu te casses… Je veux plus te voir… Jamais…
Les larmes lui sont montées aux yeux…
- Je vais aller où ?… Je vais faire quoi ?…
Elle a joint les mains…
- Ne me laissez pas !… S’il vous plaît, ne me laissez pas !… Je ferai ce que vous voudrez… Tout ce que vous voudrez…
Et dans un souffle…
- Je suis à vous… Toute entière à vous… Je peux pas vivre sans vous… Punissez-moi !… Battez-moi !… Tant que vous voulez… Mais gardez-moi !… Je vous en supplie, gardez-moi !…
- Bon… Pour cette fois-ci – et c’est la dernière – je veux bien accepter de passer l’éponge…
Un sourire ravi l’a illuminée…
- Mais à une condition : tu vas d’abord aller te mettre, chez elle, au service d’Iliona… Tout le temps que je jugerai nécessaire…
- Mais…
- C’est à prendre ou à laisser… Tu sais où est la gare ?… - Oui…
- Eh bien, va !… On t’attendra à l’arrivée… Elle en a pris la direction sans un mot, la tête basse, les épaules voûtées…

mardi 16 mars 2010

2034 ( 43 )

Mardi 25 Juillet 2034

J’y suis allée sur la pointe des pieds…
- Ecoute, grand mère…
Fait venir ça du plus loin que j’ai pu…
- Il faut que je t’explique quelque chose…
Elle m’a presque aussitôt interrompue…
- Qu’est-ce que tu essaies de me dire ?… Que tu couches avec des femmes ?…
- Oui… Non… C’est pas si simple…
- Rien n’est simple aujourd’hui… Qu’est-ce que tu veux ?… Tu es en pleine force de l’âge… Tu as des désirs… Qu’il faut bien que tu assouvisses… Avec les moyens du bord puisqu’il n’y a plus d’hommes nulle part… Alors… Il y a encore un an je ne t’aurais pas tenu ce discours, mais maintenant !… L’essentiel c’est que tu te sentes épanouie… Et heureuse… Est-ce que tu l’es ?…
- Autant que faire se peut… Parce qu’avec tout ce qui se passe de tous les côtés…
- Je sais… Mais je peux quand même te demander quelque chose ?… Tu l’aimes cette Iliona ?…
- Hein ?!… Iliona ?!… Mais il y a jamais rien eu et il y aura jamais rien entre Iliona et moi… Il y a pas de risques… C’est juste une copine de fac Iliona…
- Tant mieux ! Parce que… soit dit entre nous… je peux pas la sentir cette fille… elle est fausse… elle est prétentieuse… et le jour où elle pourra t’en faire une… Mais c’est qui alors ?… Cette petite qu’on ne voit plus et qui passait son temps sur le trottoir devant la maison ?…
- Non plus… Non… Tu ne la connais pas… Mais, si tu n’y vois pas d’inconvénient, elle viendra passer quelques jours ici au début du mois d’Août…
- Bien sûr… Bien sûr…
Elle a silencieusement essuyé une larme…
- Qu’est-ce qu’il y a, grand mère ?…
- Il y a… il y a que je vais pas pouvoir la recevoir comme j’aurais voulu… On manque de tout… De tout ce qui, du moins, permettait avant de confectionner des repas à peu près présentables…
- Mais ça n’a pas d’importance, ça, grand mère… Elle le sait bien… On est toutes logées à la même enseigne… C’est pas ça l’essentiel…

 

 

 

 

Vendredi 28 Juillet 2034

Iliona s’est fait casser la figure. Mais alors là quelque chose de bien !… Elles l’ont pas loupée. Elle est rentrée dans un état !… Boîtillante. Les vêtements en lambeaux. Un œil au beurre noir. L’arcade sourcilière en sang. La joue enflée. Une dent cassée. Toute une touffe de cheveux arrachée… - Mais qu’est-ce qui s’est passé ?… Qu’est-ce qui t’est arrivé ?…
- Elles me sont tombée dessus à quatre… C’est vachement courageux, hein ?!…
- Celles de l’autre soir ?…
- Oh, sûrement !… Dans le noir je pouvais pas discerner grand chose, mais sûrement !… Qui tu veux d’autre ?!… Seulement si elles s’imaginent que ça va en rester là, que je suis du genre à me laisser faire elles se fourrent le doigt dans l’oeil… Jusqu’au coude… Bouge pas que quand elles vont me tomber entre les pattes…
- Oui, ben en attendant gigote pas comme ça !… Si tu veux que j’arrive à te redonner à peu près figure humaine…
- Oh, mais je saurai exactement qui c’est… Je saurai… Et quand je saurai…
- Tu feras quoi ?…
- Je les prendrai une par une entre quatre-z-yeux et je les démolirai… Je te leur mettrai une râclée qu’elles s’en souviendront toute leur vie…
- Tu es sûre que c’est vraiment la meilleure solution ?…
- T’en vois une autre, toi ?… Tu veux que je fasse quoi ?… Que je leur laisse le dernier mot ?… Que je m’écrase ?… Plutôt crever…

Grand mère a frappé…
- Oui ?…
Elle brandissait une petite culotte noire…
- C’est à vous ça, les filles ?…
- Non…
- A moi non plus… D’où ça sort ?…
- C’était dans la boîte aux lettres… Qui c’est qu’a bien pu aller fourrer ça là ?…
On a haussé les épaules en signe d’ignorance…
- Bon, eh bien poubelle alors !…
Et elle a refermé la porte. Iliona a serré les poings…
- Elles me le paieront… Je te jure qu’elles me le paieront…

 

 

 

 

23 heures

Elle n’a jamais voulu qu’on se connecte avec Christopher…
- J’ai une tête à faire peur… Hors de question qu’il me voie comme ça !…
Oui, oui, mais ça ne m’empêchait pas, moi, d’aller discuter avec lui…
- T’es pas folle ?… Il va réclamer après moi… Forcément… Et quel prétexte on va trouver pour que je me montre pas ?… Il va aller s’imaginer je sais pas trop quoi…

 

 

 

 

Samedi 29 Juillet 2034

Elle est partie ce matin. Comme ça. Sur un coup de tête. Sous prétexte d’aller prospecter les appartements…
- Parce qu’il faudrait pas qu’au dernier moment on se retrouve le bec dans l’eau… Il compte tellement sur nous… Et on y sera vite au 1er Septembre… Elle a rassemblé ses affaires en catastrophe. A à peine pris le temps de dire au revoir à grand mère. Je l’ai accompagnée à la gare…
- Je te tiendrai au courant… Dès que j’ai trouvé quelque chose je te tiens au courant…
J’appréhendais qu’elle soit toujours là quand Valentine arrivera. Cela n’a plus lieu d’être…          

 

vendredi 12 mars 2010

2034 ( 42 )

Vendredi 21 Juillet 2009

Valentine et moi non seulement on se téléphone, mais on s’écrit tous les jours. J’ai besoin de ses mots et – c’est du moins ce qu’elle me dit – elle a besoin des miens. Je la lis, je la relis et je lui concocte de longues réponses que je peaufine des après-midi entières – il me faut parfois dix, douze brouillons surchargés de ratures – avant de me résoudre à les lui adresser. Je lui écris tous les jours et pourtant je ne lui ai toujours pas parlé de Christopher et du projet de son évasion. Ce n’est pas que j’aie l’intention de lui en faire mystère – s’il y a quelqu’un en qui j’ai une absolue confiance, c’est bien Valentine – mais c’est quelque chose dont, pour toutes sortes de raisons, il me semble préférable de l’entretenir de vive voix. Je lui ai seulement dit ( avant-hier ) qu’il y avait quelque chose d’important dont il fallait absolument que je discute avec elle et elle m’a aussitôt proposé de venir passer quelques jours avec moi ici au début du mois d’Août… J’en suis enchantée, mais… mais il y a grand mère… qui a des principes et qui verrait certainement d’un très mauvais œil sa petite-fille adorée en couple avec une femme ayant, qui plus est, le double de son âge. Il y aurait bien entendu la solution de jouer la comédie… Je n’en ai pas du tout, mais alors là pas du tout, envie… Et puis, dans ce genre de situation, on finit toujours, à un moment ou à un autre, par se couper…

