D'une histoire... l'autre ( Pour adultes )

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Histoires du futur

Fil des billets - Fil des commentaires

lundi 1 février 2010

2034 ( 31 )

Vendredi 16 Juin 2034

 

La fille était là. Elle attendait. A l’évidence elle m’attendait. J’ai éclaté de rire. D’un rire moqueur. Offensant…
- Ca t’a pas suffi la baffe de l’autre fois ?…
Elle ne m’a pas répondu. Elle m’a seulement regardée. Contemplée d’un amour éperdu tout le temps que j’ai passé devant la glace. Cette fois j’ai su que j’allais le faire. Je me suis approchée. Elle n’a pas cillé…
- A genoux !… Mets-toi à genoux !…
Elle a obéi. Lentement. Sans me quitter des yeux. Des yeux de bon chien-chien fidèle. Je l’ai giflée. De toutes mes forces. Chaque joue à tour de rôle. Huit fois. Dix fois. Douze fois. Je ne sais pas : j’ai pas compté. Sa tête ballottait de droite à gauche, de gauche à droite. Elle ne disait rien. Elle continuait à me regarder… Je l’ai plantée là… Quand j’ai claqué la porte elle était toujours à genoux…

 

C’est encore à Iliona que j’ai éprouvé le besoin de raconter tout ça en amphi juste après… Iliona qui m’a attentivement écoutée… Qui a raconté à son tour…
- Quand j’étais petite j’arrêtais pas de me battre avec les autres filles… J’adorais ça… Je te rentrais dans de ces états !… Surtout que je m’en prenais toujours à des plus grandes ou à des plus costauds que moi… Je faisais le désespoir de ma mère… Ado, j’ai arrêté… C’est pas l’envie qui m’en manquait, non, mais  ça se faisait pas… C’était pas féminin… Ca correspondait pas à l’idée que je voulais donner de moi… J’ai bien mis encore deux ou trois peignées, mais en tête à tête. Sans témoins. Toujours pour des histoires de mecs. Mais les mecs maintenant, quand bien même on le voudrait, il y a plus de risque qu’on se batte pour eux… J’y pense pourtant des fois… Quand il y en a une que je peux pas voir – et il y en a plein que je peux pas voir – ou avec qui je me suis engueulée, après, le soir, quand je suis toute seule, j’imagine qu’on s’étripe… Pour un mec… Je te lui en colle une de ces sévères. Je la laisse carrément sur le carreau, oui. Et je pars, triomphante, au bras du mec… Ca me détend… Ca me fait un bien fou… On est conne des fois…   

 

Je ne le lui ai pas dit, mais moi aussi gamine… Je ne me battais pas, non… Je faisais pire. Je battais. J’avais mon souffre-douleur attitré. Une fille à ma botte. Qui me portait mes affaires. Me rendait de menus services. Que je remerciais d’une paire de gifles quand bon me semblait. Qui acceptait tout. Absolument tout pourvu que ça vienne de moi. J’étais odieuse. Résolument odieuse. Elle s’en accommodait. Plus elle se montrait servile – ce que j’exigeais d’elle – et plus j’en rajoutais dans l’abject. Plus je l’humiliais. J’étais suffisamment tortueuse pour savoir donner le change vis à vis des autres : parents, instits, camarades qui nous pensaient copines. Mais quand j’étais seule avec elle !… J’avais les pleins pouvoirs. J’en usais et en abusais. Je lui ai imposé des choses absolument monstrueuses dont je n’ai vraiment pas lieu d’être fière. Je ne le suis pas.  Ca a duré trois ou quatre ans. Jusqu’à ce que j’entre en cinquième, je crois. Jusqu’à ce que ses parents l’emmènent. En Argentine ou au Pérou. En Amérique du Sud en tout cas. J’avais oublié tout ça. J’avais essayé de l’oublier. J’y étais parvenue tant bien que mal. Et il faut que ça me retombe dessus. Que l’autre dinde vienne s’offrir pieds et poings liés. Se jeter dans la gueule du loup. Le plaisir que j’ai éprouvé tout à l’heure à l’avoir totalement à ma merci c’est exactement le même que celui que j’éprouvais alors. En plus intense encore peut-être. En plus exaltant. Et je vais la faire payer. Je sais que je ne pourrai pas m’empêcher de la faire payer – et cher – pour m’avoir fait remonter tout ça. Que je croyais définitivement enfoui. Définitivement éradiqué.

 

Pourquoi elle ? Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Est-ce qu’elle a perçu quelque chose ? Quelque chose qui était en train d’affleurer en moi et dont je n’avais pas conscience ? Que les événements actuels réactivaient à mon insu. Sans doute. Parce que je suis cernée. De tous côtés. Il y a cette fille, oui. Mais il y a aussi Sérane qui, comme par hasard, vit quelque chose du même ordre avec sa copine, et qui me tombe dessus à la plage. Et maintenant Iliona dont j’étais à mille lieues d’imaginer qu’elle pouvait éprouver une telle jubilation à se battre et qui m’en parle. Pour la première fois depuis qu’on se connaît. Si elle le fait c’est qu’elle sent que maintenant elle peut le faire. Que je suis RECEPTIVE…

 

 

 

 

22 heures

 

Valentine ne m’accompagnera pas demain. J’ai eu beau insister et insister encore. Il n’y a rien eu à faire…
- Ce n’est pas un reproche, mais si c’est pour passer deux jours à t’attendre dans une chambre d’hôtel comme la semaine dernière…
- J’avais pas le choix… Si on voulait pas que ça paraisse suspect…
- Je sais bien… Mais ce sera la même chose demain… Et toutes les fois suivantes… Tu n’as plus aucune espèce de raison plausible de venir à l’hôtel avec elle maintenant… Et moi je n’ai plus la moindre chance de vous voir ensemble…
- On sait pas… On peut jamais savoir…
- Bien sûr que si !… Mais ça fait rien… Profites-en !… Amuse-toi !…
- Je suis pas obligée d’y aller, hein !… Je peux rester là avec toi… Je préfère même… Ou bien alors on va ailleurs… Toutes les deux… Et je me trouve quelqu’un d’autre… Que je me débrouille pour ramener à l’hôtel… Tu pourras nous regarder tant que tu veux…
- Ca se décide pas comme ça… Ca se prépare. Soigneusement. Et puis c’est pas de ça dont t’as vraiment envie pour demain…
- Mais si !… Si !…
- De toute façon j’ai prévu autre chose…

 

Même elle… Même elle, sans le savoir, elle m’y envoie tout droit…

jeudi 28 janvier 2010

2034 ( 30 )

Mercredi 14 Juin 2034

 

Et elle, Valentine, elle en pensait quoi ?…
- Que tu traverses une période qui n’est pas vraiment facile… Tu changes… Tu découvres… Tu explores… Elles, elles appartiennent maintenant pour toi à un passé que tu as tendance à considérer comme révolu… Dans lequel tu as le sentiment – probablement faux – qu’elles te retiennent et qu’elles t’engluent… Alors, sans en avoir forcément vraiment conscience, tu les tiens à distance… Tu les gommes… C’est compréhensible qu’elles le prennent mal… Surtout qu’elles aussi vivent des choses importantes… Dont tu ne leur as même pas donné l’occasion de te parler… Dont tu ne t’es même pas rendu compte…
- C’est quoi ?…
- Ce serait plutôt à elles de te le dire, non, tu crois pas ?…

 

 

 

 

21 heures

 

Elles l’ont dit. On a eu une longue conversation à cœur ouvert tout à l’heure toutes les quatre. On a vidé l’abcès. Et elles l’ont dit : elles ont quitté leurs copines. Elles sont en couple maintenant toutes les deux… Ca fait presque un mois et je ne me suis aperçue de rien !… Absolument rien. J’en suis profondément mortifiée… Comment ai-je pu être aussi absente ? Indifférente à tout ce qui n’était pas ce que je vivais, moi ? J’ai éclaté en sanglots… On est tombées dans les bras les unes des autres… Réconciliées. J’ai promis que tout maintenant se passerait autrement. Redeviendrait comme avant…

 

 

 

 

Jeudi 15 juin 2034

 

Le virus aurait passé la barrière d’espèce. Non. Le virus « A » passé la barrière d’espèce. Ce qui veut dire concrètement que les animaux – en l’occurrence pour le moment les mammifères – sont à leur tour touchés. Et uniquement les mâles. Comme de bien entendu. Il va nous rester quoi à bouffer ? Déjà qu’on n’a pratiquement plus ni fruits ni légumes… Enfin, si ! Je suis de mauvaise foi : il nous reste les algues et les champignons. On essaie de prendre ça à l’humour, mais il faut bien avouer qu’on n’a pas trop le cœur à rire même si, comme à son habitude, Valentine fait tout ce qu’elle peut pour dédramatiser la situation... Pour nous rassurer…
- Ce n’est pas catastrophique… Il y a des solutions… Du même ordre que celles qu’on a mises en place pour nous, les humains… Zanella a soupiré…
- Oui, maman, oui… Mais c’est tout ce qu’on a connu, tout ce qu’on connaît qui disparaît… On est trop jeunes pour que tout nous devienne aussi vite étranger …

 

A onze heures on était encore à table, silencieuses, incapables de se lever, de se quitter… On avait viscéralement besoin de présence… Besoin les unes des autres… C’est Christopher, en klaxonnant à l’ordi, qui nous a secouées…
- Tu sais que vous allez avoir de la visite ?…
- Mieux que ça même : de nouveaux compagnons de jeu… Des chiens… Des chats… Des rats… Des lions… Des éléphants…
- C’est quoi cette histoire ?…
- T’es pas au courant ?… Maintenant le virus s’en prend aussi aux animaux… Aux mâles…
- Oui, ben ça je sais…
- Eh bien alors !… Il va falloir les mettre à l’abri… Avec vous… Comme vous… Faudra que vous soyez très gentils avec eux…
- Et que vous les branliez… Pour qu’on puisse féconder les femelles dehors… Sinon plus rien à bouffer… Pour personne…
- Oh, vous allez avoir du boulot… Fini de se la couler douce…
- Surtout que vous avez pas intérêt à vous louper… Parce que t’imagines le taureau qu’a pas déchargé depuis deux jours ?… Vaudrait mieux éviter de te pencher en avant… Parce que lui il te loupera pas… Il cherchera pas à comprendre… Et même si tu te penches pas…
- T’es pas près de pouvoir t’asseoir…
- Et les lions ?… Paraît qu’ils mordent quand ils jouissent…
- Hou la la !… On voudrait pas être à ta place, hein !…

 

On s’est défoulées. Ca nous a fait du bien. Même si au fond de nous-mêmes…

dimanche 24 janvier 2010

2034 ( 29 )

Lundi 12 Juin 2034

 

Samedi matin on a pris la route au petit jour. Il pleuvait. Il a plu tout le long du trajet…
- C’est compromis la plage…
- Ca fait rien… Vous resterez dans la chambre…
- Et toi sur le balcon ?… Tu vas attraper la mort…
Elle était si impatiente de nous voir ensemble qu’à peine la porte de l’hôtel franchie j’ai appelé Sérane…
- Ca y est… Je suis là… Tu viens ?
- Je suis pas levée… Pas habillée… Rien… Rejoins-moi chez moi, toi, plutôt…
- Mais… et ta copine ?…
- Melline ?… Elle est pas là… Et puis Melline… Viens… Je t’attends…
Et elle a raccroché…
- Qu’est-ce que je fais ?…
- Ben vas-y !… Qu’est-ce que tu veux faire d’autre ?…
- Mais… et toi ?…
- Ramène-la !… Ramène-la ici dès que tu peux…

 

Je me suis glissée dans le lit, pelotonnée contre elle…
- Tu es toute froide…
Elle a glissé ses jambes entre les miennes, m’a caressé les fesses. Une porte a claqué. J’ai sursauté…
- Qu’est-ce que c’est ?…
- T’occupe… Embrasse-moi…
- C’est Melline ?…
- Oui, mais t’occupe, j’te dis !… Elle viendra pas ici…
- Ca me gêne… Je préfèrerais qu’on retourne là-bas, à l’hôtel…
- Non… Je veux qu’elle t’entende jouir… J’ai mes raisons…

 

Quand on s’est levées il était midi. Melline était assise à la table de la cuisine et pleurait…
- Et dis quelque chose pour voir !… Essaie de dire quelque chose…
- J’ai rien dit… Je dis rien…
- Oui, ben ça t’as plutôt intérêt… Prépare-nous à manger, tiens, plutôt… Nous, on va faire un tour en attendant…

 

