Vendredi 16 Juin 2034
La fille était là. Elle attendait. A l’évidence
elle m’attendait. J’ai éclaté de rire. D’un rire moqueur. Offensant…
- Ca t’a pas suffi la baffe de l’autre fois ?…
Elle ne m’a pas répondu. Elle m’a seulement regardée. Contemplée d’un amour
éperdu tout le temps que j’ai passé devant la glace. Cette fois j’ai su que
j’allais le faire. Je me suis approchée. Elle n’a pas cillé…
- A genoux !… Mets-toi à genoux !…
Elle a obéi. Lentement. Sans me quitter des yeux. Des yeux de bon chien-chien
fidèle. Je l’ai giflée. De toutes mes forces. Chaque joue à tour de rôle. Huit
fois. Dix fois. Douze fois. Je ne sais pas : j’ai pas compté. Sa tête
ballottait de droite à gauche, de gauche à droite. Elle ne disait rien. Elle
continuait à me regarder… Je l’ai plantée là… Quand j’ai claqué la porte elle
était toujours à genoux…
C’est encore à Iliona que j’ai éprouvé le besoin
de raconter tout ça en amphi juste après… Iliona qui m’a attentivement écoutée…
Qui a raconté à son tour…
- Quand j’étais petite j’arrêtais pas de me battre avec les autres filles…
J’adorais ça… Je te rentrais dans de ces états !… Surtout que je m’en
prenais toujours à des plus grandes ou à des plus costauds que moi… Je faisais
le désespoir de ma mère… Ado, j’ai arrêté… C’est pas l’envie qui m’en manquait,
non, mais ça se faisait pas… C’était pas féminin…
Ca correspondait pas à l’idée que je voulais donner de moi… J’ai bien mis
encore deux ou trois peignées, mais en tête à tête. Sans témoins. Toujours pour
des histoires de mecs. Mais les mecs maintenant, quand bien même on le
voudrait, il y a plus de risque qu’on se batte pour eux… J’y pense pourtant des
fois… Quand il y en a une que je peux pas voir – et il y en a plein que je peux
pas voir – ou avec qui je me suis engueulée, après, le soir, quand je suis
toute seule, j’imagine qu’on s’étripe… Pour un mec… Je te lui en colle une de
ces sévères. Je la laisse carrément sur le carreau, oui. Et je pars,
triomphante, au bras du mec… Ca me détend… Ca me fait un bien fou… On est conne
des fois…
Je ne le lui ai pas dit, mais moi aussi gamine… Je ne me battais pas, non… Je faisais pire. Je battais. J’avais mon souffre-douleur attitré. Une fille à ma botte. Qui me portait mes affaires. Me rendait de menus services. Que je remerciais d’une paire de gifles quand bon me semblait. Qui acceptait tout. Absolument tout pourvu que ça vienne de moi. J’étais odieuse. Résolument odieuse. Elle s’en accommodait. Plus elle se montrait servile – ce que j’exigeais d’elle – et plus j’en rajoutais dans l’abject. Plus je l’humiliais. J’étais suffisamment tortueuse pour savoir donner le change vis à vis des autres : parents, instits, camarades qui nous pensaient copines. Mais quand j’étais seule avec elle !… J’avais les pleins pouvoirs. J’en usais et en abusais. Je lui ai imposé des choses absolument monstrueuses dont je n’ai vraiment pas lieu d’être fière. Je ne le suis pas. Ca a duré trois ou quatre ans. Jusqu’à ce que j’entre en cinquième, je crois. Jusqu’à ce que ses parents l’emmènent. En Argentine ou au Pérou. En Amérique du Sud en tout cas. J’avais oublié tout ça. J’avais essayé de l’oublier. J’y étais parvenue tant bien que mal. Et il faut que ça me retombe dessus. Que l’autre dinde vienne s’offrir pieds et poings liés. Se jeter dans la gueule du loup. Le plaisir que j’ai éprouvé tout à l’heure à l’avoir totalement à ma merci c’est exactement le même que celui que j’éprouvais alors. En plus intense encore peut-être. En plus exaltant. Et je vais la faire payer. Je sais que je ne pourrai pas m’empêcher de la faire payer – et cher – pour m’avoir fait remonter tout ça. Que je croyais définitivement enfoui. Définitivement éradiqué.
Pourquoi elle ? Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Est-ce qu’elle a perçu quelque chose ? Quelque chose qui était en train d’affleurer en moi et dont je n’avais pas conscience ? Que les événements actuels réactivaient à mon insu. Sans doute. Parce que je suis cernée. De tous côtés. Il y a cette fille, oui. Mais il y a aussi Sérane qui, comme par hasard, vit quelque chose du même ordre avec sa copine, et qui me tombe dessus à la plage. Et maintenant Iliona dont j’étais à mille lieues d’imaginer qu’elle pouvait éprouver une telle jubilation à se battre et qui m’en parle. Pour la première fois depuis qu’on se connaît. Si elle le fait c’est qu’elle sent que maintenant elle peut le faire. Que je suis RECEPTIVE…
22 heures
Valentine ne m’accompagnera pas demain. J’ai eu
beau insister et insister encore. Il n’y a rien eu à faire…
- Ce n’est pas un reproche, mais si c’est pour passer deux jours à t’attendre
dans une chambre d’hôtel comme la semaine dernière…
- J’avais pas le choix… Si on voulait pas que ça paraisse suspect…
- Je sais bien… Mais ce sera la même chose demain… Et toutes les fois
suivantes… Tu n’as plus aucune espèce de raison plausible de venir à l’hôtel
avec elle maintenant… Et moi je n’ai plus la moindre chance de vous voir
ensemble…
- On sait pas… On peut jamais savoir…
- Bien sûr que si !… Mais ça fait rien… Profites-en !…
Amuse-toi !…
- Je suis pas obligée d’y aller, hein !… Je peux rester là avec toi… Je
préfère même… Ou bien alors on va ailleurs… Toutes les deux… Et je me trouve
quelqu’un d’autre… Que je me débrouille pour ramener à l’hôtel… Tu pourras nous
regarder tant que tu veux…
- Ca se décide pas comme ça… Ca se prépare. Soigneusement. Et puis c’est pas de
ça dont t’as vraiment envie pour demain…
- Mais si !… Si !…
- De toute façon j’ai prévu autre chose…
Même elle… Même elle, sans le savoir, elle m’y envoie tout droit…