 

 

 

 

Dimanche 23 Juillet 2034

On s’est assises au comptoir. On a commandé un whisky. Et elle a laissé son regard divaguer dans la salle. Sur la piste de danse. Sur les filles installées dans les box…
- Non, mais regarde-moi ce ramassis de connasses… Pour qui ça se prend ?… Ah, j’te dis que si il y en a une qui me cherche elle va me trouver… Parce que j’en suis pas ce soir… J’en suis vraiment pas… Et toi ?… Vas-y !… Attaque !… Prospecte !… Trouve-toi quelque chose !… Tu vas quand même pas être venue pour rien ?!… Tiens, ça là-bas… Ca renifle la carpette à plein nez… Ca te tente pas ?… Non ?… La blonde à côté alors ?… Dans deux jours elle te mange dans la main… Non plus ?… Tu deviens difficile, toi, dis donc !… Bon, mais t’es assez grande… Tu te débrouilles toute seule… Après tout c’est pas mon problème… Qu’est-ce qu’elle a l’autre pouffe à me regarder comme ça ?… Elle va y attraper… Qu’est-ce tu paries qu’elle va y attraper ?… Elle a une gueule à essayer de me piquer Christopher en plus… Tu trouves pas qu’elle a une gueule à essayer de me piquer Christopher ?…
Elle s’est levée. Avec une lenteur calculée. S’est approchée de la table, a dit quelque chose. A agrippé la fille par son chemisier, l’a soulevée, obligée à se lever. L’autre lui a lancé une gifle. Qu’Iliona lui a aussitôt rendue. Elles sont sorties…

Elle est revenue s’asseoir à côté de moi comme si de rien n’était. Tout juste était-elle un peu plus rouge. Vaguement décoiffée…
- Ah, ça fait du bien !… Comment ça fait du bien !… Même si… il y avait pas trop de répondant en face… Elle faisait pas vraiment le poids… C’était trop facile…
- Elle est où ?…
- Je sais pas… Sûrement en train de pleurnicher sur le parking parce que je lui ai fait bobo…
Elle a fait dépasser un petit bout de tissu de la poche de son jean…
- T’as vu ?…
- C’est quoi ?…
- Sa culotte…
- Tu lui as piquée ?… Comment t’as fait ?… Tu lui as enlevée ?…
- Non… Je l’ai obligée à me la donner… Sinon j’arrêtais pas… Je continuais à la tabasser… Elle a préféré… Comment c’est vexant qu’on te force à faire un truc pareil… J’adore…

La fille a réapparu. Elle avait pleuré. Son maquillage avait coulé. Une manche de son pull pendait lamentablement. La robe était couverte de taches de boue. Un genou avait saigné. Elle s’est dirigée, sans un regard pour Iliona, vers ses amies. Deux d’entre elles l’ont aussitôt entraînée aux toilettes…
- Non, mais t’as vu ça ?… Elle ose se repointer… Faut croire que ça lui a pas suffi… Je te vais lui en faire passer l’envie, moi !…
Dès qu’elles sont revenues, qu’elles ont été réinstallées, elle est allée se planter devant elles, a extirpé de sa poche la culotte qu’elle a jetée sur la table…
- Tiens, t’as oublié ça dehors tout à l’heure…
La fille s’est caché la figure dans les mains, levée d’un bond, enfuie…
- Tu viens ?… On y va, nous aussi ?…

- Et voilà !… Elles savent à quoi s’en tenir celles qui veulent me piquer Christopher…
- Elle a pas voulu te le piquer… Elle le connaît même pas…
- Oui, mais si elle l’avait connu elle aurait rien eu de plus pressé que d’essayer de me le souffler… Ca fait pas l’ombre d’un doute…

Qu’est-ce que je dois comprendre ?… Qu’il s’agit d’un avertissement ?… Que si, d’aventure, je m’avisais, quand Christopher sera dehors, de lui tourner autour je subirais le même sort ?… Peut-être. Sûrement même. Avertissement sans frais. Que je tente ma chance auprès de Christopher ça lui paraît de l’ordre du possible, voire du probable, et elle veut y mettre dès à présent le holà.  Mais que je parvienne à mes fins c’est, à ses yeux, inimaginable. Parfaitement incongru. Iliona est le centre du monde. Qui tourne autour de sa seule et unique petite personne. Que Christopher puisse me désirer, moi, alors qu’il l’aura, elle, à sa disposition, ça ne peut être que parfaitement invraisemblable. Quant à aller envisager qu’il pourrait me préférer !… Et pourtant quand je me remémore certaines des conversations que j’ai eues avec lui je me dis que j’aurais bien tort de partir battue. Et ce ne sont sûrement pas les pitoyables effets de manche d’Iliona qui vont m’impressionner. Il y a des mois que je ne me suis pas délicieusement blottie dans les bras d’un homme. Et je laisserais passer l’occasion ?… Qu’est-ce qu’elle s’imagine ?… Que je vais courir des risques inconsidérés – j’ai vérifié : se faire la complice d’un homme qui s’est évadé d’un centre peut valoir cinq ans de prison et douze mille sesterces d’amende – juste pour le plaisir de lui apporter des provisions, de faire la causette avec lui et de savoir qu’ils s’envoient tous les deux allègrement en l’air ?…         

 

mardi 9 mars 2010

2034 ( 41 )

Mardi 18 Juillet 2034

Où a bien pu passer Zaza ?… Voilà près d’une semaine qu’elle n’a pas remis les pieds sur le trottoir devant la maison. Et que j’ai beau arpenter rues et avenues il n’y a trace d’elle nulle part. Le plus vraisemblable, c’est qu’elle s’est lassée de notre petit « jeu » et qu’elle est rentrée. C’est le plus vraisemblable, oui, mais je n’arrive pas à y croire. Ca ne va pas du tout avec le personnage. Du moins ce que j’en connais. Ou ce que j’en soupçonne. Et s’il lui était arrivé quelque chose ?… Ce n’est pas mon problème. Si !… Quand même un peu. Elle peut pas au moins donner signe de vie cette petite dinde ?… Que je sache ?… Quand je l’ai sous la main elle m’insupporte. Elle m’horripile. Je ne peux pas m’empêcher de la battre. De l’humilier. Je crève d’envie de l’anéantir. De lui faire subir tout un tas de choses absolument épouvantables que pour rien au monde je n’accepterais d’avouer à qui que ce soit. Je voudrais la détruire. Qu’elle n’existe plus. Et quand elle n’est pas là elle me manque. Comment expliquer ça ?… De toute façon j’ai comme le pressentiment que je ne la reverrai jamais. Et c’est tant mieux. Parce que jusque là quelque chose – je ne sais pas quoi – m’a toujours retenue, empêchée de me laisser complètement aller avec elle jusqu’au bout de mes envies. Heureusement parce que sinon… Seulement peut-être qu’à la longue toutes les barrières auraient fini par sauter… Oui, il vaut mieux, beaucoup mieux qu’elle ait disparu. Et qu’elle ne recroise jamais plus ma route…

 

 

 

 

22 heures

Iliona a levé les yeux au ciel, soupiré…
- Tu vas me bassiner encore longtemps avec cette Zaza ?… T’en es amoureuse ou quoi ?…
- Mais non, mais…
- Eh ben alors !… Laisse-la où elle est… Qu’est-ce que ça peut te foutre ce qu’elle est devenue ?… Des carpettes dans son genre, avec le caractère que t’as, il te suffit de te baisser pour en ramasser… Les trois quarts des filles sont complètement déboussolées… Faut dire qu’avec tout ce qu’on vit actuellement, il y a de quoi ne plus réussir à trouver le moindre repère nulle part… Du coup t’en as tout un tas qui ne demandent qu’à être prises en mains et soulagées de la responsabilité d’être elles-mêmes… Quoi qu’il doive leur en coûter… Et moi, je peux t’assurer que si c’était un truc qui m’attirait je me contenterais pas d’une Zaza… Il y en aurait une bonne dizaine de nanas à se traîner, suppliantes, à mes pieds… Bon, mais tu sais pas ce qu’on va faire ?… On va se mettre en chasse… Il faut qu’avant la fin de la semaine on ait trouvé… Toi, une nouvelle Zaza… Et moi, une fille avec qui me friter… Parce que ça commence à sérieusement me manquer depuis le temps… La preuve : j’arrête pas d’en rêver la nuit… Je rêve que je suis avec Christopher et que des quantités de filles tournent autour… Je les dérouille… Toutes… Non, mais comment je les dérouille !… Bon, mais Christopher justement !… Il doit commencer à s’impatienter, lui, là-bas…