La pluie avait cessé. On a erré de ci de là enlacées. On est descendues jusqu’au port…
- Et si on mangeait là ?…
Un tout petit restaurant bleu encastré entre deux immeubles…
- Je connais… On y mange vachement bien…
- Et Melline ?… Elle aura préparé pour rien…
- On s’en fout de Melline… Allez, viens !…

 

On a pris place tout au fond…
- Tu la ménages pas, hein ?!…
- Je vois pas pourquoi je la ménagerais… Faut croire que ça lui convient puisqu’elle se laisse faire… Et ça va peut-être te surprendre, mais je suis bien certaine qu’elle y trouve beaucoup plus son compte que moi… Et de loin… - Ca te fait pas peur ?…
- Non… Pourquoi ça me ferait peur ?…
- Je sais pas… Peur que ça dérape… Que ça aille trop loin… On fait des choses qu’on voudrait pas des fois… Qu’on regrette après…
Et je lui ai raconté la fille giflée dans les toilettes de la fac… Elle m’a pris la main par dessus la table…
- On est de la même race toutes les deux… Mais ça j’en étais sûre…

 

Elle a voulu que je fasse la connaissance de ses amies…
- Je leur ai déjà tellement parlé de toi…
Et on a navigué de café en café… Ses yeux pétillaient du bonheur de se montrer avec moi. Elle se blotissait dans mon cou…
- Comment elles te regardent !… Comment elles m’envient !… On se quitte pas, hein !… On reste ensemble… Toute la soirée… On va en boîte… On s’éclate… Je veux que tout le monde voie que je suis avec toi…

 

Il fallait quand même que je repasse à l’hôtel…
- Pour quoi faire ?…
- Pour me changer… Me faire belle…
- Mais tu te dépêches alors, hein !… Promis ?…
Valentine lisait, allongée sur son lit. Elle m’a souri…
- Ca se passe bien ?…
- Il y a pas moyen de la ramener ici… Il y a pas moyen… Je peux bien m’y prendre comme je veux elle…
- Mais tu n’as pas à te justifier… Vous êtes entre jeunes… Profites-en… Amusez-vous… J’ai tout le reste de la semaine, moi, pour être avec toi…
- Tu es adorable…
Et je l’ai embrassée…

 

On a dansé toute la nuit, étourdies de musique et d’alcool. On ne s’est couchées, épuisées, qu’au petit matin… Quand je suis partie, vers quatre heures, elle dormait encore. Melline, affalée devant la télé, m’a jeté, sans un mot, un regard de haine farouche.

 

Dans la voiture, au retour, Valentine a voulu savoir…
- Elle devient importante pour toi ?…
- Oui… Non… Je sais pas… Elle est beaucoup trop excessive… Et en même temps c’est ce qui m’attire… me fascine… Mais c’est le genre de fille dont je crois qu’il faut se faire une amie plutôt… Parce qu’autrement, à un moment ou à un autre, ça t’entraîne dans des complications à n’en plus finir…

 

 

 

 

Mardi 13 Juin 2034

 

Monelle est venue me trouver tout à l’heure dans ma chambre. Pour me parler…
- Et je vais te dire les choses franchement… Ca ne va plus… Plus du tout… Tu es dans ton monde… Dans ta bulle avec Valentine… Je critique pas… Vous êtes heureuses… C’est tant mieux pour vous… Mais nous on existe, Zanella et moi… On vit au quotidien avec vous… Et tu nous ignores… Complètement… Valentine, elle au moins, elle fait des efforts… Elle nous parle… Elle passe du temps avec nous… Pas toi… Tu desserres à peine les dents et tu cours, à peine rentrée, t’enfermer dans ta chambre... Dont tu ne sors que pour avaler ton repas à toute allure… Tu sais quoi de ce qu’on est en train de vivre, nous ?… Rien… Et tu t’en moques éperdument… Ca ne t’intéresse pas… Alors tu sais quoi ?… Eh bien Zanella et moi on envisage très sérieusement de partir… D’aller nous installer ailleurs… Parce que si c’est pour vivre sous le même toit sans jamais rien échanger, sans jamais rien partager, ça ne nous intéresse pas… 

mercredi 20 janvier 2010

2034 ( 28 )

Lundi 5 Juin 2034

 

Je plais, c’est une évidence. Ca m’étonne encore, mais de moins en moins. Je plais aux femmes. Et je leur plais tout simplement parce que j’ai envie de leur plaire. Je le fais avec une volupté intense. Je m’offre délibérément aux regards. Je les capture. Je les captive. Je feins de les ignorer. Ils ne s’en font que plus haletants. On m’enrobe de désir. On m’enveloppe dans ses replis. J’en fonds de plaisir. On me tourne autour. On me courtise. On tente sa chance… Ca enchante Valentine à qui je rends un compte scrupuleux des admirations que je suscite, qui m’écoute sans jamais se lasser, qui me harcèle de questions… On y passe des heures… De temps à autre je m’interromps brusquement… - Ca fait quand même la fille vachement prétentieuse finalement tout ça, non ?… Elle sourit. Elle m’embrasse…
- Quand on est belle comme tu l’es, quand on a le charme que tu as, on n’est pas prétentieuse. On ne peut pas être prétentieuse. Seulement lucide.

 

 

 

 

Mardi 6 juin 2034

 

On refusait de le voir. D’y croire. Ca allait revenir. C’était une mauvaise passe. Les conséquences du mauvais temps. Des difficultés d’approvisionnement passagères. Mais il faut bien se rendre enfin à l’évidence : il n’y a pratiquement plus de fruits et légumes. Ceux qu’on parvient à trouver sont hors de prix et ne ressemblent que de très loin à ce qu’on avait l’habitude de consommer. Si ça va s’arranger ? Vraisemblablement non. Parce que d’après les informations qu’on nous dispense avec mille précautions les abeilles auraient quasiment disparu de la surface de la terre. Et sans abeilles pas de pollinisation. On nous assure qu’on travaille à la mise en place de solutions de substitution, que d’ici quelques semaines tout devrait être rentré dans l’ordre. Evidemment !… Elles ne vont pas dire le contraire… Mais ce sera quoi demain ?… Le pain ?… La viande ?… Le fromage ?… Ben oui !… Inutile de se bercer d’illusions. Tout. Peu à peu tout va y passer. On va être privées de tout. Et on ne réagit pas. On est toutes comme anesthésiées. Réagir ? Mais comment ? Contre qui ? Pour faire quoi ? Ca nous dépasse complètement tout ça. Ca dépasse tout le monde. Et d’abord et avant tout nos gouvernantes. Alors à part faire le gros dos. Et vivre. Au jour le jour. VIVRE. Le plus possible. Parce que ce qui nous attend…

 

 

 

 

Jeudi 8 Juin 2034

 

J’étais seule, en train de me refaire une beauté, dans les toilettes de la fac. Une fille est entrée. Que je ne connaissais pas ou à qui, du moins, je n’avais jamais prêté la moindre attention. Sans doute une première année. Elle s’est postée derrière moi et elle m’a regardée dans la glace. Fixée. Avec une admiration béate. Subjuguée. En adoration. J’ai fait durer, interminablement durer et puis je me suis retournée. Elle n’a pas bougé. Elle a soutenu mon regard. Ses lèvres tremblaient. Je n’ai pas su que j’allais le faire. Jusqu’au dernier moment je ne l’ai pas su. C’est parti tout seul : une gifle. Une gifle à toute volée qui lui a jeté la tête de côté et imprimé la marque de mes doigts sur la joue. Et je l’ai plantée là sans un mot.

 

Pourquoi ? Pourquoi j’ai fait ça ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je ne savais seulement pas que j’en étais capable. Surtout comme ça sans raison. Parce que qu’est-ce que j’avais à lui reprocher à la fille ? Rien. Absolument rien. Au contraire. Elle bavait d’admiration devant moi. C’était plutôt flatteur. Et je l’ai remerciée d’une grande beigne. Elle doit encore être en train de se demander ce qu’elle a bien pu faire pour mériter ça. Moi aussi. Juste après, pendant le cours de sémantique, j’étais assise à côté d’Iliona. Et je lui ai tout raconté…
- A  ton avis qu’est-ce qui m’a pris ?…
Elle a réfléchi un long moment…
- Peut-être que tu lui reprochais de pas être un homme ?… Que c’est par un homme que tu aurais voulu être admirée comme ça… Tu l’as punie de pas en être un… Ca, ce sont ses explications à elle. Pour Iliona tout continue à passer inexorablement par les hommes. Non. Elle est bien pire que ça la vérité : c’est que cette fille elle a une tête à claques.

 

 

 

 

22 heures

 

Ce soir Monelle avait ramené des fraises…
- Hein ?!… Mais t’as pu trouver ça où ?…
- C’est mon secret…
- T’as dû les payer la peau du cul… Il y en a nulle part… Elles étaient plus sucrées que celles dont j’avais conservé le souvenir. Avec un arrière-goût de réglisse qui surprenait un peu…
- Alors, elles sont bonnes ?… Elles étaient bonnes, oui… Et puis ça faisait tellement plaisir d’en manger depuis le temps… Elle a ri…
- Vous vous êtes bien fait avoir… Comme moi d’ailleurs la première fois… Ce sont pas des fraises… Ce sont des imitations puisque des vraies il y en aura plus maintenant… C’est drôlement bien réussi, hein ?!… Ils vont aussi faire des cerises, des pêches, enfin tout, quoi !… J’ai couru me réfugier en larmes dans ma chambre. Je venais brusquement de réaliser. Plus jamais un vrai fruit. Plus jamais. Tant de « plus jamais » depuis quelques mois.

 

samedi 16 janvier 2010

2304 ( 27 )

Jeudi 1er juin 2034

 

C’est Iliona qui m’a annoncé la nouvelle ce matin sur le campus: Xadine – qui n’était pas en cours – et Manon ont perdu leurs bébés. Toutes les deux. Pratiquement en même temps. Et, apparemment, elles ne sont pas les seules dans leur cas. Ce qui soulève un certain nombre de questions parce que, bizarrement, toutes celles – mais ça demande quand même confirmation – chez qui surviennent ces avortements spontanés attendaient des garçons. Serait-ce encore LE virus qui s’attaquerait désormais aux fœtus et aux seuls fœtus mâles ? Sachant que la contamination ne peut se faire que par l’intermédiaire des excréments d’insectes c’est assez peu vraisemblable. A moins qu’il soit en train de muter. Ou qu’il s’agisse d’un autre virus dont on ne sait encore strictement rien et qui n’a seulement pas été détecté. Les conversations vont bon train. On a pratiquement séché tous les cours de la matinée. Dans les cafés autour de la fac chacune y va de sa petite hypothèse et il se murmure avec de plus en plus d’insistance qu’on aurait pris la décision, en haut lieu, de limiter, autant que faire se peut, le nombre des naissances masculines tant la famine qui s’annonce devrait être ravageuse. Pour éviter les interminables polémiques et ne pas risquer une gigantesque levée de boucliers – qui ferait perdre un temps considérable – on aurait choisi d’agir le plus discrètement possible : on mettrait à profit les visites prénatales pour procéder, sous une forme ou sous une autre, à des interruptions de grossesse ciblées qu’on ferait passer pour de fâcheux incidents de parcours. L’objectif serait de ne plus laisser subsister, à terme, que trois ou quatre centres qui constitueraient de véritables réservoirs à sperme suffisants pour assurer le renouvellement de générations exclusivement féminines. Aux très rares exceptions indispensables près…

 

En attendant je me sens terriblement coupable d’avoir négligé Xadine et Manon comme je l’ai fait ces derniers temps. Quand j’étais mal, quand je sombrais, je n’avais pas le moindre scrupule à les solliciter tant et plus. Mais, dès que je n’ai plus eu besoin d’elles, je les ai superbement ignorées. Je suis d’autant plus inexcusable que, même si nous n’avons ni les mêmes horaires ni exactemement les mêmes cours, je pourrais, si je le voulais, consacrer au moins quelques minutes à Xadine de temps à autre. Elle doit avoir l’impression que je la fuis. Et se demander ce qu’elle a bien pu me faire, la pauvre !… Il faudrait – IL FAUT absolument – que je passe là-bas ce week end. D’autant que j’imagine qu’elles doivent être dans un état lamentable…


- On n’ira pas à la mer alors du coup?!…
- On peut pas y aller toutes les semaines non plus… Valentine n’a pas insisté. Elle a fait contre mauvaise fortune bon cœur. Mais elle est profondément déçue…

 

 

 

 

22 heures 30

 