 

 

 

 

Une heure du matin


Ils ont dressé toute une liste d’appartements vacants dans un rayon de trois kilomètres autour du domicile d’Iliona. C’est évidemment elle, qui, aussitôt rentrée, début août, ira prospecter, visiter, et choisira. En fonction d’un certain nombre de paramètres qu’ils ont déterminés ensemble. Il s’enfuira le 1er Septembre, de nuit, par les caves, ce qui, paraît-il, ne présente pas de difficultés majeures : elles communiquent avec les locaux où les livreurs viennent, plusieurs fois par semaine, entreposer les indispensables approvisionnements. De là gagner la rue est, selon lui, un jeu d’enfant. On l’y attendra en voiture et on l’emmènera aussitôt « chez lui » déguisé en femme par mesure de précaution. Après, notre rôle à Iliona et à moi consistera bien évidemment à lui fournir tout ce dont il pourrait avoir besoin, mais surtout à donner le change à tout le voisinage. Personne ne doit soupçonner sa présence. Pour tout le monde nous devons être, Iliona et moi, les deux seules locataires.

 

Pour eux il coule de source que je suis, à 100%, partie prenante du projet. Mes objections, mes réticences de ces derniers jours ils n’en ont pas tenu le moindre compte. Comme si je ne les avais jamais formulées. Comme si elles n’avaient jamais existé… Est-ce qu’ils les ont seulement entendues ?… Mais après tout je n’ai aucune espèce de raison de vouloir me montrer plus royaliste que le roi. Christopher est le premier concerné. C’est à lui de savoir ce qu’il veut et de prendre les décisions qui lui paraissent convenables. Pourquoi irais-je m’obstiner dans le rôle de l’avocat du diable ?… D’autant que – soyons honnête – je peux, moi aussi, tirer un parti substantiel de la situation. Voir un homme en chair et en os, l’approcher, être avec lui, lui parler il y a des millions de femmes qui ne rêvent que de ça… Qui donneraient tout ce qu’elles possèdent pour une heure de tête à tête avec n’importe lequel d’entre eux, fût-il laid, fût-il aussi inintéressant que possible… Et moi, j’irais faire la fine bouche alors qu’il est beau, qu’il a infiniment de charme et qu’on ne s’ennuie pas une seule seconde avec lui ?… Je serais la reine des idiotes…

 

Reste quand même qu’il faut que je me renseigne pour savoir ce qu’on risque en aidant un homme à s’évader d’un centre. C’est une question qu’ils semblent ne s’être posée ni l’un ni l’autre…    

 

vendredi 5 mars 2010

2034 ( 40 )

Jeudi 13 juillet 2034
- En tout cas on la voit plus traîner dans les parages…
- T’as pas besoin de t’en faire qu’elle doit ramasser ses abattis… Après ce que je lui ai dit hier… Parce que devant grand mère j’étais coincée, mais attends qu’on se retrouve toutes les deux… Je peux te dire qu’elle va s’en souvenir…
- On la reverra peut-être jamais…
- Oh, que si !… Elle peut pas se passer de moi… Elle va essayer… deux ou trois jours… et puis elle va réapparaître… Bon, mais allez, on l’oublie… Elle n’a pas la moindre importance…

Ce qui la préoccupe Iliona c’est surtout Christopher…
- Comment on pourrait faire ?… Faudrait vraiment qu’on trouve une solution… La solution qu’elle préconise c’est qu’on lui prenne un petit studio quelque part…
- Comme on ne peut l’héberger ni l’une ni l’autre…
- Un studio qu’on paierait comment ?…
- Ca… C’est pas un souci… Je m’en charge… Par contre… Par contre faudrait que personne d’autre soit au courant… Que nous deux… Parce que tu sais comme moi comment ça se passerait : l’une le dirait à l’autre qui le dirait à l’autre qui le dirait à l’autre… Au bout de trois jours ce serait le secret de polichinelle et on viendrait le cueillir pour le ramener là-bas…

 

 

 

 

Minuit

Elle n’a rien eu de plus pressé que de lui en parler dès qu’il s’est connecté. Et, évidemment, il s’est montré enthousiaste. Multiplié en remerciements émus. Du coup, toute la soirée, il n’a plus été question que de « ça » : il est plus que jamais déterminé à mettre son projet à exécution et a balayé, d’un revers de main, les quelques objections que, pourtant du bout des lèvres, j’ai pu formuler.. J’ai fini par me taire et par les laisser mutuellement se peindre, sous des couleurs idylliques, le jour de sa « fuite » ( ils n’envisagent seulement pas que ce puisse être un échec ) et les mois de bonheur qui ne manqueront pas de s’ensuivre. N’empêche… n’empêche que je persiste à me demander ce qu’il va réellement gagner au change. C’est la liberté qu’il veut… Mais quelle liberté ?… Celle de vivre en reclus ?… Sans jamais pouvoir mettre le nez dehors de peur d’être découvert ?… Celle de vivre avec une épée de Damoclès constamment suspendue au-dessus de la tête ?… Parce qu’il a beau se dire persuadé que le virus a été éradiqué, qu’il n’y a plus le moindre danger, je suis bien certaine qu’il n’en est pas le moins du monde convaincu. Et sans doute à juste titre. Mais il est décidé à sortir. Coûte que coûte. C’est devenu une obsession. Sa seule raison de vivre. Entrer dans son jeu est très certainement le plus mauvais service que nous puissions lui rendre… Seulement…

 

 

 

 

Samedi 15 Juillet 2034

C’est dans ces moments-là, quand on peut comparer avec avant – et un avant tout proche : qu’est-ce que c’est un an ? – que ça vous saute violemment à la figure. Que ça vous laisse le cœur au bord des lèvres… Parce que… l’an dernier le 14 Juillet je l’avais passé ici avec Kerwan. On avait assisté au feu d’artifice dans les bras l’un de l’autre. On avait dansé jusqu’au lever du jour. Jusqu’à épuisement. Avant d’aller se faire passionnément l’amour, tant on avait envie, là, tout de suite, dans une petite ruelle, juste derrière, d’où nous parvenaient les flonflons du bal. Ce n’est qu’après qu’on avait découvert, tout près, la présence d’un autre couple, occupé à la même chose que nous, qui n’avait pas osé manifester sa présence. Ce qu’on avait pu rire !…

Cette année tout me semblait, tout était caricature : le spectacle que la municipalité avait cru bon d’offrir pour l’occasion… Quelques poissardes avinées qui secouaient à qui mieux mieux, en beuglant, les grilles d’un pseudo-château de Versailles de carton-pâte et qui entonnaient, à intervalles réguliers, une Carmagnole éraillée. Comme tout cela était dérisoire !… Pitoyable et dérisoire… Quant au bal… une vingtaine de filles ont fait semblant d’y croire, pendant une heure ou deux, avant de renoncer. A une heure du matin tout était terminé. Je suis allée dans la ruelle, je me suis adossée contre le mur, au même endroit, exactement au même endroit et j’ai pleuré. Tout ce que j’ai pu. Avant de me donner éperdûment du plaisir. De le hurler. On m’a entendue. On m’a forcément entendue. Je m’en fous…

 