Comment ça s’explique toutes ces fausses couches ? Christopher n’en a pas la moindre idée…
-J’en sais pas plus que vous… Mais sur le fond je trouve que c’est plutôt une bonne chose…
- Une bonne chose !…
- Ben oui, attends !… Parce que si c’est pour mener la même vie que celle que nous, les mecs, on mène ici depuis des mois vaut mieux qu’ils restent là où ils sont les pauvres gamins… Si on ne parvient pas à éradiquer le virus – ce dont je suis de plus en plus persuadé – on va leur offrir quoi comme perspectives d’avenir ?… Des années et des années à essayer d’imaginer, derrière des baies vitrées, ce que c’est que le soleil sur la peau, le vent dans les cheveux, les pieds dans une rivière ?… Ils feront quoi de leurs journées ?… Rien. Quand ils auront grandi, si… On les occupera à remplir les petites éprouvettes… Ils se branleront encore, encore et encore… Jusqu’à l’écoeurement… Sans avoir seulement jamais touché une chatte… Sans en avoir seulement jamais vu une « en vrai »… Sans jamais avoir été dedans… Est-ce que ça leur manquera ?… Sans doute pas : on ne regrette que ce qu’on a connu… Nous ça nous manque… Moi ça me manque… Tu peux pas savoir ce que je donnerais certains soirs pour serrer une femme contre moi, pour enfouir ma tête entre ses cuisses, pour la voir chavirer de bonheur dans mes bras. Eh bien non…  Non… On n’y a pas droit… Pour y avoir droit fallait être en couple avant… La seule chose qu’on nous demande à nous maintenant c’est de nous amuser à longueur de journée avec ce qu’on a entre les jambes pour produire suffisamment de la précieuse semence. Si tu savais ce qu’on ressent quand même ça c’est devenu une corvée !…

 

 

 

 

Dimanche 4 juin 2034

 

J’ai passé la journée d’hier avec Xadine et Manon. J’aurais bien mieux fait de partir retrouver Serane à la mer avec Valentine. Parce qu’elles n’avaient absolument pas besoin de moi. Elles affichent toujours ce même air de contentement béat. Comme s’il fallait absolument qu’elles proclament haut et fort que, quoi qu’il arrive, quoi qui se passe, rien jamais ne peut les atteindre. Et qu’elles n’ont besoin de personne. Qu’un ineffable et permanent tête à tête avec elles-mêmes suffit à leur bonheur. Je le saurai. Et je ne suis pas près de remettre les pieds là-bas…

mardi 12 janvier 2010

2034 ( 26 )

Lundi 29 Mai 2034

 

En fin d’après-midi, samedi, elle a absolument tenu à m’emmener chez elle…
- Que tu voies où j’habite au moins… Et que je prenne des affaires… Qu’elle a fourrées pêle-mêle dans un grand sac… Une fille a surgi…
- Qu’est-ce que tu fais ?… Tu te casses ?…
- Juste pour la nuit…
- Fais attention, Sérane !… Fais attention à ce que tu fais… Parce que c’est moi qui pourrais bien finir par partir à force que tu tires trop sur la corde… Et pour de bon… Elle a éclaté de rire…
- Toi ?!… Tu feras trois fois le tour du pâté de maisons et tu reviendras me manger docilement dans la main… Comme d’habitude… Allez, à demain…

 

Juste le temps de se passer un coup de peigne dans la chambre et on est descendues dîner. Valentine est venue – presque aussitôt – occuper la table à côté de la nôtre… Elle nous a lancé un souriant bonsoir et nous a ensuite, en apparence, complètement ignorées…
- Bon, ben voilà… T’as fait la connaissance de Melline tout à l’heure…
- Elle avait l’air de mal le prendre nous deux…
- T’occupe… Ca n’a pas d’importance…
- Je voudrais pas qu’elle te plaque à cause de moi…
- Ce serait pas une grosse perte… Mais de toute façon elle le fera pas… Elle a pas l’étoffe pour… Je peux bien faire tout ce que je veux… Coucher avec qui je veux… La pousser à bout – et je m’en prive pas – elle reste… Ou, si elle part, ça dure vingt-quatre heures et elle revient me supplier à genoux de la reprendre… Je sais pas pourquoi j’accepte d’ailleurs… Enfin si !… Quelqu’un comme elle qui n’a pas la moindre personnalité, pas la moindre consistance dans un sens ça a quelque chose de profondément jouissif d’en faire tout ce que tu veux. Absolument tout. Même si, dans un autre, c’est mortellement ennuyeux… Bon, mais on va pas passer la soirée à parler d’elle… Je me la coltine assez comme ça… Dis-moi des trucs sur toi plutôt… Sur tes mecs, tiens !… Ben prends pas cet air effaré… T’en as bien eu avant tout ça, non ?… Et alors ?… Ca se passait comment ?… Tu regrettes ?…
- Oui et non…
- Mais si, tu regrettes, c’est obligé… Tout le monde regrette… Celles qui prétendent le contraire encore plus que les autres… Parce qu’on peut dire ce qu’on veut les nanas c’est bien, c’est super même souvent, mais ça remplace pas… J’en crève, moi, certains soirs de pas en avoir un de mec, un qui ait une queue, un qui me prenne contre lui et qui me baise toute la nuit… Et me dis pas que ça t’arrive pas d’en avoir envie aussi… Que ça t’est jamais arrivé… Parce que je te croirai pas… Et, tiens, tu veux que je te dise ?… Tu sais pourquoi je me montre aussi odieuse avec Melline souvent ?… Parce que je voudrais que ce soit un mec à sa place… Parce qu’elle en est pas un…

 

De retour dans la chambre j’ai trouvé un prétexte bidon – j’ai prétendu que j’avais oublié les clefs de chez moi en bas sur la table – pour passer faire un petit coucou à Valentine à côté. Je me suis jetée dans ses bras. On s’est fougueusement embrassées et je suis repartie, heureuse de ce que j’allais lui offrir. Que je lui ai passionnément offert.

 

Dans la nuit j’ai rêvé. J’ai rêvé que tout était redevenu comme avant. Il y avait des hommes. Partout. Encore plus qu’avant. Et j’en avais un avec moi dans mon lit. Qui allait et venait en moi. Tournée sur le côté, béante, je l’accueillais avec reconnaissance. Il y avait si longtemps !… Une première ondée de plaisir m’a réveillée… Mais… Mais c’était vrai !… Il y avait vraiment une queue qui m’avait investie, qui me besognait avec conviction. Et quelqu’un au bout. Un ventre contre mon dos. Une main dans mes cheveux. Je n’ai pas cherché à comprendre. J’ai pris ce qu’on me donnait. Tout au fond de moi quelque chose savait que ce n’était pas un homme. Que ça ne pouvait pas être un homme. Dans mon demi-sommeil, dans l’obscurité, j’ai fait semblant de croire que si. C’était si bon… J’ai joui. Deux fois. Trois fois. Je ne sais plus. Ca m’a quittée… C’est resté tout dur, tout gluant contre mes reins… Ca s’est détaché… Je me suis mise sur le dos. A côté, dans la pénombre, Sérane l’a porté voluptueusement à sa bouche… - Il est tout plein de toi… Elle l’a enfoui en elle. Je suis venue me poser sur ses seins.

 

Au petit matin elle s’est penchée sur moi, m’a déposé un rapide baiser sur les lèvres…
- Faut que j’y aille… Je travaille… Tu reviendras ?… J’ai fait signe que oui… Je me suis levée, je l’ai regardée s’éloigner en bas par la fenêtre et je me suis précipitée pour rejoindre Valentine à côté… Je me suis blottie contre elle…
- Tu as aimé ?… Elle ne m’a pas répondu. Elle m’a serrée très fort contre elle.

 

 

 

 

Mardi 30 Mai 2034

 

On n’est pas rentrées tout de suite. On a pris notre journée toutes les deux. Pour une longue promenade, main dans la main, en bord de mer. Un déjeuner en tête à tête sur le port. Une longue errance, de magasin en magasin, à travers les petites rues derrière. On n’en a pas reparlé. Pas une seule fois. Mais il y avait quelque chose d’autre entre nous. Quelque chose de plus. Quelque chose de fort et d’infiniment rassurant. Quelque chose dont j’ai la certitude absolue que ça nous lie indissolublement à tout jamais. Parce que ce qui a eu lieu a eu lieu. Comme ça a eu lieu. Et aura encore lieu. C’est un bonheur que je lui offrirai – et que je m’offrirai – chaque fois que je le pourrai…

 

Au retour je me suis précipité sur l’ordi. Christopher était bien là. En pleine conversation, mais il était là. Ouf !

vendredi 8 janvier 2010

2034 ( 25 )

Vendredi 26 Mai 2034

 

Valentine a fait la moue…
- Il n’en sait rien du tout ton Christopher en fait… Dans le contexte actuel on entend tout et le contraire de tout… N’importe qui affirme n’importe quoi… Et on peut trouver de quoi justifier scientifiquement les a priori les plus contradictoires… Qu’il faille prendre la situation au sérieux c’est évident, mais de là à en dresser un tableau apocalyptique… Tu auras toujours des optimistes béats et des pessimistes radicaux… Ce sont rarement eux qui trouvent des solutions. Parce qu’ils n’ont pas du tout envie qu’il y en ait…
- Ce que je voudrais pas, surtout, dans l’immédiat, c’est qu’il fasse une grosse connerie Christopher… Qu’il se tire du centre et qu’il aille se ramasser cette saloperie de virus…
- Il ne le fera pas… Il y pense… Il en rêve… Ce qu’on peut comprendre : ça fait des mois qu’ils sont enfermés là-dedans… Sa fuite il passe son temps à la construire… A l’argumenter… A s’en donner quotidiennement la représentation… Tu lui as servi de public hier soir… Tu as donné à son départ un semblant de réalité… C’est suffisant… Il ne partira pas : il sait trop bien ce qu’il risque… Il restera bien sagement là où il est. A l’abri. Loin d’un monde extérieur qu’il est de moins en moins en état d’affronter au fur et à mesure que le temps passe… Il ne court aucun danger…
- Tu crois ?…

- Je crois pas… Je suis sûre…

 

 

 

 

Samedi 27 Mai 2034

 

On a pris la route à cinq heures…
- Et si ça tombe elle va pas venir…
- Bien sûr que si !… Elle t’a dit quoi au téléphone ?…
- Ben ça… Qu’elle me rejoindrait sur la plage… Et qu’après on aviserait…
- C’est tout ?…
- Oui… Elle avait l’air surprise… Comme si je lui étais sortie de l’idée… C’est pour ça… Si ça tombe elle avait prévu autre chose… Elle viendra pas… Elle en a rien à foutre de moi…
- Oui… Alors ça !… Il y a pas de risque… Quand on voit comment elle te dévorait des yeux… Non… Elle s’attendait pas à ton coup de fil… Surtout aussi tôt… Elle est tombée des nues… Elle doit se maudire maintenant de n’avoir pas mieux réagi… Et être sur son petit nuage…

 

- Eh !… Tu vas où ?… C’est là l’hôtel…
- J’ai réservé ailleurs…
C’était un truc grand luxe en front de mer…
- T’es complètement folle… Ca doit coûter une fortune un machin pareil…
- T’occupe !… C’est mes oignons…
- Et ce balcon !… On est pratiquement sur la plage…
- Comme ça je pourrai surveiller ce qui s’y passe… A condition bien sûr que vous ne vous éloigniez pas trop toutes les deux… Bon, mais viens !… Je vais te montrer ta chambre…
- Ma chambre ?… Comment ça ma chambre ?…
- Tu auras très certainement envie de la ramener… Vous aurez besoin d’un peu d’intimité toutes les deux… Et moi je suis supposé ne pas exister… Mais j’aurai le balcon pour être un peu avec vous…
- Tu es machiavélique… Epouvantablement machiavélique…
- Ca te choque tout ça ?…
- Non… Je t’adore…
Et on a roulé toutes les deux fougueusement sur le lit…

 

A peine le temps de m’installer – juste sous les fenêtres de l’hôtel – et elle a surgi de nulle part…
- Salut !… T’es arrivée drôlement de bonne heure, dis donc !… Mais t’as raison… C’est le matin qu’on en profite le mieux… Quand il y a pas trop de monde… Elle est toujours pas avec toi ta copine ?… Non ?… C’est tous les week-end qu’elle travaille alors ?!… Et tu t’ennuies pas trop toute seule ?… Oh mais ici, t’auras pas le temps, tu verras… Je t’emménerai dans tout un tas d’endroits… Je te ferai rencontrer des filles… Et des pas tristes… Si tu veux, bien sûr…
- C’est gentil, mais du monde, tu sais, j’en vois en pagaille toute la semaine… Alors je préfèrerais rester au calme, là, sur la plage… Toute seule… Ou à discuter tranquillement avec toi…
- Oui, ben franchement, moi aussi…