Pendant ce temps-là, Iliona, elle, elle a passé la soirée en ligne avec Christopher et n’a rien eu de plus pressé, quand je suis rentrée, que de m’en faire un compte-rendu circonstancié. En fait, si elle m’a bien tout dit, ils se sont contentés d’évoquer encore et encore sa « sortie »… Je n’ai pas pu m’empêcher d’émettre des réserves, de lui laisser entendre qu’à mon avis ce n’était vraiment pas le meilleur service à lui rendre que d’entrer dans son jeu. Elle est montée sur ses grands chevaux et on a été à deux doigts de se disputer grave. C’est un sujet qu’il faut désormais que j’évite impérativement d’aborder avec elle. On finirait par se brouiller : elle n’est absolument pas en état d’entendre raison. Elle ne l’avouerait pour rien au monde, mais la seule chose qui lui importe en réalité, c’est que si Christopher sort elle aura un mâle à se mettre sous la dent. Un mâle pour elle. Pour elle toute seule. Ou presque… 

 

mardi 2 mars 2010

2034 ( 39 )

Mardi 11 Juillet 2034

- Viens !… Suis-nous !…
On a traversé la place. On s’est installées à la terrasse du café. Elle a, elle aussi, tiré une chaise…
- Qu’est-ce que tu fais ?…
Elle s’est aussitôt figée…
- Ben…
- Quelqu’un t’a dit de t’asseoir ?…
- Non…
- Eh bien alors !… Tu restes debout… Je trouve que tu en prends un peu trop à ton aise ces derniers temps… Et ça me plaît pas, mais alors là pas du tout… On va y mettre bon ordre… Te prendre sérieusement en mains… Comment tu t’appelles ?… Je sais même pas comment tu t’appelles… Non, ne dis rien !… Ne réponds pas… Je m’en fous complètement… A partir d’aujourd’hui tu seras Zaza… C’est complètement ridicule Zaza… Ca te va très bien… Alors tu sais pas, Zaza ?… Eh bien tu vas nous laisser maintenant… On a à parler toutes les deux… Tu vas bien sagement aller nous attendre sur le trottoir devant chez ma grand mère… Allez, file !…
Elle est partie sans un mot en trottinant…

- Qu’est-ce que tu vas en faire ?…
- Je sais pas… Je vais improviser… C’est elle qui les donnera les idées au fur à mesure sans même s’en rendre compte… Elle a intérêt d’ailleurs parce que le jour où ça m’amusera plus…
- Faudrait bien que je m’y remette moi aussi… Que je m’en trouve une à qui flanquer une bonne peignée… Comment ça me démange par moments, tu peux pas savoir…
- Je te proposerais bien de dérouiller Zaza, mais Zaza…
- Oh non, non, merci, sans façons… Moi, quand il y a pas de résistance… Quand ça se défend pas je vois pas vraiment l’intérêt… Mais il y aura bien une occasion… Et si elle se présente pas on la suscitera…

Quand on est rentrées, en toute fin d’après-midi, elle était là, immobile, devant la grille…
- Ca va comme tu veux ?… Tu t’ennuies pas trop ?… Non ?… Eh bien tant mieux !… Parce que tu vas encore rester là, sans bouger un bon moment… Jusqu’à ce que je vienne te chercher…

On venait juste de s’installer à l’ordi, après dîner, quand l’orage a éclaté, un orage d’une extrême violence. Le vent a tordu les arbres, la pluie battu les carreaux…
- Et l’autre qu’est dehors !… Elle se sera mise à l’abri quand même ?!…
- Penses-tu !… Alors là je suis bien tranquille que non… Elle est allée jusqu’à la fenêtre…
- On voit rien… Il fait trop sombre…
- Laisse tomber… Viens là !… Il y a Christopher…

Elle a voulu savoir…
- Mais alors tu comptes faire quoi au juste ?… Tu comptes partir quand ?…
- Le 1er Septembre… Il y a une fille qui doit venir m’attendre…
- Et tu vas sortir comment ?… Oh, ça, c’était pas un problème, sortir… Il y avait mille moyens si on voulait… Non, le problème c’était après…
- Parce que la fille elle peut juste me garder un jour ou deux chez elle… Pas plus… Et il me faut impérativement un point de chute sûr… Je peux pas me permettre d’errer au hasard dans les rues… On aurait vite fait de me ramasser…
- Ca doit pas être bien compliqué de trouver des filles prêtes à t’héberger… Je suppose qu’il y en a des centaines qui demandent que ça…
- Oui, ben alors là, détrompez-vous !… La plupart elles ont la trouille… Elles veulent pas prendre de risques… Elles ont bien trop peur que ça leur retombe dessus… Il y en a bien quelques-unes qui seraient d’accord, oui, mais le contexte dans lequel elles vivent est beaucoup trop dangereux… Si c’est pour être dénoncé trois jours après vaut mieux que je reste où je suis…
- En fait t’es complètement dans le flou… T’es même pas sûr de pouvoir partir…
- Oh, d’ici le 1er Septembre j’aurai bien trouvé une solution…

- C’était un appel du pied, non ?… T’as pas senti ça comme ça ?…
- Un peu… Oui… Sûrement…
- Faudrait y  réfléchir… Ca devrait être possible finalement…
- On y réfléchira si tu veux, mais à tête reposée… Parce que je suis crevée, là… Je vais me coucher…
- Et la fille ?…
- Oh, c’est vrai qu’il y a encore celle-là…
- Elle doit être partie maintenant…
- Oui, alors ça, ça m’étonnerait d’elle…
- Tu veux que j’aille voir ?…
- Vas-y, oui !… Expédie-là !…

 

 

 

 

Mercredi 12 Juillet 2034

- Elle y a passé la nuit…
- Où ça ?… Qui ça ?…
- Zaza sur le trottoir… - Tu l’avais pas virée ?…
- Si !… Elle en a pas tenu compte… Parce que c’est pas toi qui lui avais dit… Il y a que toi qu’as le droit de lui donner des ordres à ce qu’il paraît… En attendant avec toute la flotte qu’est tombée elle est dans un état !… Et ta grand mère arrête pas de me poser des tas de questions… Qu’est-ce que c’est que cette fille-là ?… Et qu’est-ce qu’elle fait là ?… Et pourquoi, si c’est une copine à toi, tu la fais pas rentrer ?… Tu vas lui faire attraper la mort, trempée comme elle est… Mais t’es une sans-cœur… T’as toujours été une sans-cœur… Toute petite déjà… Du coup j’ai préféré venir te réveiller…

 

Je suis descendue. Grand mère l’avait fait rentrer, fait déshabiller et avait mis ses affaires à sécher sur le dossier des chaises de la cuisine. Elle lui préparait du café… Je me suis approchée, penchée à son oreille…
- Tu me paieras ça, ma belle !… Cher… Très cher… 

vendredi 26 février 2010

2034 ( 38 )

Samedi 8 Juillet 2034

- Il y a une fille qu’est passée ce matin pendant que tu dormais… Elle a pas voulu que je te réveille… Elle reviendra…
- C’était qui ?…
- Je sais pas… Elle a pas dit son nom…
C’était Iliona…
- Ben, qu’est-ce tu fais là ?… Je te croyais en Angleterre… - Je suis pas près d’y remettre les pieds… C’était pour me perfectionner en anglais que j’y allais, pas pour leur servir de bonniche… T’aurais vu ça t’aurais halluciné… Il y a des limites à tout quand même…
- Tu vas faire quoi de tes vacances du coup alors maintenant ?…
- Si seulement je savais !…
- Et si tu restais ici, avec moi ?…
- Je voudrais pas déranger…
- Oh alors là il y a pas de risque… Au contraire !… Si tu savais ce que je me fais chier toute seule… C’est rien de le dire…
- Mais ta grand mère ?…
- Oh, c’est pas un problème, ma grand mère… Suffit de savoir la prendre… Je m’en occupe… Tout de suite même… Attends-moi là… J’y vais…



- Et voilà !… Tu vois que ça a pas été bien long…
- Elle a rien dit ?…
- Mais non !… Qu’est-ce tu voulais qu’elle dise ?… La seule chose, il a fallu que je lui jure que tu te droguais pas… Et ça aurait été il y a encore un an elle aurait voulu être sûre que t’étais une fille sérieuse, que t’allais pas ramener tout un tas de garçons, mais maintenant la question se pose plus…
- Malheureusement…
- Bon… Je te montre ta chambre et puis on va faire un tour ?… Faut que je te fasse voir quelque chose…
On est sorties… Une rue… Une autre… Mais c’était pas possible, ça, elle était passée où cette dinde ?… Elle était cachée derrière des poubelles, sur la petite place derrière, avec juste la tête qui dépassait. Je lui ai fait signe. Elle a accouru…
- Ben alors qu’est-ce tu foutais ?… Tu peux pas être là quand j’ai besoin de toi ?…
- Excusez-moi… Je savais pas…
- Tu savais pas quoi ?…
- Que vous aviez besoin de moi…
- Moi ?… Avoir besoin de toi ?… T’es allé chercher ça où ?… Non, mais tu te prends pour qui ?… Je t’ai pas dit que je voulais pas t’avoir par les pieds au contraire ?… Je l’ai pas dit ?…
- Si !… Vous l’avez dit…
- Eh bien alors !… Qu’est-ce t’attends ?… Dégage !…
On l’a regardée détaler en riant…
- C’est la fille à claques de la fac, hein ?…
- Evidemment que c’est elle… Qui veux-tu que ce soit d’autre ?…
- Tu l’as amenée dans tes bagages ?…
- Non… Elle a surgi l’autre jour… De nulle part…
- Pourquoi tu l’as virée ?… On aurait pu s’amuser un peu… - Tu veux que je la rappelle ?…
- Oh, pas maintenant… On aura bien d’autres occasions… 

 

 

 

23 heures



- Il y en a une autre de surprise…
- Ah oui !… C’est quoi ?… Oh, ce bon vieux Christopher !… Qu’est-ce tu deviens, espèce de lâcheur ?…
Ca faisait pas trente secondes qu’on était en ligne qu’il avait remis ça…
- J’espère bien que vous viendrez me faire une petite visite, hein, les filles, quand je serai sorti… Ce sera plus facile pour vous que pour moi…
Iliona s’y est aussitôt engagée…
- Plutôt deux fois qu’une !… Depuis le temps que je me suis pas mis un homme sous la dent !… J’en arrive presque à oublier comment c’est fait à force…
- Tu veux que je te montre ?…
- Non, merci, non !… Ca va me faire du mal… Ca va trop me donner envie…



Ca lui avait quand même donné envie…
- Rien que d’en parler… Hou la la !… Et pas qu’un peu…
- Va dans ta chambre… Va te faire du bien…
- Oui, ben alors ça… J’ai eu beau essayer cent fois c’est le flop à chaque coup… Non, moi, il y a que les mecs qui me font monter… Et rien d’autre… Alors je te dis pas ce que je vis depuis des mois… Je donnerais n’importe quoi pour en avoir un certains soirs, ne fût-ce qu’une heure…
- Si il met son projet à exécution ça devrait plus trop tarder…
- Sauf qu’il va falloir se battre pour l’avoir… Parce que je serai pas toute seule sur les rangs… Mais ça je sais faire et j’adore…
- Tu crois quoi pour le virus ?… Qu’on l’a vraiment éradiqué ou qu’il se l’imagine parce que ça l’arrange ?…
- J’en sais rien du tout… Qu’est-ce que tu veux que j’en sache ?… Je suis pas dans le secret des dieux… La seule chose que je voie c’est qu’il va se tirer Christopher… Ca fait pas l’ombre d’un doute… Et que personne l’en empêchera… Alors autant que ce soit moi qu’en profite plutôt qu’une autre…

 

 

 

 

Dimanche 9 Juillet 2034



Elle a pas voulu venir…
- Oh non, non, merci bien !… Une boîte sans mecs c’est trop déprimant… Et puis rien que de voir toutes ces nanas qui se lèchent la tronche à qui mieux mieux ça m’écoeure… Mais vas-y, toi, si tu veux… Faut pas te priver à cause de moi… De toute façon je vais me coucher… Je suis crevée… J’y suis allée. Juste pour faire quelque chose. Pour bouger. Pour voir du monde. Pour m’étourdir. J’aurais mieux fait de rester bien tranquillement à la maison. Parce que – j’aurais dû m’en douter – je suis tombée sur des filles des fêtes de l’année dernière, quand on avait toutes encore des copains et qu’on était à cent lieues d’imaginer comment tout ça allait tourner… Et évidemment on a plongé en chœur en apnée dans nos souvenirs. Et pleuré à chaudes larmes. Et on s’est généreusement flingué mutuellement le moral…

mardi 23 février 2010

2034 ( 37 )

Jeudi 6 Juillet 2034

 

- T’as vu…
- Quoi donc ?…
- Il y a quelqu’un qu’arrête pas de faire les cent pas devant la maison… Depuis ce matin ça dure…-
C’est qui ?… Une fille… de ton âge… que je connais pas… Et qui se cache derrière la haie dès que je mets le nez à la fenêtre… Ou que je sors dehors…
- Je vais voir…

C’était elle. La fille des baffes à la fac…
- Qu’est-ce tu fous là, toi ?… Tu m’espionnes ?… Eh bien réponds !…
- Vous êtes tellement belle… Fallait que je vous voie… Même juste un peu… Je peux pas me passer de vous voir…
- Oui, ben ça, c’est ton problème… C’est pas le mien… Moi, je veux pas te voir… Alors tu disparais… Tu dégages… C’est compris ?…
- Oui…
Et elle a lentement tourné les talons…
- Attends !… Attends !… T’oublies pas quelque chose ?…
Elle s’est retournée, agenouillée. Je lui ai soulevé le menton du bout du doigt…
- T’éloigne pas trop quand même… Que je puisse te siffler si j’ai besoin…
J’ai levé la main. Elle a fermé les yeux. Je l’ai interminablement fait attendre. Elle les a rouverts. C’est tombé. A pleine volée…
- Qu’est-ce qu’on dit ?…
- Merci..

Grand mère a voulu savoir…
- C’était quoi ?…
- Oh, c’était rien… Rien du tout…

 

 

 

 

16 heures

 

Chritopher m’a déstabilisée. Je n’arrête pas de penser à notre conversation d’hier soir. Et si c’était vrai ? Si le virus avait été effectivement vaincu et qu’on nous le cache ? Plus j’y pense et plus je trouve d’arguments sérieux qui plaident dans ce sens. A commencer par ce fameux  week end qu’on nous a obligées à passer enfermées chez nous avec interdiction absolue d’en sortir. Ce que je ne comprends pas, par contre, c’est l’intérêt qu’on pourrait avoir à nous cacher que le virus a été éradiqué. J’ai beau tourner et retourner la question dans tous les sens je ne trouve aucune réponse qui me satisfasse vraiment. Mais que Christopher, lui, ait tout intérêt à en être persuadé ça relève de l’évidence. C’est l’alibi dont il a besoin pour donner corps à des projets dont, contrairement à Valentine, je suis convaincue qu’il finira par les mettre à exécution… J’essaierai sagement de l’en dissuader pour autant qu’il dépendra de moi, mais il me paraît de plus en plus évident qu’il y a bien peu de chances pour que j’y parvienne… Et après tout si c’est son choix je ne vois pas de quel droit je m’obstinerais à faire des pieds et des mains pour l’en empêcher. Pour être en paix avec ma conscience ?