 

Et on a parlé. De tout. De rien. D’elle. De moi. Elle travaillait dans un cabinet d’architecte. Ca lui plaisait. Sans plus. Elle en avait une, elle aussi, de copine, oui, mais bon... Ca durerait ce que ça durerait. Et moi ?… C’était sérieux avec la mienne ?… J’ai éludé… Elle n’a pas insisté…
- Oui… Tu veux pas en parler… C’est pas facile… Pour personne…  

 

- Ca commence à cogner sérieux…
- Pas mal, oui…
- J’ai de la crème… Tu veux que je t’en passe ?… Elle n’a pas attendu la réponse. Elle s’est agenouillée et a doucement massé les épaules, les omoplates, le dos, à petites touches fermes et légères à la fois…
- Tu sais y faire…
- C’est surtout que j’aime bien … Les reins… Le creux des reins… Sous l’élastique du maillot le haut des fesses… Les fesses… Je me suis abandonnée… Voluptueux bien-être… Elle est descendue entre elles, s’est aventurée plus bas, plus loin…
- Non… S’il te plaît… Non… Il y a du monde autour…
- On va quelque part alors…
- C’est là-haut que je suis à l’hôtel… Juste au-dessus…

 

Elle s’est redressée, appuyée sur un coude…
- J’étais sûre que je t’aurais… Sûre… Dès que je t’ai vue je me le suis dit : « Celle-là, elle est pour moi… Il me la faut… Sous ses airs de Sainte-Nitouche… »… Ca n’a pas été bien difficile finalement… Beaucoup moins que je croyais… Elle te contente pas ta copine ?…
- Oh si, si !… Bien même… Pourquoi tu demandes ça ?…
- Non… Je sais pas… Comme ça… Vu comment t’as joui… On dirait que t’es sevrée depuis des semaines… J’ai souri…
- Tu t’y prends si bien… Je pouvais quand même pas lui dire que savoir Valentine là, tout près, à côté, à nous épier ça me mettait dans tous mes états… 

lundi 4 janvier 2010

2034 ( 24 )

Mercredi 24 Mai 2034

 

Maintenant que j’y suis – grâce à Valentine – attentive je suis bien obligée d’admettre que je ne laisse pas indifférente. Que ce soit à la fac, dans la rue, ou ailleurs. Et j’avoue que l’intérêt qu’on me porte à l’évidence – quelquefois de façon extrêmement appuyée – ne laisse pas de me surprendre. Je ne me suis jamais considérée comme laide, mais je ne me suis jamais ressentie non plus comme une beauté irrésistible. Plutôt banale. Comme il en existe des milliers. Alors pourquoi moi ? La question fait beaucoup rire Valentine…
- Et pourquoi pas toi ?… Elle m’embrasse…
- Tu es trop dans ton genre… Je ne te connaîtrais pas aussi bien je penserais que tu nous fais le coup de la fausse modestie… Mais tu es belle, Roxane !… Tu es belle !… Et surtout… surtout… tu as quelque chose… quelque chose d’indéfinissable… quelque chose que les autres n’ont pas… Quelque chose qui fait qu’on ne peut pas ne pas te remarquer…
- Et c’est quoi ?…
- Ca !!!…

 

 

 

 

Jeudi 25 Mai 2034

 

Ca continue. Je plais, c’est clair et il faut bien reconnaître que c’est, ma foi, fort agréable. Ca ressemble un peu à ce que je pouvais éprouver avant quand je sentais que le regard des hommes s’attardait sur moi. Je n’en ai jamais vraiment joué – j’étais sans doute trop jeune ou trop complexée – ni vraiment profité – il y avait Kerwan – ça y ressemble un peu, oui, mais c’est quand même très différent. Et beaucoup plus gratifiant. Parce que les hommes ont toujours été les hommes : prêts à simuler toutes les admirations pour obtenir ce qu’ils voulaient. Et on n’était au fond jamais vraiment dupes. Même si on faisait souvent semblant de l’être. Avec les femmes on est dans un autre registre. Entre égales. Elles savent de quoi elles parlent. Leur admiration n’est jamais feinte. Et quand elles te désirent – si elles te désirent – c’est en toute connaissance de cause. Pour toi. Le désir des hommes, lui, se nourrissait de ce qu’ils croyaient que tu étais ou de ce qu’ils avaient envie que tu sois.

 

Reste que je ne m’explique pas pourquoi, jusqu’à présent, je ne m’étais pas rendu compte de l’effet que je produisais sur les autres femmes. Sur certaines d’entre elles en tout cas. Monelle a une explication... Monelle a toujours des explications pour tout… - C’est tout simplement qu’avant elles ne te regardaient pas… Et elles ne te regardaient pas parce que tu n’avais pas envie de leur regard sur toi… C’est pas plus compliqué que ça… C’est peut-être pas compliqué, mais c’est pas vraiment convaincant non plus…

 

 

 

 

 

23heures30

 

Christopher envisage sérieusement de s’évader…
- T’évader ?… Comment ça ?… Où ça ?…
- N’importe où… Droit devant moi…
- Tu vas quand même pas faire un truc pareil ?!…
- Ben pourquoi ?…
- Tu te rends compte des risques que tu prendrais ?… On t’aurait vite repéré de toute façon… Et rattrapé…
- Pas si je me débrouille bien… Il y a des tas de cachettes possibles…
- C’est de la folie !… Avec le virus…
- Je vais mourir ?… Et alors ?… Un peu plus tôt un peu plus tard… Tu les regardes les infos ?… Pas les officielles… Non… Les autres… Les vraies… Moi, si !… J’ai le temps… J’ai  que ça à foutre… Et c’est éloquent… On va tous mourir… Tous… Vous comme nous… Et de la pire des façons… On va mourir de faim…
- C’est pas ce que dit la ministre… On fait partie des rares pays dont les stocks alimentaires atteignent un niveau satisfaisant…
- Parce que tu imagines que les autres ils vont se laisser crever en nous regardant manger ?… Ben non… Non… Quand t’as plus rien, mais ce qui s’appelle rien, à te mettre sous la dent eh ben tu vas là où il y a quelque chose… Ce sont des millions de réfugiées qu’on va voir débarquer dans les mois qui viennent… Qui vont se répandre partout avec une seule idée en tête… Manger… Manger… Manger… On va les arrêter ?… Comment ?… En déployant l’armée aux frontières et en tirant sur tout ce qui bouge ?… Il en passera quand même… Et quand bien même on y arriverait c’est reculer pour mieux sauter… Les terres sont épuisées… Si on réussit, ici ou là, à faire malgré tout, pousser quelque chose les parasites et les maladies détruisent tout… Alors quand bien même on parviendrait à rester entre nous c’est reculer pour mieux sauter… Et pour finir par s’égorger les uns les autres pour une feuille de laitue rachitique… Alors je sais pas combien de temps il me reste… je sais pas combien de temps il nous reste et je m’en fous… Le virus je m’en fous… Je demande pas grand chose : juste à mourir dehors. Au soleil. Libre…

 

« Rien à signaler » notait Louis XVI, dans son Journal le 14 Juillet 1789. Rien à signaler et son monde était en train de s’écrouler autour de lui… Sur lui. On est en train de faire exactement la même chose. On court à notre perte et moi je ne trouve rien de mieux à faire que de me préoccuper de l’effet que je produis sur les unes ou les autres. C’est pitoyable. Lamentable. J’ai mal. Mal de moi. Mal de ce que je suis. Mal de ce qui nous attend.  

vendredi 1 janvier 2010

2034 ( 23 )

Dimanche 21 Mai 2034

 

8 heures

 

Je venais à peine de me coucher hier – il était six heures du matin ! – quand Valentine est rentrée… Elle a passé la tête…
- Tu dors pas ?… Elle s’est glissée à mes côtés, m’a prise contre elle…
- Valentine ?!…
- Oui ?…
- J’ai quelque chose à te dire… C’est important… Il faut qu’on vive… Qu’on vive tant qu’on peut… Tu crois pas ?… - Bien sûr que si !… Mais pourquoi tu me dis ça ?…
- Parce que… Parce que ça m’a paru tellement évident d’un seul coup… Si on faisait quelque chose aujourd’hui toutes les deux ?… Quelque chose de différent… Si on allait quelque part ?… A la mer par exemple… Ca te dirait pas ?…

 

- Ca fait quand même drôle !…
- Quoi donc ?…
- D’être sur la plage et qu’il y ait pas un seul homme… Nulle part… Avant t’en avais toujours à te tourner autour…
- Ca te manque ?…
- Dans un sens oui et dans un sens non…
- Si t’avais autant de succès avec eux que t’en as avec les femmes !…
- Comment ça ?…
- Tu vois pas comment ça passe et repasse sans arrêt depuis qu’on est installées là… Comment on te dévore des yeux…
- Tu te l’imagines…
- Non, je me l’imagine pas, non… Et je suis bien tranquille que si t’étais toute seule il y a belle lurette qu’on serait venu te brancher… - C’est pas parce que je te plais à toi qu’elles doivent toutes me trouver à leur goût… - Il y en a beaucoup plus que tu crois… Ou que tu veux bien l’admettre…

 

Elle en a reparlé le soir à table…
- Tu peux pas savoir comme j’aime ça qu’on te regarde… Qu’on ait envie de toi… Elle m’a pris la main…
- Et si on faisait comme si on se connaissait pas demain à la plage ?… Ca les gêne quand je suis là avec toi… Elles osent pas autant qu’elles voudraient… Tandis que si on se sépare je pourrai les regarder te désirer tout leur saoul… Faire des travaux d’approche… Chercher à te séduire…
- Oh, si tu veux… Mais tu vas être déçue, tu sais…
- Ca, je crois pas, non… Dans la chambre, après, elle a été follement ardente…

 

 

 

 

Lundi 22 Mai 2034

 

Elle l’a pas été, déçue. C’était vrai. Il y en a eu. Qui passaient. De plus en plus près. Qui me jetaient des coups d’œil. Qui cherchaient à avoir mon regard. Une surtout qui a fini par venir s’allonger tranquillement à côté de moi…
- Je peux ?… Moi aussi je suis toute seule… Et c’est pas marrant parce que j’adore parler. Pas toi ?…
Elle n’a pas attendu la réponse. Elle a parlé. Beaucoup. Elle m’a regardée. Au moins autant. Derrière elle, par dessus son épaule, à quelques mètres de là, Valentine ne nous quittait pas des yeux…
- T’as une copine ?… J’avais, oui…
- Et elle est pas avec toi ?… Elle travaille ?…
Elle travaillait, c’est ça…
- Et t’es venue en week end toute seule… Tu repars quand ?…
- Tout-à-l’heure… Faut que je sois rentrée ce soir…
- C’est con !… Si on avait su… On aurait pu aller en boîte ensemble toutes les deux plutôt que de rester à s’ennuyer chacune dans son coin… Et je t’aurais montré des trucs drôlement sympas… Mais peut-être que tu reviendras ?…
- Oh, sûrement!… Maintenant avec les beaux jours…
- Appelle-moi alors !… Appelle-moi !… Tu m’appelleras ?…

 

Valentine a levé sur moi un regard interrogateur…
- Et tu vas faire quoi ?… Tu vas donner suite ?…
- Comme tu veux…
- Ah non, non !… Pas comme je veux, non !… Il faut que tu en aies envie, toi !… C’est pas la peine sinon…

 

 

 

 

Mardi 23 Mai 2034

 

Et j’en ai envie, oui. C’est dingue ce que j’en ai envie. Parce qu’elle en a envie. C’est son envie qui me donne envie. Même si je ne la comprends pas forcément très bien. Mais ça la met dans un tel état que du coup moi aussi. J’arrête pas d’y penser. De m’imaginer avec cette fille. Dans ses bras. Avec Valentine qui nous observe. Que ça rend folle. La nuit dernière j’en ai même rêvé. Ca m’a réveillée. J’étais trempée. Je n’ai pas pu me rendormir avant de m’être caressée en y pensant. Et c’est venu presque tout de suite.

mardi 29 décembre 2009

2034 ( 22 )

Jeudi 18 Mai 2034

 

Tout le monde ne réagit pas comme Valentine. Tant s’en faut. On ne parle plus que de ça. Partout. Ca ressasse, ça ressasse et ça ressasse encore. On cherche à se rassurer. Sans jamais y parvenir. Les Cassandre s’en donnent à cœur joie et sapent allègrement le moral de celles qui s’efforcent de conserver un minimum d’optimisme. En parler n’avance à rien. Tout le monde le sait. Personne ne peut s’en empêcher. Nous non plus. On avait pris de sages résolutions : entre nous ici, à la maison, pas un mot là-dessus. Jamais. On n’arrête pas. D’une façon ou d’une autre ça revient sans arrêt sur le tapis.. Parce que ça nous habite la tête à toutes. C’est peut-être ce qui a mis Valentine en fuite : elle n’est pas rentrée depuis hier matin. C’est une explication, mais je sais bien que ce n’est pas la bonne… Elle est avec une fille…

 

 

 

Vendredi 19 Mai 2034

 

Moi aussi… J’allais pas rester là à me morfondre toute la soirée toute seule et je suis retournée au bar de l’autre jour… La tête d’Ophélie quand elle m’a vue !… - C’est toi !… C’est pas vrai que c’est toi !… Tu peux pas savoir ce que je suis heureuse !… Elle l’était… Transfigurée… Les yeux embués… Les yeux chavirés… Ivre de l’envie de moi… Elle m’a entraînée… Elle m’a emportée… - Viens !… S’il te plaît, viens !… Viens !… Dans sa chambre… - Toi !… Toi !… Toi !… Elle m’a fougueusement déshabillée – dépiautée – poussée vers le lit… Elle a enfoui sa tête entre mes cuisses… Gémi du bonheur d’y être… Heureuse de moi…  Et j’ai été heureuse de son bonheur de moi…

 

 

 

 

22 heures

 

Monelle a soupiré… - Tu te poses beaucoup trop de questions… Tu t’en es toujours beaucoup trop posé d’ailleurs… Pourquoi vouloir à tout prix définir ce qu’on éprouve ?… Mettre des mots sur les sentiments ?… Est-ce qu’on ne peut pas se contenter de vivre tout simplement ?… Tu es bien avec Valentine… Continue… Tu es bien avec Ophélie… Continue… Et arrête de couper les cheveux en quatre… De tout compliquer… - Il faut bien savoir… - Savoir quoi ?… Si t’es amoureuse ?… Et de laquelle ?…  Quel intérêt ?… Tu veux que je te dise ?… Que je te dise vraiment ?… Il n’y a que de toi que tu sois amoureuse… Tu n’as jamais été amoureuse que de toi… De l’image de l’amour que tu t’es forgée à quatorze ans… Et dans laquelle il faut que les autres rentrent coûte que coûte… Bon gré mal gré… Ce n’est pas ça aimer… Il n’y a pas L’AMOUR… Il y a DES amours… Uniques et irremplaçables… Qui s’inventent chaque fois différentes avec chaque partenaire… Tant qu’on n’a pas compris ça… Mais tu n’en es plus très loin… Tu en es même tout près…

 

 

 

Samedi 20 Mai 2034

 

5 heures du matin

 

Après ma conversation avec Monelle, hier soir, j’ai brusquement éprouvé l’impérieux besoin d’aller dialoguer avec Christopher. Pourquoi lui ? Je ne sais pas. Il était occupé ailleurs et j’ai dû insister longtemps. Près d’une heure… - Tiens, une revenante !… Ben, où t’étais passée ?… On a eu un peu de mal au début, mais on a très vite retrouvé nos marques et on a discuté comme deux vieux copains jusqu’à cinq heures du matin. Il est – comment dire ? – désabusé. Sans plus de goût à rien… - Le temps passe, c’est tout… Chaque jour ressemble à tous les autres. Les mêmes trucs à faire. Les mêmes têtes. Les mêmes petites histoires. Les mêmes petites plaisanteries. Les mêmes engueulades pour les mêmes conneries. T’as rien. Rien qui te donne vraiment envie de vivre. Si tu regardes devant toi qu’est-ce que tu vois ?… Un demain qui va ressembler comme deux gouttes d’eau à aujourd’hui. Et à tous les jours d’avant. Et à tous ceux d’après. Complètement vides. Rien pour les habiter. Enfin, si !… La trouille… La trouille que malgré toutes les précautions qui sont prises ça finisse par te tomber dessus à toi aussi… Sans parler des catastrophes qu’on nous annonce et dont personne ne sait si nos scientifiques et nos politiques seront capables de nous les éviter… Et on peut sérieusement en douter… Alors tu sais ce que c’est le pire ?… C’est de te dire que tu vis peut-être tes dernières semaines et que tu ne peux même pas en profiter… Que t’as rien pour les habiter… Si tu savais comment on vous envie, vous, à l’extérieur, de pouvoir vivre à plein… Ce que vous voulez… Comme vous avez envie… - On le fait pas forcément… - Oui, mais vous pouvez le faire…

 

Il a raison. Evidemment qu’il a raison. On se pose beaucoup trop de questions. Il faut vivre, vivre et encore vivre. Tout de suite. Maintenant… Nous on a la chance de pouvoir le faire…

samedi 26 décembre 2009

2034 ( 21 )

Dimanche 14 Mai 2034

 

- Je serai pas là ce soir… Juste ça. Sans autre explication…. Je ne me suis pas abaissée à lui demander où elle allait, ni pour faire quoi, ni avec qui… - Oui, je ne serai pas là ce soir… - Ca tombe bien… Moi non plus… Et, hier soir, je suis effectivement sortie. Sans véritable envie. Sans but. Je me suis promenée au hasard et j’ai fini par échouer dans ce bar où Monelle nous avait entraînées le soir de l’anniversaire de Valentine. Il y avait cette fille qu’elle nous y avait présentée, qui m’a tout de suite reconnue, qui est venue s’asseoir à ma table. J’avais besoin de parler. J’ai parlé. On a bu. Plus que de raison. Je n’ai pas l’habitude. J’ai sombré. J’ai vaguement senti qu’on me portait, qu’on me déshabillait. Je me suis endormie comme une masse…

 

Au réveil il faisait grand jour. Des lèvres me couraient, précises et douces, sur la peau… Je les ai laissé y errer à leur guise. Elles sont remontées. Se sont posées sur les miennes. Une langue s’est insinuée entre elles. Tout s’est brusquement fait plus ardent, plus passionné. Elle s’est savamment occupée de mes seins. Elle m’a ouverte. J’ai chaviré. Elle a insisté… Insisté encore… J’ai perdu pied… Elle est venue se couler contre moi, m’a picoré le cou de petits baisers… - Quelle jouisseuse tu fais !… Et dire que je sais même pas comment tu t’appelles… - Roxane… Et toi ?… - Ophélie… Tu reviendras ?… On se reverra ?… - Je sais pas… Peut-être… - Reviens, s’il te plaît, reviens…    

 

J’ai précipitamment regagné la maison… Valentine était rentrée… - Je peux te parler ?… Et je lui ai tout dit. D’un trait. Sans reprendre mon souffle… Elle a souri… - Tu fais bien ce que tu veux… Tu n’as pas de comptes à me rendre… - Ca t’est complètement égal alors que j’aille avec une autre !… Tu t’en fiches… Elle m’a attirée contre elle, a plongé ses yeux dans les miens… - Je m’en fiche pas, non… Ce que je veux, c’est que tu sois heureuse… Epanouie… Comme tu l’entends… Avec qui tu l’entends… Sans te poser de questions qui n’ont pas lieu d’être… - Tu as d’autres filles que moi, hein !?… - Oui… Et ça ne t’enlève rien à toi… Ni à elles non plus d’ailleurs… A personne… En amour ce qu’on donne à l’une on ne le prend pas à l’autre… Au contraire… Chaque relation s’enrichit de toutes les autres… Non ?… Tu crois pas ?… - Je sais pas… Dans un sens je me dis que oui et dans un sens je me dis que non… Elle m’a doucement embrassée… - Va vite t’habiller… Je t’emmène au restaurant…

 

Dans la rue elle m’a enlacée. On a marché longtemps, lentement, serrées l’une contre l’autre. On croisait d’autres femmes qui nous enveloppaient, au passage, d’un regard complice ou indifférent, rarement réprobateur… - T’as envie d’aller où ?… - Où tu veux… Choisis, toi !… Ca a été un restaurant de fruits de mer et de poisson au bord de l’eau… Au dessert je n’ai pas pu m’empêcher de poser la question… - Tu crois que ça va durer nous deux ?… - Il n’y a pas de raison… A condition qu’on ne se montre ni possessives ni exclusives l’une avec l’autre… C’est quelque chose que, pour ma part, je ne supporterais pas… Et que tu ne supporterais pas non plus… Ce qui t’est arrivé hier soir se reproduira… Tu auras envie d’autres femmes que moi… Mais bien sûr que si !… Et c’est parfaitement légitime… Si tu y renonces à cause de moi, sous prétexte de m’être fidèle, tu m’en voudras forcément, consciemment ou pas, et tu finiras par te détacher de moi, persuadée que je t’étouffe, que je t’empêche de vivre… Alors que c’est toi qui t’étoufferas toute seule… Comme une grande… Et je paierai les pots cassés… 

 

 

 

 

Mardi 16 Mai 2035

 

On vient de publier des chiffres extrêmement alarmants : dans trois ans la famine aura gagné l’Europe. C’est pratiquement inéluctable. A moins qu’on ne prenne immédiatement des mesures drastiques. Ce qui est le cas : tout ce qui peut être converti en terre agricole va l’être sans délai et toutes les terres agricoles, sans aucune exception – celles du moins qui ne sont pas totalement épuisées et qui pourront être irriguées – vont être exclusivement consacrées à la culture de produits de première nécessité. Il n’est pourtant absolument pas certain que ces mesures soient suffisantes. Et on laisse entendre que, dans un avenir très proche, les restrictions alimentaires ne pourront pas être évitées.

 

Reste à savoir si tout cela est vrai. Si on ne noircit pas à plaisir le tableau. Si on ne fait pas dire aux chiffres ce qu’on veut. Ou si on ne les a pas un peu « orientés » . Parce qu’ils tombent vraiment, comme par hasard, au meilleur moment possible pour nos dirigeantes qui font des pieds et des mains depuis des semaines pour nous convaincre qu’il convient de limiter, autant que faire se peut, le nombre des naissances masculines. Et qui y parviennent. Malgré la résistance bruyante et acharnée d’un certain nombre « d’attardées ». Elles vont bien évidemment jouer maintenant sur du velours : d’un côté il est indispensable d’assurer le renouvellement des générations, mais, de l’autre, il est tout aussi indispensable de restreindre le nombre des bouches à nourrir. La solution s’impose d’elle-même : il faut mettre au monde des filles, des filles et encore des filles. Et quelques mâles appelés à jouer ultérieurement le rôle de bourdons. Faut pas rêver : on est condamnées à se passer d’eux. Et pour longtemps. Et peut-être, en prime, à crever de faim. Il y a pas à dire : l’avenir s’annonce sous des couleurs radieuses…

 

- Il est pas encore là l’avenir… Et personne ne sait vraiment de quoi il sera fait… Personne… Alors on va pas le laisser nous gâcher le présent… Parce que le présent lui au moins on le tient… Et Valentine m’a entraînée dans la chambre. On a eu toute la nuit à nous. Rien d’autre que nous.

dimanche 20 décembre 2009

2034 ( 20 )

Lundi 8 Mai 2034

 

Elles ont prévenu qu’elles ne rentreraient que demain. Ca tombe bien. On peut profiter à plein de ce long week end, Valentine et moi. Elle est adorable. Pleine de prévenances. Comme si j’étais ce qu’il y a de plus important au monde. Comme si rien d’autre ne comptait pour elle que de me donner un maximum de plaisir. J’en ai. A la folie. Et celui – évident – qu’elle prend à me l’offrir le démultiplie encore.