 

 

 

 

Vendredi 7 Juillet

 

Elle rôde constamment dans les parages. Me suit à bonne distance quand je sors. C’est moi qui lui ai dit de ne pas trop s’éloigner. De ne pas trop s’approcher non plus. Il est où le juste milieu ? Elle n’en sait rien. Moi non plus. Il n’y en a pas. Il ne peut pas y en avoir. J’en joue. Ca ne va jamais. Je lui fais signe, furieuse. Plus près. Plus loin. Mais non : plus près. Mais pas si près. Elle obéit. Elle obéit toujours. Fait preuve de toute la bonne volonté qu’elle peut. Ca ne va pas quand même. Ca n’ira jamais. Parce que je n’ai aucune envie que ça aille. Que ça m’amuse de la faire tourner en bourrique. Est-ce que ça lui plaît ? Est-ce qu’elle aime ça ? Peut-être. Sûrement. Ca m’est complètement égal. Et à moi est-ce que ça me plaît ? Oui. Non. Pas vraiment. Ca me distrait. Ca m’occupe. Sans doute que j’ai besoin de ça en ce moment. De quelqu’un à ma botte. Dont je fasse tout ce que je veux. Tout ce dont j’ai envie. Je remets mes pas dans mes pas. C’est comme si tout s’était ligué – cette fille, Sérane, les confidences d’Iliona – pour me signifier qu’il y avait quelque chose, avant, qui n’avait pas été mené à son terme, dont je n’avais pas tiré tout ce dont j’aurais dû tirer et pour m’en offrir l’opportunité…

 

 

 

 

23 heures

 

Pourquoi ?… Pour Christopher ça va de soi…
- Mais c’est évident pourquoi… Les circonstances ont imposé, de fait, la suprématie féminine… Et maintenant qu’elles sont aux commandes elles n’ont pas du tout l’intention de s’en laisser dessaisir… Seulement leur pouvoir est encore tout neuf. Il leur faut du temps pour l’établir solidement. Et définitivement. Irréversiblement… Nous laisser sortir ce serait courir le risque de nous voir aussitôt le battre en brèche…  Et admettre officiellement qu’il n’y a plus aucun danger ce serait devoir fermer les centres, perdre la mainmise qu’elles exercent sur la natalité, laisser se multiplier les naissances masculines et, à plus ou moins long terme, voir se rétablir la situation antérieure et c’est quelque chose dont elles n’ont pas, mais alors là pas du tout, envie… Elles veulent un univers de femmes, un monde dont les hommes, inutiles, auraient disparu… Et nous, du coup, on est condamnés à moisir là-dedans à vie… Nous et ceux – les rares mâles qu’on sélectionnera, au fil des générations, pour la qualité de leur sperme – qui viendront après nous… A moins… à moins qu’un grain de sable vienne enrayer la machine…

 

vendredi 19 février 2010

2034 ( 36 )

Dimanche 2 Juillet 2034

- Et Oléron ?…
Grand mère a haussé les épaules…
- Oléron aussi… Pourquoi ça ferait exception Oléron ?… A marée haute tout est submergé…
- Et les gens ?…
- Il y a plus personne… Ils y habitent plus les gens… Comment veux-tu ?… On les a relogés… A l’intérieur des terres… Où on a pu… Comme on a pu…

 

J’y suis allée. Pour voir. Pour me rendre compte. Ce qui frappe avant tout, quand on arrive, c’est l’invraisemblable quantité de caravanes alignées côte à côte, juste en face, sur le littoral. Elles sont occupées par des îliennes qui ont refusé le logement qu’on leur proposait : elles ne peuvent pas se résoudre à s’éloigner de chez elles. C’est là qu’est leur vie. C’est là que sont leurs morts. J’ai parlé avec quelques-unes d’entre elles. Elles attendent. Elles espèrent. Quoi ?… Qu’un miracle quelconque se produise qui leur ramène avant. Qui leur rende leur île. Elles y croient. Elles font comme si. Elles se raccrochent à n’importe quelle affirmation de n’importe quelle pseudo-scientifique qui leur affirme que la situation est transitoire et que le niveau de l’Océan devrait baisser. Que c’est l’affaire de quelques mois. Au pire deux ou trois ans. Chaque fois que c’est marée basse, que l’île est « désubmergée » comme elles disent – et la partie rendue se réduit de plus en plus – elles vont là-bas. Elles errent au milieu des ruines, de leurs souvenirs disloqués. Elles n’en reviennent qu’au dernier moment. En larmes.

 

 

 

 

Mardi 4 Juillet 2034

 

J’ai évité la côte. Je suis allé me promener vers l’intérieur. Les jardins sont à l’abandon : à quoi bon cultiver quoi que ce soit puisque c’est de toute façon voué à l’échec. Les commerces se sont adaptés. Ils proposent des produits alimentaires de substitution de plus en plus variés. Ils n’ont pas eu le choix. Tout cela est profondément déprimant. On prend tout de plein fouet ici. Beaucoup plus qu’en ville. Je n’ai plus qu’une idée en tête. Rentrer. Mais il y a grand-mère… Qui se faisait une fête de m’avoir tout un mois avec elle. J’ai tâté le terrain…
- Tu fais comme tu veux…
Et elle s’est mise silencieusement à pleurer… Je l’ai embrassée…
- Mais non !… T’inquiète pas… Je vais rester…

 

 

 

Mercredi 5 juillet 2034

 

Je suis restée. Et je m’ennuie. Mortellement. Comme quand j’étais gamine et que je ne savais pas à quoi m’occuper. Je me force à mettre le nez dehors. Et c’est insupportable ce décalage qui me saute partout à la figure – où que j’aille – entre les souvenirs lumineux que j’ai gardés et la réalité qui les a recouverts. C’est à hurler de rage. Ou de désespoir. Alors je rentre. Je vais voir s’il y a quelqu’un en ligne. Personne. Jamais. Elles, au moins elles profitent de leurs vacances. Qu’elles en profitent. Tant qu’elles peuvent. Parce que personne ne sait de quoi demain sera fait.ou plutôt si: on le sait toutes trop bien.

 

 

 

 

23 heures

 

Christopher, lui au moins je suis certaine de finir par le trouver. Il ne s’éloigne jamais beaucoup de son ordinateur. Les Vacances pour lui…
- Oh, c’est pour bientôt… En septembre je les prends…
Je suis entrée dans le jeu…
- C’est la meilleure période… Il fait pas trop chaud… Et il y a plus personne nulle part… Et tu vas où si c’est pas indiscret ?…
- Où l’inspiration me mènera… De toute façon elles seront brèves les Vacances… J’ai d’autres priorités… Faut que je me trouve rapidement un logement… Parce que c’est bien beau de se faire héberger par des amies… C’est très gentil à elles de me l’avoir proposé, mais je ne veux surtout pas être importun… A moi de me débrouiller par mes propres moyens… Même si je ne me cache pas que je vais au devant de bien des difficultés… Il va me falloir rester extrêmement discret sous peine d’être repéré et renvoyé ici…
J’ai ri…
- Ca fait du bien, hein, de délirer un peu comme ça de temps en temps… De jouer à se faire croire que la vie va enfin reprendre son cours normalement… Que tout va redevenir comme avant… On en a tous besoin…
- Mais ce n’est pas un jeu… Tout va redevenir comme avant…
J’ai pris peur brusquement… Il paraissait tellement sérieux…
- Mais non, Christopher, non !… Tu sais bien que ce n’est pas possible…
- Qu’est-ce qui n’est pas possible ?… Tout est possible dès l’instant où on le veut vraiment…
- Le virus… Tu y penses au virus ?…
- Tu crois encore à ça, toi ?… Il y a belle lurette qu’on l’a éradiqué le virus… Mais c’est un secret soigneusement gardé…

vendredi 12 février 2010

2034 ( 34 )

Samedi 24 Juin 2034

 

Je voulais aller passer ce dernier week end avant les Vacances quelque part avec Valentine. Elle, elle tenait absolument à ce que j’aille « là-bas », chez Sérane…
- Je ne veux pas que tu te prives de quoi que ce soit pour moi… Et, finalement, ce n’est ni l’un ni l’autre… On est confinées ici avec interdiction formelle de sortir avant lundi matin. Couvre-feu général. Le prétexte invoqué est une tentative d’extermination définitive du virus. On aurait mis au point un produit redoutablement efficace auquel il serait incapable de résister. Seulement on ignore quels sont ses effets sur l’homme. En principe nuls. Mais on préfère appliquer le principe de précaution et ne nous laisser sortir que lorsqu’il aura agi et qu’il se sera dissipé…

 