 

 

 

 

Mardi 9 Mai 2034

 

Ca y est !… Enfin !… Eh ben c’est pas trop tôt !… Depuis le temps qu’elle te tournait autour… Et que toi de ton côté… Je suis ravie pour toi… C’est beaucoup mieux quelqu’un d’expérience la première fois… Surtout pour toi… Qui te posais tant de questions… Qui t’en faisais tout un monde… Et alors ?… T’as trouvé comment finalement ?… Bien ?… - Oh oui !… Et même, à ce point-là, j’aurais jamais cru… - Ben oui, forcément !… On peut bien dire tout ce qu’on veut, mais qui, mieux qu’une femme, peut savoir comment s’y prendre avec une autre femme ?…

 

Elles acceptent toutes parfaitement la situation. Il faut reconnaître qu’elles seraient singulièrement mal placées pour y trouver quoi que ce soit à redire. La seule avec laquelle je me sois sentie quelque peu en porte-à-faux c’est Zanella… Qui a abordé d’elle-même le sujet… - C’est ma mère, oui !… Mais elle aurait pas intérêt à venir se mêler de mes histoires de cul… Alors je vois pas pourquoi j’irais mettre mon nez dans les siennes…

 

 

 

 

Vendredi 12 Mai 2034

 

« - Je ne connais personne d’aussi passif que toi… » Ce n’était pas dit sur un ton de reproche. Juste de constatation. Ce qui est vrai. Avec elle je m’abandonne. Je me laisse faire. Guider. Je ne prends pas la moindre initiative. Jamais. Son âge m’intimide. Et puis… je ne me suis jamais occupée d’une autre femme. J’ai peur de ne pas savoir, de me montrer si maladroite qu’elle va me rire au nez, me repousser… J’ai balbutié, lamentablement bafouillé… Elle m’a fait taire d’un baiser, m’a doucement pris la tête entre les mains, l’a guidée, posée sur son ventre. Je me suis bravement lancée. A tout petits coups de langue-découverte. Elle est plus âcre, plus acide, plus salée que moi. Elle a doucement ondulé du bassin avec un gémissement continu de fond de gorge. Je l’ai fouillée. J’ai fait chanter son bouton. On s’est endormies dans les bras l’une de l’autre…

 

 

 

 

21 heures

 

Ca m’a trotté toute la journée dans la tête… « - Je ne connais personne d’aussi passif que toi »… Il fallait l’entendre comment ?… J’ai fini par poser la question à Monelle qui a haussé les épaules… - Comment tu veux l’entendre ?… Comme elle l’a dit… - Elle a d’autres filles que moi alors… - J’en sais rien, moi !… Elle est très discrète sur sa vie privée Valentine… Mais ça paraît probable, oui !… - J’ai du mal à y croire… Quand elle me caresse, quand elle m’embrasse il y a tellement d’amour pour moi dans ses yeux… - Et alors ?… T’es trop, toi, dans ton genre !… C’est pas parce qu’elle t’aime que ça doit l’empêcher d’en aimer d’autres !… Non, mais attends !… Pendant des siècles avec les mecs on a joué au petit jeu du « T’es à moi… Je suis à toi… Tu m’appartiens… Je t’appartiens… » On a vu ce que ça donnait… Maintenant qu’ils sont plus là on va quand même pas remettre ça entre nous !… S’emprisonner les unes les autres… Se rabougrir à qui mieux mieux… Ce serait vraiment trop con… Non, tu crois pas ?…

 

Je sais pas… J’en sais rien… Je sais plus rien sur rien… Je me sens de plus en plus paumée…

mercredi 16 décembre 2009

2034 ( 19 )

Mardi 2 Mai 2034

 

Le début des nouvelles restrictions d’eau c’était hier. Monelle s’est douchée avec Petra, sa copine. Zanella avec Aurore. Et moi la dernière, avec Valentine. Je me demandais comment elle allait réagir. Ca allait sûrement pas être facile pour elle de devoir se déshabiller complètement devant une gamine qui a la moitié de son âge. Moi à sa place… Mais non ! Ca a pas eu l’air en tout cas. Jamais on croirait qu’elle a 45 ans : un corps parfait. Des seins de rêve. Des fesses bien pleines et bien fermes. Je ne pouvais pas m’empêcher de la regarder. C’était plus fort que moi. Elle s’en est rendu compte. J’ai rougi. Elle a souri. J’ai quitté la salle de bains en toute hâte.

 

 

 

 

Jeudi 4 Mai 2034

 

En cherchant mes cours de l’année dernière je suis tombée, au grenier, sur un album de photos dont j’avais totalement oublié l’existence. Des photos d’avant. Un autre monde. Dont je sais – intellectuellement – qu’il a existé, mais auquel j’ai le sentiment de n’avoir jamais, moi, vraiment appartenu. Un peu comme si je feuilletais un livre d’Histoire. Oui, c’est ça. Mon père, mes frères ne me sont plus familiers que comme des personnages historiques. Ils n’ont pas, pour moi, d’autre réalité. Et c’est quelque chose de terrifiant.

 

 

 

 

Vendredi 5 Mai 2034

 

La douche avec Valentine est devenue une véritable épreuve pour moi. J’appréhende qu’elle me surprenne encore à la regarder et qu’elle me juge mal. Je fais tout ce que je peux pour que cela ne se reproduise pas, mais il y a forcément des moments où mes yeux se posent sur elle et des moments – ça peut pas être autrement, serrées comme on l’est dans cette cabine de douche – où je l’effleure par mégarde. Elle ne semble pas s’en apercevoir ou n’y attache pas la moindre importance.

 

 

 

 

19 heures

 

J’ai eu les résultats de mes premiers partiels. Une catastrophe. A laquelle je m’attendais. Je ne veux pas me chercher d’excuses, mais je ne suis pas la seule. Tout ce qui s’est passé ces derniers mois nous a toutes tenues à distance respectable de nos cours, devenus, par la force des choses, tout à fait secondaires. Et les examinatrices ont eu beau faire preuve d’infiniment d’indulgence c’est, dans l’ensemble, calamiteux. Pour que nous puissions nous investir individuellement dans nos études sans doute faudrait-il d’abord que nous ayons des perspectives d’avenir, que nous sachions collectivement où nous allons. Et ça !…

 

 

 

 

Dimanche 7 Mai 2034

 

Elles se sont disputées. Zanella accusait Monelle de tourner autour de sa copine. Ca a crié. Des gifles sont parties. Les deux autres s’en sont mêlées. Des portes ont claqué. On a fait des valises. On les a défaites. Et finalement tout le monde s’est réconcilié en grandes embrassades. Elles ont voulu aller fêter ça ensemble au restaurant et j’ai dîné en tête à tête avec Valentine. On a beaucoup parlé. Je lui ai raconté Kerwan. Jamais je n’avais parlé de lui comme ça. Aussi longtemps. A cœur ouvert. Même des choses que je ne m’étais jamais dites à moi-même. Elle m’a écoutée avec infiniment d’attention. Interrogée avec beaucoup de douceur. Je me suis épanchée. Sur tout. Et j’ai craqué. En interminables sanglots. Elle m’a prise dans ses bras. Je m’y suis blottie. Elle m’a caressé les joues, les paupières, les lèvres, murmuré à l’oreille des mots que je n’écoutais pas, mais qui m’apaisaient. Je me suis endormie tout contre elle. Dans la nuit j’ai vaguement senti qu’on me déshabillait, qu’on me mettait au lit.

 

Au réveil il faisait grand jour. Elle m’attendait pour déjeuner dans la cuisine. Seule. Les autres n’étaient pas rentrées… - Merci pour hier… Elle n’a pas répondu. Elle s’est contentée de sourire.

 

Sous la douche, après, avec elle, j’ai été prise d’une impulsion soudaine : j’ai jeté mes bras autour de son cou… - Merci… Oh si, merci !… Elle m’a serrée contre elle, seins contre seins. J’ai laissé tomber ma tête dans son cou. Elle a posé ses mains sur mes fesses. On n’a plus bougé.

 

- Viens !… Dans la chambre. Sur le lit. Appuyée sur un coude, elle m’a longtemps et amoureusement regardée… - Que tu es belle !… Elle est lentement descendue. Quand elle s’est approchée d’en bas je me suis ouverte. En grand. Pour ses yeux. Pour elle… Ses lèvres se sont posées sur moi, se sont occupées de moi. Je me suis engloutie dans un bonheur comme jamais.

 

samedi 12 décembre 2009

2034 ( 18 )

Jeudi 27 Avril 2034

 

J’ai passé l’après-midi chez Iliona. Elle va mieux. Les antibiotiques sont efficaces. Elle n’a plus de fièvre. Et surtout elle est rassurée. Elle a été infiniment touchée que je vienne la voir quand on ignorait ce qu’elle avait… - Tu es la seule… Il n’y a eu personne d’autre… Personne… - Faut pas leur en vouloir… On vit toutes des choses tellement compliquées en ce moment… - Oh, je leur en veux pas… J’en veux à personne… De toute façon, moi, avec les filles c’est jamais vraiment passé… Elles peuvent pas me voir… - Ne dis pas ça !… Zanella… Xadine… - Elles me supportent, c’est tout… Non, on ne m’aime pas… Les filles ne m’aiment pas… Et je le leur rends bien… Il y a qu’avec les mecs que je m’entends… Enfin que je m’entendais parce que maintenant… - Tu as tes contacts… - Oui, oh !… J’en ai fait le tour… Ca débouche sur quoi ?… Rien… Le type il se tape sa petite branlette… Il est content… Mais moi ?… J’ai besoin de sentir leur désir de moi contre moi, leur impatience dans mon cou, leurs caresses qui s’affolent, de voir leurs yeux quand plus rien d’autre ne compte pour eux que le bonheur d’être en moi et de s’y répandre… Alors… J’y vais toujours à l’ordi, oui… Pour en garder un maximum sous le coude au cas où ils finiraient par nous revenir… Mais j’y vais de plus en plus à reculons… C’est trop frustrant… Je me demande comment elles font les autres… - Il y en a de plus en plus qui se débrouillent entre elles… - Alors ça c’est un truc, moi, je pourrai jamais… Rien que d’y penser ça me dégoûte… - Toute seule aussi il y a des solutions… - Oui, oh, bof !… T’y arrives, toi ?… Moi, ça a jamais rien donné, mais alors ce qui s’appelle rien… Non… Une vie sans hommes je me dis de plus en plus que ça vaut pas la peine… Qu’il voudrait mieux crever…

 

 

 

 

Vendredi 28 Avril 2034

 

On s’y attendait : à partir du 1er Mai nouvelles restrictions d’eau. On devra impérativement respecter les quotas. Dès qu’on aura atteint le volume auquel on a quotidiennement droit – communiqué par voie de presse – le compteur sera automatiquement bloqué. Ce qui va nous contraindre à nous montrer extrêmement vigilantes. Notamment en ce qui concerne les douches. Pas d’autre solution que de les prendre ensemble. Deux par deux. En économisant au maximum.

 

 

 

 

Samedi 29 Avril 2034

 

Monelle a soupiré… - Mais lance-toi !… Une bonne fois pour toutes… Lance-toi au lieu de tourner comme ça indéfiniment autour du pot… T’en crèves d’envie… - Mais non, mais… - Non ?… Tu te vois pas !… Dès qu’on est toutes seules toutes les deux tu reviens là-dessus… Tu parles plus que de ça… Alors vas-y !… D’autant qu’il y en a une qui demanderait pas mieux… Rien qu’à la façon dont elle te couve des yeux… - Ah oui, qui ça ?… - Cherche un peu… Réfléchis !… Quelquefois on va chercher bien loin ce qu’on a tout près… Et elle m’a plantée là… Je me demande ce qu’elle a voulu dire, à qui elle peut bien faire allusion…

 

 

 

 

23 heures

 

Depuis que leurs copines sont pratiquement à demeure ici Monelle et Zanella ont complètement laissé tomber Christopher. Et c’est moi qui m’y colle. Pas forcément de gaîté de cœur. Parce qu’il est devenu lourd. Il arrête pas de se plaindre. Encore ce soir. On le sait que c’est pas drôle ce qu’ils vivent, mais nous non plus. Et c’est pas en ressassant sans arrêt que ça y changera quelque chose. Même les trucs de cul j’y ai plus vraiment de goût avec lui . C’est devenu toujours trop pareil. Et Iliona a raison. C’est frustrant au bout du compte. Je le vois. Il me voit. Il se touche. Je me touche. Et au revoir. T’as plus qu’à aller te coucher avec l’envie d’en avoir un vrai d’homme, un qui te prenne dans ses bras et qui te fasse vraiment l’amour, peau contre peau.