Mais Internet bruisse des rumeurs les plus folles. On se demande en particulier pourquoi, s’il ne s’agissait que d’une opération de « nettoyage », on a attendu hier midi pour nous intimer l’ordre de rester tout le week end calfeutrées chez nous. Alors qu’une telle opération doit nécessairement être préparée – et donc prévue – longtemps à l’avance. Et il se dit qu’en réalité il s’agit de lutter, avec les moyens du bord et en catastrophe, contre une bactérie d’apparition toute récente qui risque, si elle prolifère, de faire d’épouvantables ravages. On parle même d’extinction de l’espèce humaine. Carrément. Chacun y va de son petit couplet : pour les uns on aurait laissé se répandre, par inadvertance, un gaz extrêmement toxique ( qui ne s’introduirait pas dans les maisons ? ) . Pour d’autres une attaque aérienne serait imminente ( venant d’où ? Pour quelle raison ? Et pourquoi alors ne nous a-t-on pas plutôt recommandé de nous terrer dans les caves ? ). Pour d’autres encore un coup d’Etat serait sur le point d’éclater et on aurait trouvé ce judicieux prétexte pour nous empêcher de nous en mêler. En tout cas une chose est sûre, c’est qu’à force de ne distiller qu’au compte-gouttes les informations, comme elles ont fini par en prendre l’habitude, nos dirigeantes ouvrent la porte à tous les fantasmes et à tous les délires. Avec toutes les conséquences désastreuses que cela pourrait finir par avoir…

 

 

 

 

23 heures 30

 

On a passé toute l’après-midi et toute la soirée devant l’ordi à essayer d’en savoir plus. Sans succès. Christopher qu’on y a croisé quelques instants prétend qu’on ne nous laissera pas sortir lundi. Ni jamais. On va d’abord prolonger d’une semaine. Puis d’une autre. Puis d’un mois. Jusqu’au jour où on nous annoncera qu’on est définitivement cloîtrées nous aussi. Parce qu’on court de trop gros risques. Il a été incapable de préciser lesquels. On a fébrilement couru d’un site à l’autre, d’un blog à l’autre sans autre résultat que de démultiplier les interrogations de toute nature. Et de nous entretenir toutes les quatre dans un climat d’inquiétude dont on n’a vraiment pas besoin en ce moment…

 

 

 

 

Dimanche 25 Juin 2034

 

Avec tout ça j’étais complètement à cran hier soir quand je me suis couchée. Dévorée par l’angoisse. J’ai été prise d’une interminable crise de larmes. Valentine m’a tout doucement prise contre elle, caressé les cheveux, les lèvres, murmuré des mots apaisants à l’oreille. J’ai redoublé de sanglots. Elle était beaucoup trop gentille avec moi… Et moi, je n’étais qu’une égoïste qui n’en faisait qu’à sa tête. Je me suis traitée de tout. Accusée de tout. Je ne méritais pas de vivre. Et tant mieux s’il était en train de se passer quelque chose. N’importe quoi. Tant mieux si je crevais. Parce que j’en pouvais plus de tout ça. De me demander sans arrêt ce qui allait encore nous tomber dessus. Qu’on puisse plus être sûrs de rien. Jamais. Il lui a fallu beaucoup de temps et de patience pour me calmer et me rassurer. Je ne me suis endormie, épuisée, dans ses bras qu’au petit matin.

 

Au réveil elle m’a fait doucement l’amour. Tendrement. On est restées longtemps blotties l’une contre l’autre. Sans parler. J’ai de la chance – beaucoup de chance – d’avoir Valentine. Je n’ai jamais été aussi amoureuse d’elle. Aussi amoureuse de qui que ce soit. Et ça ça n’a pas de prix…

 

 

 

 

Mardi 27 Juin 2034

 

mardi 9 février 2010

2034 ( 33 )

Mercredi 21 Juin 2034

 

Plus le mois de Juillet approche et plus j’ai le moral dans les chaussettes. Parce que le mois de Juillet c’est forcément là-bas, chez grand mère. Ca a toujours été comme ça et elle ne comprendrait pas que je déroge à la tradition. Ca l’achèverait la pauvre femme. Déjà qu’il paraît qu’elle ne va pas très fort. Ce sera, comme d’habitude, à mourir d’ennui. Elle va ressasser toujours les mêmes petites histoires et se plaindre de tout et de tout le monde. Avec une préférence pour des gens que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam. Contre lesquels il va absolument falloir que je prenne parti et que je lui donne raison. Je vais revenir de là-bas avec le moral complètement délabré. Si seulement Valentine avait pu m’accompagner !… Mais Valentine a aussi une mère qu’il faut bien qu’elle voie de temps en temps et chez qui Zanella va l’accompagner. A son grand désespoir… "- Fais un effort… C’est ta grand mère… "... J’ai essayé de tendre la perche à Monelle qui, du coup, va se retrouver toute seule… Et si elle m’accompagnait ? C’est pas désagréable La Rochelle… Du moins ce qu’il en reste… Ce qui n’a pas encore été englouti par le eaux. Et puis on essaierait de s’échapper le plus souvent possible toutes les deux… Ca nous rappellerait les vacances qu’on passait ensemble quand on était gamines…
- Hein ?!… Qu’est-ce que tu en dis ?…
Elle n’était pas vraiment enthousiaste… J’ai insisté…
- Ca nous permettra de nous retrouver un peu toutes les deux… Ca nous ferait pas de mal…
Elle m’a fait comprendre, à demi-mot, qu’elle avait d’autres projets. Que l’absence de Zanella allait bien l’arranger. Encore une histoire de nana là-dessous. Je me suis discrètement éclipsée. Tant pis. J’irai toute seule à La Rochelle.

 

 

 

 

Jeudi 22 Juin 2034

- Alors ?…
Les yeux d’Iliona brillaient…
- Alors quoi ?…
- On est jeudi…
- Ben oui, on est jeudi, oui… Et alors ?…
- Elle est pas venue la fille ?… C’est toujours le jeudi qu’elle vient…
Elle avait remarqué ça, elle !… Moi pas… Mais en attendant, non, elle était pas venue…
- Elle viendra peut-être plus…
- Ca, ça m’étonnerait…
- Il y a plus que jeudi prochain… Après c’est les Vacances…
Elle s’est penchée, avec des mines de conspiratrice, sur son sac, en a extirpé un gros cahier noir…
- Tiens, tu liras ça… Mais t’en parles à personne, hein, surtout !… Tu me promets…

 

 

 

 

22 heures

 

J’ai lu tout d’une traite, à peine rentrée, le cahier d’Iliona. Ce sont des histoires, les unes très courtes, les autres un peu plus longues, qui tournent toutes obstinément autour du même thème : une femme que courtisent et désirent tous les hommes triomphe de toutes les rivales qui marchent sur ses brisées. Dans l’un de ces récits – le plus significatif peut-être – l’héroïne, une sorte de princesse orientale, règne sur une cinquantaine de mâles tout à sa dévotion. L’une de ses distractions favorites consiste à en convoquer un, pris au hasard, et à faire défiler lentement devant lui, à intervalles réguliers, des femmes magnifiques entièrement nues. S’il bande la femme est fouettée jusqu’au sang, parfois même, si tel est son bon plaisir, exécutée. Dans un autre récit, très proche du premier, ce sont des femmes spécialement formées à la lutte qui sont mises en scène. Que l’une d’entre elles provoque la moindre érection chez le mâle et c’est contre la princesse-héroïne qu’elle doit se battre, une princesse-héroïne qui lui inflige la raclée de sa vie et la contraint à demander grâce, une grâce qu’elle joue à pile ou face. Dans beaucoup de ces histoires des femmes sont contraintes d’assister aux ébats d’une autre avec un homme qu’elles convoitent toutes…

 