 

 

 

 

Dimanche 30 Avril 2034

 

Iliona m’est tombée dessus et a absolument tenu à ce que je l’accompagne à un espèce de Festival de folklore débile. C’était un prétexte cousu de fil blanc pour qu’on passe la journée ensemble. Je la vois venir : elle est toute seule, elle a personne et elle va s’accrocher à moi comme la moule à son rocher. Merci bien. Parce que si c’est pour l’écouter larmoyer pendant des heures comme elle l’a fait tout l’après-midi ! Christopher… Iliona… A croire que je suis prédestinée à ça. A servir de réceptacle aux jérémiades des uns et des autres. Qu’ils en profitent ! Parce que ça va pas durer…

mardi 8 décembre 2009

2034 ( 17 )

Samedi 22 Avril 2034

 

Iliona est malade. Au téléphone sa mère était en larmes… - Venez, s’il vous plaît… Je vous en supplie, venez !… On sait pas ce qu’elle a… Le médecin pense que c’est le virus… Zanella a catégoriquement refusé… - Oui, ben moi, pas question !… Si c’est ça je tiens pas à l’attraper… - Mais ça s’attrape pas comme ça !… - Personne n’en sait rien… Et j’ai pas l’intention de prendre le moindre risque… J’y suis allée toute seule et je suis restée pétrifiée à l’entrée de sa chambre. Elle est méconnaissable. D’une pâleur effrayante. D’une maigreur terrifiante. Je me suis penchée pour l’embrasser. Elle était brûlante de fièvre… - Je suis foutue… - Mais non, faut pas dire ça… Tu vas guérir, tu verras… Elle m’a souri… - C’est gentil d’être venue… Elle a fait des efforts pour me parler, pour m’écouter et s’est tout doucement endormie. Je suis sortie sans bruit. Derrière la porte sa mère m’est tombée dans les bras en sanglotant … - Ma fille !… Ma petite fille !… Je veux pas qu’elle parte !… Je veux pas qu’on me l’enlève… - Vous êtes certaine que c’est le virus ?… - Il faut attendre les résultats de l’hémoculture, mais le docteur Thibaud est très pessimiste… - Pourtant il n’y a jamais eu le moindre cas chez les femmes !… - Jusqu’à maintenant…

 

On ne parle plus que de ça toutes les quatre. Et plus on en parle plus la situation nous apparaît sous les couleurs les plus sombres. Catastrophique. En deux heures on a vidé trois bombes d’insecticide. On se voit déjà toutes malades. Mortes. Monelle nous a remis à chacune une lettre qui contient ses dernières volontés. Zanella va prendre sa température toutes les dix minutes. Valentine s’efforce de se montrer rassurante, mais on sent bien que c’est pour nous rassurer, nous, et qu’au fond d’elle-même elle est tout aussi inquiète.

 

- Oh, mais c’est super, les filles !… On va bientôt être réunis alors !… Je vous attends… Dès demain matin je vous inscris… Je vous réserve les plus belles chambres… Ah, ces bons moments qu’on va passer ensemble !… On a coupé. On n’avait pas vraiment le cœur à rire.

 

 

 

 

Lundi 24 Avril 2034

 

Ce soir le verdict. Je suis morte de trouille. J’ai passé la journée d’hier terrée dans ma chambre. Dans l’état lamentable où j’étais pas question d’aller quêter du réconfort auprès de Xadine et de sa sœur. Ce n’est pas l’envie qui m’en manquait, ce n’est pas qu’elles me l’auraient refusé, mais si je ne leur rends visite que quand je suis au trente-sixième dessous elles vont finir par se lasser et par me considérer comme le boulet de service qu’on redoute de voir débarquer. La copine de Monelle est venue la voir. Je les ai entendues pleurer. A chaudes larmes. Toutes les deux.

 

 

 

 

18 heures

 

ELLE N’A RIEN !… Enfin si !… Des streptocoques. Mais c’est pas LE Virus…

 

 

 

 

Mardi 25 Avril 2034

 

On a fait une fête à tout casser. Toute la nuit. Toutes ensemble. Les deux copines aussi. Ce matin j’ai la gueule de bois. L’appartement est dans un désordre indescriptible. Faudra bien deux jours pour nettoyer et tout remettre en ordre. Mais d’abord DORMIR. Je suis soulagée. Tellement soulagée. Heureuse.

vendredi 4 décembre 2009

2034 ( 16 )

Jeudi 13 Avril 2034

 

C’est terrible. Epouvantable. Deux des hommes sur lesquels on expérimentait le vaccin sont morts. Trois autres sont malades. Autant dire que… Tout le monde accuse le coup. Il paraît que, dans certains centres, il y a eu des suicides dont on ne parle pas pour ne pas provoquer de réactions en chaîne. Christopher était effondré. En larmes. Des sanglots hoquetés. Comme un bébé. Il faisait peine à voir. On a tout essayé – tout ce qu’on a pu – pour lui remonter le moral. Rien à faire. On l’a laissé dans un état lamentable.

 

 

 

 

Lundi 17 Avril 2034

 

Je suis allée là-bas. Chaque fois que je traverse une mauvaise passe – et Dieu sait si c’est le cas en ce moment… il y a de quoi ! – c’est là-bas que j’ai envie d’aller. D’instinct. C’est Manon, la sœur de Xadine, qui m’a ouvert… - Elle n’est pas là… Elle est en Bourgogne avec un groupe… Mais tu peux rester si tu veux… En tout cas t’as une de ces têtes !… - Avec tout ce qui se passe… - Tu prends tout beaucoup trop à cœur… Ce qui ne change strictement rien à la situation… Et ne peut rien y changer… Tu vis… C’est déjà beaucoup… C’est énorme… Essaie d’en tirer le plus de bonheur possible… Bon, mais je te garde… Je te laisse pas repartir comme ça… Et j’ai passé tout le week end avec elle. On s’est promenées dans le parc. On s’est allongées dans l’herbe. On a parlé. On s’est tu. Des oiseaux pépiaient, voletaient. Tout bourgeonnait. Fleurissait. Plus rien d’autre n’existait. Plus rien d’autre n’a compté pendant deux jours. Que l’instant présent. Quand je suis repartie, hier soir, je l’ai serrée dans mes bras… - Merci…

 

 

 

 

Mercredi 19 Avril 2034

 

- T’y verrais un inconvénient ?… - A quoi ?… - A ce que, de temps en temps, je reçoive une copine ici… - Moi, non… Mais Zanella ?… Et Valentine ?… - Oh, Zanella, c’est sûrement pas elle qui va y trouver quoi que ce soit à redire… Au contraire… - Au contraire ?… Comment ça au contraire ?… - Elle profitera de l’occasion pour faire venir la sienne de copine… - Ah, parce que Zanella aussi ?!… - Ben, bien sûr !… T’avais rien remarqué ?… Le téléphone… Ses retours de plus en plus tard… Les nuits passées de plus en plus souvent dehors… - Et sa mère ?… Elle est au courant sa mère ?… - Evidemment  qu’elle est au courant… - Et elle dit rien ?… - Pourquoi voudrais-tu qu’elle dise quoi que ce soit ?… Elle voit sa fille heureuse et épanouie… C’est l’essentiel, non ?…

 

 

 

 

Vendredi 21 Avril 2034

 

Elles sont venues ce soir. La copine de Monelle ce n’est pas celle qu’elle nous a présentée au bar. C’en est une autre. Une petite brune toute bouclée avec un visage d’ange. Celle de Zanella, elle est rousse avec de grands yeux verts. Sympas. Toutes les deux. On a dîné ensemble. Elles étaient pressées de regagner les chambres et je me suis un peu attardée à table avec Valentine. On a parlé de tout sauf de ça. Christopher klaxonnait tant qu’il pouvait sur l’ordi. Je suis allé le rejoindre… - T’es toute seule ?… - Ca se voit pas ?… - Elles sont où les autres ?… - Pourquoi ?… Je te suffis pas ?… - C’est pas ça, mais… Il a joué au désespéré… Pris son air de chien battu… Il m’a agacée… Je l’ai planté là et je suis sortie. Sans but. Sans véritable envie. J’ai erré au hasard. J’ai pleuré. Sans savoir pourquoi. Je me suis accoudée au parapet du pont. J’ai regardé l’eau filer en éclaboussures de lumière. On est venu à mes côtés. Elle m’a touché le bras… - Tu es toute seule ?… - Je suis toute seule, oui !… Qu’est-ce que ça peut te foutre, connasse !… Je suis rentrée. Aucun bruit. Nulle part. Je me suis vengée de plaisir.

lundi 30 novembre 2009

2034 ( 15 )

Mercredi 5 avril 2034

 

J’ai eu une conversation à cœur ouvert avec Monelle hier soir. Pour elle il va de soi qu’on y viendra toutes… - Ca peut pas être autrement… Désirer, séduire – et l’être – c’est ce qui sous-tend tous les comportements humains. On peut pas s’en passer. Il y a plus d’hommes ? On fera sans. Et on sera pas les premières. T’as quantité de femmes qui n’ont pas attendu jusque là et qui s’en trouvent très bien. Faut juste laisser le temps à la majorité d’entre nous de se débarrasser de ses préjugés et de ses habitudes. Ca a commencé. Et pas qu’un peu. Tu verrais ça au boulot comment ça se tourne autour !… Et des femmes qui avaient juré leurs grands dieux que jamais, au grand jamais, elles ne mangeraient de ce pain-là. Elles sont les premières à te faire du rentre-dedans. Avec l’enthousiasme conquérant des nouvelles converties… - Et toi ?… - Je n’ai aucune espèce de raison de m’en cacher… Je ne me multiplie pas partout, mais il m’arrive de saisir une occasion quand elle se présente… Tout en restant aussi discrète que possible… Cela étant, pour répondre à la question que tu ne poses pas et qui te préoccupe, je n’envisage pas une seule seconde, pour ma part, qu’il puisse y avoir quelque chose de cet ordre entre toi et moi… On est beaucoup trop proches l’une de l’autre et depuis trop longtemps… On est, pour ainsi dire, soeurs… Et entre sœurs…

 

 

 

 

Vendredi 7 Avril 2034

 

ON AURAIT ENFIN TROUVE UN VACCIN… La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre sur le coup de midi. Tout le monde est sorti dans la rue. Ca affluait de partout. Ca riait. Ca s’embrassait. Ca chantait… - A Montaire !… A Montaire !… Là-bas c’était noir de monde. Ca scandait sous les fenêtres… « Le virus est foutu !… Le virus est foutu ! » Et puis encore : «  Vous sortez bientôt !… Vous sortez bientôt ! » Les hommes agitaient les mains derrière les carreaux. Personne n’est retourné travailler. A tous les coins de rue il y avait des groupes qui discutaient et qui riaient. Il s’était improvisé des orchestres un peu partout. J’ai passé la nuit dehors. Comme tout le monde.

 

 

 

 

Samedi 8 Avril 2034

 

Maintenant que l’excitation est un peu retombée – pas complètement !… Il s’en faut de beaucoup – on y voit nettement plus clair. Un vaccin a effectivement été mis au point. Dans le plus grand secret : on ne voulait pas nous bercer d’espoirs prématurés. Il est en cours d’expérimentation sur des hommes qui se sont portés volontaires et on a toutes les raisons de penser qu’il est efficace. Même si – c’est son rôle – la ministre de la santé joue les rabat-joie en répétant sur tous les tons qu’on n’a pas encore de certitude absolue et qu’il faut faire preuve de la plus extrême prudence… Mais les scientifiques, elles, affichent des sourires qui en disent beaucoup plus long que bien des discours…

 

23 heures

 

Tout à l’heure, à l’ordi, Christopher était euphorique… - Ca va être fini, les filles, tout ça… C’était un mauvais rêve… Un cauchemar… Fini… Le dehors maintenant… Le soleil… Le vent sur la peau… Les rues… Les femmes… Vous… Vous savez ce que je ferai quand je sortirai ?… La première chose ?… Avant tout… Je viendrai vous voir, vous… Et vous allez y attraper… Je peux vous dire que vous allez y attraper… Toutes les trois… L’une derrière l’autre… - Petit prétentieux !… - Depuis le temps que j’ai envie de vous… Et ce sera pas des petites éprouvettes à remplir cette fois !… Ce sera du direct… Ca l’a pas empêché d’en remplir une. Abondamment. Avec notre aide. On s’est complètement lâchées toutes les trois.