Je dois reconnaître que, si elle m’a fascinée, cette lecture m’a aussi mise quelque peu mal à l’aise. Ce sont des fictions, oui, mais des fictions qui la mettent totalement à nu. Est-ce qu’elle en a vraiment conscience ? Evidemment oui. Elle est tout sauf naïve. Ou stupide. Alors ce que je me demande c’est pourquoi elle a éprouvé le besoin de me les faire lire à moi. Et pourquoi maintenant ? Tout simplement pour partager avec l’une des seules personnes dont elle se sente proche des fantasmes qui la hantent ? Et qu’elle ne réalisera jamais. Après tout c’est moi qui lui ai tendu la perche en lui parlant de cette fille qui vient docilement chercher auprès de moi sa ration de gifles. Pourquoi n’entrerait-elle pas, elle aussi, en confidences ? Je ne crois pourtant pas que ce soit la seule explication. Iliona hait les femmes. D’une haine farouche qui a toujours existé, qu’elle m’a avouée sans détours et qui, dans le contexte actuel, prend une ampleur démesurée. Les derniers textes de son cahier sont à cet égard tout à fait significatifs. Autant les hommes sont omniprésents et uniquement préoccupés d’elle dans les tout premiers – ceux qui ont été écrits avant le virus – autant ils disparaissent presque complètement par la suite. Ils ne sont plus que rêvés. Comme c’est aujourd’hui le cas dans la « vraie vie ». Ils ne sont plus là et pourtant les femmes sont punies, dans ces dernières histoires, beaucoup plus cruellement encore que lorsqu’elles constituaient des rivales. Parce que leur existence même ne cesse de lui rappeler qu’elle est désirable et qu’elle n’est pas désirée. Qu’elle ne peut plus l’être. Leur seul crime c’est d’être des filles avec lesquelles elle ne peut plus entrer en rivalité. Dont elle ne peut plus triompher. Et elle veut – et il faut – qu’elle le leur fasse payer. Cher. Avec une violence inouïe. Qui reste pour l’instant virtuelle. Purement littéraire. Moi, avec cette fille, je suis dans le réel. Ce qu’Iliona attend de moi – et ce cahier constitue à l’évidence un appel du pied dans ce sens – c’est que je l’y entraîne dans mon sillage. Je ne suis pas sûre de le vouloir. Hors de question que je me laisse dériver avec elle vers des excès qui ne me correspondent pas. Et puis nous ne sommes pas du tout sur la même longueur d’ondes : elle, elle veut lutter et vaincre. L’emporter. Après ça ne l’intéresse plus. Pour moi, c’est à ce moment-là que tout commence…

vendredi 5 février 2010

2034 ( 32 )

Lundi 19 juin 2034

 

J’ai eu beau frapper… tambouriner tant et plus. Personne. Et la porte était fermée à clé…
- Ho !… Il y a quelqu’un ?… Sérane, tu es là ?…
C’est la voix de Melline qui a fini par me répondre…
- C’est pas bientôt fini ce bordel ?…
- Elle est pas là Sérane ?…
- Elle est là, si !… Mais elle veut pas te voir… Alors tu te casses… Et tu remets plus jamais les pieds ici…
C’était quoi cette histoire ? Du jour au lendemain comme ça sans raison ? Il avait dû se passer quelque chose, mais quoi ? J’ai arpenté le trottoir, perplexe, indécise. J’avais au moins droit à une explication. Je suis revenue, j’ai hésité, je suis repartie. J’ai fait les cent pas sur le trottoir incapable de prendre quelque décision que ce soit. Je m’apprêtais à essayer de lui téléphoner quand Sérane est apparue, tout sourire, au coin de la rue…
- T’es déjà arrivée ?… Je t’attendais pas si tôt… Mais fallait monter… Fallait pas rester là…
- Elle m’a jetée Melline…
- Hein ?… Oh, la garce, elle va me le payer…
Elle a surgi là-haut comme une furie…
- Qu’est-ce que je t’avais dit ?… Qu’est-ce qu’on avait dit ?… Alors tu te tires… Tu dégages… Et cette fois c’est pour de bon…
Elle l’a poussée vers l’escalier, dans l’escalier qu’elle a dégringolé sur les fesses… Elle lui a jeté des affaires en vrac, pêle-mêle, des vêtements, un radio-réveil, deux casseroles, des assiettes qui sont allé s’écraser en bas…
- Et voilà !… On aura la paix maintenant… Viens !… Viens !… J’ai trop envie… Depuis le temps…
Et on a roulé sur le lit.


- Tu te remettras pas avec ?…
- Si !… Sûrement… Mais je vais d’abord la laisser mariner un peu dans son jus… Elle en prend beaucoup trop à son aise ces derniers temps… Faut qu’elle sente le vent du boulet sinon…
- Elle est partie où ?…
- Oh, pas bien loin… Elle doit être en train de chialer dans la cour derrière… Ou elle est allé faire un tour sur la jetée… Et dans deux heures grand maximum elle sera là à me supplier, à me promettre tout ce que je veux, à se mettre plus bas que terre toute seule comme une grande… - Et t’aimes ça, hein !…
- J’aime pas… J’adore… Sinon il y a longtemps que je l’aurais larguée pour de vrai… Et toi, cette fille à la fac ?… - Elle est venue en rechercher une couche…
- Que tu lui as passée… Evidemment… T’as pris ton pied ?…
- Oui… Et moi ça me fait peur…
- Peur ?… Pourquoi peur ?…
- Je me demande jusqu’où je suis capable d’aller… Je lui en veux à cette fille… Tu peux pas savoir ce que je lui en veux de m’obliger à me regarder en face… Comme je suis… C’est ça que je supporte pas surtout… C’est de ça que je la punis… Et, du coup, c’est un cercle vicieux…
- Oui, oh ben tu sais, c’est chez presque tout le monde qu’il y a des tas de trucs qui se mettent à remonter comme ça maintenant. De plus en plus. C’est obligé. On est dans un monde que de nanas. Les hommes nous manquent. Leurs queues nous manquent. Du moins à la majorité d’entre nous… Comment tu veux qu’on soit pas bourrées de frustrations et qu’on s’en prenne pas les unes aux autres ? Qu’on se fasse pas payer ? Ca sert à rien de chercher à nous voiler la face et de vouloir nous faire passer, à nos propres yeux, pour ce qu’on n’est pas… Et tu veux que je te dise ? Eh ben nous on est beaucoup moins dangereuses finalement que celles qui adoptent des postures angéliques, qui se veulent tout amour et toute bonté et qui, réfugiées derrière ces belles façades, se comportent d’autant plus comme des saloperies qu’elles sont persuadées qu’elles n’en sont pas. En empruntant toutes sortes de chemins détournés… Nous au moins c’est clair, c’est direct… Celles qui nous tombent entre les griffes c’est en toute connaissance de cause. Elles savent à quoi elles s’exposent. Elles savent ce qui les attend… Que ce soit Melline ou cette fille là-bas elles sont libres… On ne les retient pas… Elles restent ?… C’est qu’elles le veulent bien…
- Elles ne peuvent peut-être pas faire autrement…
- Ca, c’est leur problème…

 

On a passé la fin de la matinée dehors…
- Parce que sinon elle va pas tarder à nous retomber dessus l’autre… Et on a quand même bien le droit à un peu de tranquillité toutes les deux, non ?…
L’après-midi aussi… Sur la plage… Et la soirée… Indéfiniment prolongée au restaurant…

 

Quand on est rentrées elle était assise sur la dernière marche de l’escalier tout en haut…
- Qu’est-ce que tu fous là, toi ?… T’es venue baisser ton froc pour que je te reprenne, c’est ça !?… Eh ben vas-y !… Baisse-le!… Qu’est-ce t’attends ?… Oh, et arrête de chialer comme ça sans arrêt… Tu m’agaces… Et elle lui a claqué la porte au nez… Ca a timidement gratté… - S’il te plaît, Sérane, laisse-moi rentrer… S’il te plaît… Ca peut pas finir comme ça nous deux… Je ferai ce que tu voudras… Tout ce que tu voudras… Je te promets…
- J’ai déjà entendu ça dix mille fois…
- Oui, mais cette fois… Elle lui a brusquement ouvert…
- Eh bien on va voir… Vas-y !…
- Vas-y quoi ?…
- Baisse ton froc !… Il y a que ça que tu sais faire n’importe comment…
- Pas devant elle !…
- Si !…
- Tu peux pas me demander ça…
- Eh bien casse-toi alors !…
Et elle l’a poussée vers la porte…
- Non !… Non !… Attends !… Attends !… Je vais le faire…
- Oui, mais tout de suite alors !… Grouille !…
Elle nous a tourné le dos et elle l’a baissé… La culotte aussi… Jusqu’en bas sur les chevilles…
- Tu vois, j’en fais ce que je veux… Tout ce que je veux… Tu peux rester, toi… Va dans la chambre… On a à parler toutes les deux Roxane et moi…

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