 

 

 

 

Mardi 11 avril 2034

 

Hier c’était l’anniversaire de Valentine. Ses 45 ans. Zanella avait voulu faire les choses en grand. Elle avait décoré la salle de séjour, dressé une table somptueuse au centre de laquelle trônait un immense bouquet de roses. Elle a passé l’après-midi en cuisine à lui mijoter ses plats préférés. Quand elle est rentrée et qu’elle a découvert le cadeau de sa fille Valentine était émue pleuré aux larmes. Nous aussi. On est restées longtemps à table, détendues et sereines. On est sorties dans la douceur de la nuit d’Avril. On a erré au hasard, en grands fous rires, par les rues. On a fini par échouer dans un bar où on a fait la connaissance d’une amie de Monelle… - C’est une amie ou… une amie ?… Elle s’est contentée de sourire.

jeudi 26 novembre 2009

2034 ( 14 )

Mardi 28 Mars 2034

 

Bien qu’ils soient peu nombreux – et de moins en moins nombreux – les hommes coûtent cher. En locaux. En personnel. En soins médicaux. En nourriture. Depuis trois mois ils sont totalement pris en charge par la collectivité. Pour les mettre à l’abri on a paré, dans l’urgence, au plus pressé. Mais, constate la secrétaire d’Etat à la condition masculine, ils ne sont pas malades. Ils sont même, pour la plupart d’entre eux, en excellente condition physique. Et ce serait leur rendre un très mauvais service que de les maintenir plus longtemps dans une oisiveté émolliente. Il n’est évidemment pas question qu’ils puissent se rendre à l’extérieur pour y exercer quelque activité que ce soit. Mais il serait parfaitement légitime qu’ils assurent eux-mêmes l’entretien des locaux dans lesquels ils vivent et qu’ils assument les indispensables tâches quotidiennes. A charge pour eux de sorganiser et d’utiliser au mieux les diverses compétences de chacun. A terme les centres ne devraient donc plus disposer – c’est le but recherché avoué – que d’un personnel extrêmement restreint. Peu à peu c’est toute une organisation qui se met en place. Plus personne ne se risque à proposer une date butoir pour l’éradication du virus. Mais des décisions comme celle-là en disent beaucoup plus long que bien des discours.

 

 

 

 

Jeudi 30 Mars

 

Monelle et Zanella ont passé la soirée avec Christopher. J’ai prétendu que j’étais fatiguée et je me suis réfugiée dans ma chambre. Je n’avais pas envie de le voir avec elles. Ni elles avec lui. C’est absurde, je sais. Mais je ne voulais pas abîmer mon souvenir de l’autre jour. Je suis restée seule avec lui dans mon lit. Il paraît que j’ai raté quelque chose. Si on veut… Elles m’ont raconté… En long, en large et en travers… Rien qui ait de quoi me surprendre : je les avais précédées. Et j’ai envie de me faire croire qu’avec moi c’était beaucoup mieux pour lui…

 

 

 

Vendredi 31 Mars 2034

 

Cette nuit j’ai rêvé que je me débarrassais en catastrophe des quelques affaires de Kerwan qui sont restées dans ma chambre, que j’ai gardées par superstition nostalgique. J’avais rencontré quelqu’un. Il était beau comme un dieu et nous allions vivre ensemble. Personne ne dormira plus jamais avec moi. Personne ne dormira plus jamais dans ma chambre. Mais ce matin, au réveil, je l’ai fait quand même. J’ai tout jeté. Pour que les choses soient claires. Je suis toute seule. Je suis définitivement seule.

 

 

 

 

Lundi 3 Avril 2034

 

Avec Monelle ce n’est plus comme avant. On ne se parle plus aussi librement qu’on le faisait. On n’est plus aussi spontanées l’une avec l’autre. Il y a quelque chose. Quelque chose qui nous empêche d’être nous. Quoi ? Ca date du jour où elle est venue s’installer ici. Ou plutôt – ce qui revient finalement au même – du soir où on s’est donné du plaisir côte à côte. Parce qu’on redoute inconsciemment que ça dérape ? Parce que, dans le contexte actuel, on est intimement convaincues, l’une comme l’autre, que ça ne peut pas ne pas finir, à un moment ou à un autre, par déraper ? Et que, du coup, on se méfie l’une de l’autre. A moins que ce soit surtout d’elle-même que chacune de nous se méfie.

 

Faire quelque chose avec une fille ? Evidemment que j’y ai pensé. Que j’y pense. Ne serait-ce que parce que maintenant c’est le seul moyen de faire quelque chose avec quelqu’un. Et que j’en ai besoin. Trois mois… Trois mois sans une peau contre ma peau. Sans des lèvres sur les miennes. Sur mes seins. Partout. Ca me manque. A en hurler certains soirs. Bien sûr j’ai mes doigts. J’ai mes jouets. J’ai mes images. J’y trouve mon compte. Et plus souvent qu’à mon tour. Mais… Mais ce n’est plus comme avant. Avant, quand je me donnais du plaisir, c’était pour moi. Jamais parce que j’étais en manque. Je savais que si je voulais, quand je voulais, je pouvais avoir un mec. Ce n’est plus le cas. Et je dois bien reconnaître que maintenant quand je m’occupe de moi c’est plus souvent un pis aller qu’autre chose. Et cette idée, à elle seule, suffit à me gâcher mon plaisir.

 

Alors ?… Une femme ?… C’est une perspective que j’envisage – je le sens bien – avec de moins en moins de réticences…

 

dimanche 22 novembre 2009

2034 ( 13 )

Mercredi 22 Mars 2034

 

On les voit venir. Depuis trois jours nos femmes politiques ne cessent pas d’évoquer, avec insistance, ce qui se fait à l’étranger. Et, à l’étranger, paraît-il, ( au moins dans certains pays qu’on nous cite en exemple ) on ne se pose pas tant de questions. On ne voit pas d’inconvénient à ce que les femmes ne gardent que les bébés filles. Après tout, prétend-on, un nombre restreint de mâles peut parfaitement suffire à perpétuer l’espèce. C’est même une solution d’avenir puisque – toutes les scientifiques en conviennent – les ressources naturelles s’amenuisent et ne permettront pas, à brève échéance, d’assurer la subsistance d’une population mondiale pléthorique. L’irruption de ce virus, suggère-t-on, ne serait en rien le fruit du hasard, mais une réponse de la nature – la meilleure réponse possible – à une situation démographique devenue ingérable. Tout cela était inéluctable. A celles qui se récrient, souvent avec la dernière énergie, on oppose le principe de réalité. On balaie leurs arguments d’un revers de main ou d’un haussement d’épaules : ce sont des idéalistes incapables de considérer les choses avec un minimum d’objectivité, des passéistes qui ne comprennent pas que le monde a changé, qui restent viscéralement attachées à des conceptions révolues. J’en suis. J’en fais partie. Une vie sans hommes, sans une épaule au creux de laquelle me blottir, sans leurs regards sur moi, je ne peux même pas l’imaginer. Et pourtant c’est ce qui est. C’est ce qui va continuer à être. Parce qu’elles ne prendront aucune mesure pour qu’il en aille autrement. Le voudraient-elles qu’elles se heurteraient à des obstacles difficilement surmontables. Mais elles ne le veulent de toute façon pas. Alors…

 

 

 

 

Samedi 25 Mars 2034

 

J’ai sombré. Une folle crise d’angoisse. Trois jours. Sans cause apparente. Monelle, Zanella et Valentine ont été adorables. Elles se sont mises en quatre, m’ont entourée du mieux qu’elles pouvaient. Mais rien à faire. Ca voulait pas passer. En désespoir de cause elles ont appelé Xadine. Qui est venue me chercher ce matin. J’ai passé la journée là-bas avec elles. Il n’a été question de rien. Elles ne m’ont rien demandé. J’ai tout simplement partagé leur quotidien. A leur rythme. Promenades dans le parc. Conversations. Sur tout et sur rien. Repas en grands fous rires. Leur calme, leur sérénité m’ont apaisée. Et je me suis même sentie heureuse. Comme il y a bien longtemps que je ne l’avais pas été. Plus rien n’avait d’importance que le moment présent. Sans avant ni après. Elles ont raison. Elles ont sûrement raison.

 

 

 

Lundi 27 Mars 2034

 

Ce matin j’ai séché les cours. Je suis restée à la maison.. J’avais envie de me retrouver. Seule. Je ne le suis pas restée longtemps. A 9 heures l’ordi a appelé. Je me suis précipitée, le cœur en folie et les jambes flageolantes. C’était lui. Christopher… - Elles sont pas là, les autres ?… - Ben non, non, le matin en général on n’était pas là… - Tant mieux !… C’est toi la plus jolie… Et la plus désirable… Je l’ai regardé droit dans les yeux. Et je me suis déshabillée. Sans un mot. J’ai passé les jambes par dessus les accoudoirs du fauteuil. Il m’a regardée. Il s’est montré en bas. Tout dressé. Il est allé et venu. Je suis descendue sur moi. Ca a été rapide. Rapide et intense. Violent. Il est venu juste après moi. On s’est souri. Il a mis un doigt sur ses lèvres… - Chut… On dit rien aux autres… Ca reste entre nous. Et il a coupé.

 

Il faut se rendre à l’évidence : c’est la seule chose qu’on puisse désormais espérer avec un homme. Comme ça. De loin. Et chacun pour soi. Des regards. Des mots. Jamais plus se toucher. Sentir sa peau. Tenir son désir dans la main. Le sentir exploser au fond de soi. Jamais plus. A moins que… Mais inutile de se raconter des histoires. Ca avancerait à quoi ?

mercredi 18 novembre 2009

2034 ( 12 )

Jeudi 16 Mars 2034

 

On a séché les cours et Monelle son boulot. On a attendu toute la matinée. Il n’est pas venu. Sans aucune explication. Rien. Zanella est furieuse. Elle prétend que c’est de notre faute, qu’on tirait une telle tronche l’autre soir qu’il s’est dit que c’était pas la peine d’insister, qu’il a cherché – et trouvé – mieux ailleurs…

 

De plus en plus de femmes sautent le pas. C’est indéniable. En espérant mettre au monde un garçon puisqu’ils font si cruellement défaut ?… Eh bien non… Non… C’est très exactement le contraire. Parce que, si elles attendent une fille, on va la leur laisser à la naissance et elles l’élèveront aussi normalement que possible dans le contexte actuel. Mais si c’est un garçon on va les faire accoucher en milieu clos et le leur subtiliser aussitôt pour le mettre à l’abri  du virus. C’est une perspective désespérante pour les futures mères qui, dans leur grande majorité, affirment que, si elles sont enceintes d’un garçon, elles auront recours à l’interruption volontaire de grossesse. Comment, dans ces conditions, rétablir à terme l’équilibre entre les sexes ?… C’est impossible. On explore toutes sortes de voies qui ne sont pas plus satisfaisantes les unes que les autres. Les députées du parti LUD ont purement et simplement proposé d’interdire l’avortement, ce qui a provoqué une levée de boucliers. Pas question de revenir sur le droit de la femme à disposer de son corps. Et puis l’interdire ce serait de toute façon dissuader les femmes de courir le risque d’une grossesse loterie. D’autres, dans la majorité, souhaiteraient de substantielles incitations financières pour celles qui décideraient de mener à terme un enfant mâle. Mais tous les sondages montrent que l’impact d’une telle mesure serait pratiquement nul. La solution la plus réaliste consisterait sans doute à aménager des centres où pourraient vivre ensemble, jusqu’à ce que ce fichu virus ait été enfin éradiqué, les mères et leurs garçons… Mais seraient-elles prêtes à vivre en recluses pendant des années ? Et la société serait-elle en état de faire face au coût exorbitant d’une telle mesure ? Tout semble indiquer que non… On tourne désespérément en rond…

 

 

 

 

Dimanche 19 Mars 2034

 

On avait laissé l’ordi branché sur JPZ à tout hasard… Et… - Hou, hou, les filles ?… Vous êtes là ?… On s’est précipitées, folles de joie… - Ben alors ?!… Tu nous as fait faux bond l’autre jour… - Désolé… Mais il y eu contrordre… Tout un tas de toubibs – des spécialistes – qui  nous sont tombés dessus… Qui nous ont emmenés faire des tests… On m’a passé en revue sous toutes les coutures… Et je suis bon pour le service… Plus que jamais… On me demande beaucoup… J’ai besoin de vous… J’y arriverai jamais sinon… Et on pouvait faire quoi, nous ?… - Cette question !… On n’avait pas une petite idée ?… - Une idée ?… Non… Quoi ?… - Bon, ben tant pis !… Au revoir… Non !… Non !… Qu’il parte pas… Non !… - Mais alors vous avez une petite idée… On avait, oui… Et Zanella a soulevé son tee shirt… Dessous ses seins étaient nus… - Vous aussi !… Oh, s’il vous plaît… Vous aussi !… Nous aussi, Monelle et moi… Ses yeux ont couru de l’une à l’autre… Sa main est descendue… Son bras a bougé… Il ne nous a pas quittées des yeux… Plus vite… Il a renversé la tête en arrière… C’était fini… - Ben dis donc, pour quelqu’un à qui on demande trop, qui a du mal à y arriver… - Vous êtes trop adorables… Il y a trop longtemps que je pense à vous… Trop souvent…

 

Je me suis endormie toute enveloppée de son désir de moi.

 

- page 3 de 4 -