D'une histoire... l'autre ( Pour adultes )

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Histoires du futur

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samedi 14 novembre 2009

2034 ( 11 )

Mercredi 8 Mars 2035

 

Zanella nous a appelées… - Venez voir, les filles, venez voir !… Elle s’était pas connectée qu’avec Alex l’autre jour Iliona… Elle en avait aussi allumé un autre… Qu’arrête pas de réclamer… On lui répond ?… On se fait passer pour elle ?… - C’est vache… - Elle le saura pas… Allez, on le clique… Ses doigts ont couru sur le clavier… - Salut, toi !… - Ah, quand même !… Ben c’est pas trop tôt… Qu’est-ce tu faisais ?… - A ton avis ?… - Tu tirais un coup avec un mec ?… - Ah, très drôle… - Tu branches ta cam que je voie un peu ta jolie frimousse ?… - Pas ce soir… Non… J’ai une tête à faire peur… - T’as bien d’autres atouts… Tu me les montres ?… - Non… - Mais pourquoi ?… Tu me les as bien montrés l’autre jour…  - L’autre jour c’était l’autre jour… J’ai pas envie… Je vais me coucher de toute façon… Je suis crevée… - Dis-lui maintenant !… Dis-lui !… Qu’on n’ait pas d’embrouilles avec Iliona… - Oui… En fait tu sais quoi ?… Eh bien c’est pas du tout avec Iliona que tu es en ligne là… - Ah oui ?… C’est avec qui alors ?… - Des copines à elle… - Oh, les petites garces… Faites voir à quoi vous ressemblez pour la peine… Mais c’est qu’elles sont trois… Et mignonnes comme tout en plus… Et on a discuté… A trois heures du matin on y était encore…

 

Je me suis tournée et retournée dans mon lit sans parvenir à trouver le sommeil… Parler avec un homme… Le voir… Le regarder dans les yeux… Il y avait combien de temps que ça ne m’était pas arrivé ?…

 

 

 

 

Samedi 11 Mars 2034

 

Xadine s’est fait inséminer. Sa sœur aussi. Ainsi qu’un certain nombre des femmes avec lesquelles elles vivent là-bas. J’ai passé la journée avec elles. Tout y respire le calme et la sérénité. La joie de vivre. Elles sont heureuses. Epanouies. Elles se sont parfaitement adaptées à la nouvelle situation telle qu’elle est. Et s’adapteraient – on le sent bien – à n’importe quelle autre. Ce n’est pas qu’elles se soient mises hors d’atteinte, réfugiées ailleurs. Non. Elles sont là. Elles sont présentes. Elles prennent tout simplement les choses comme elles viennent. Sans vouloir qu’elles soient différentes. Sans nourrir non plus d’inutiles regrets. Ni cultiver de vaines espérances. J’en suis pour ma part parfaitement incapable. Je voudrais tant que tout soit comme avant. Exactement comme avant. Que rien de tout cela n’ait jamais eu lieu…

 

 

 

 

Mardi 14 Mars 2034

 

Des gamines. Des vraies gamines. Il aurait fallu nous voir, tout excitées, battant des mains, riant comme de petites folles. Et tout ça pourquoi ? Parce que Christopher, le type de l’autre soir, était en ligne et qu’il voulait dialoguer avec nous… - Et on déconne pas, les filles, hein !… On déconne pas… Pour une fois qu’on réussit à en accrocher un on se débrouille pour le garder… Il était content de nous retrouver là… Et nous donc !… Et… on savait pas quoi ?… Non… Quoi ?… On lui avait fait passer tout un tas de tests et d’examens et il avait été sélectionné pour faire le donneur… Vendredi il avait commencé… Mais c’était pas facile, sur commande, comme ça… Heureusement qu’il nous avait, nous !… Tout le temps, à chaque fois, il pensait à nous pour arriver au bout… - Ah !… Qu’est-ce qu’on pouvait répondre à ça ?… Zanella a demandé… - Et pas à Iliona ?… - Oh, Iliona !… Elle est gentille, Iliona… Mais elle est beaucoup trop sophistiquée pour moi… Ca me réfrigère… Vous au moins vous êtes naturelles… Jolies et naturelles… - Merci… Et… et… si on avait voulu, ce qui aurait été sympa, c’est que la prochaine fois on soit là, en ligne, avec lui… Ils avaient le droit… - La prochaine fois que quoi ?… - Faites bien les innocentes… Zanella qui a demandé… - Et c’est quand la prochaine fois ?… - Jeudi… Jeudi matin… - On sera là…

 

- T’es trop, toi, quand même dans ton genre… T’aurais pu nous demander notre avis… - Faudrait savoir ce que vous voulez… Vous arrêtez pas de pleurnicher qu’il y a plus de mecs nulle part… Que c’est le désert… Et pour une fois qu’il y en a un qui s’intéresse à nous, qui nous trouve à son goût, vous faites la fine bouche… Vous vouliez que je lui dise quoi ?… Qu’il aille se faire foutre ?… Il se le serait pas fait dire deux fois… Il y en a des milliers des filles qui voudraient être à notre place… Il a que l’embarras du choix… Qu’est-ce qui vous dérange ?… Qu’il s’excite en nous regardant ?… Et alors !… Je vous ai connues moins prudes… Eh ben moi, qu’il s’excite en pensant à moi, qu’il s’excite en me regardant ça m’excite… Et je vais pas sûrement pas laisser passer l’occasion… - Tout de suite tu montes sur tes grands chevaux… On t’a jamais dit qu’on n’était pas d’accord… Seulement que tu aurais pu au moins nous demander notre avis… 

mardi 10 novembre 2009

2034 ( 10 )

Jeudi 2 Mars 2034

 

Ce n’est évidemment pas du tout comme ça que, dans mes rêves d’ado, j’envisageais la maternité. J’aimerais un homme, il m’aimerait et nos enfants on les élèverait ensemble. On les regarderait amoureusement grandir ensemble... Monelle a soupiré… - Oui, ben ça, ma pauvre chérie, maintenant c’est plus d’actualité… Ca le sera plus jamais… Ca l’a jamais été d’ailleurs… Parce que… t’as déjà vécu avec un type ?… - Kerwan… - C’était chez ton père Kerwan… C’est pas pareil… Non… Vraiment… Au quotidien… Dans un appart à vous… Deux fois, moi je l’ai fait… Et les deux fois… Un type, pour lui, il y a que les copains qui comptent… Il vit que par ça… Le soir il est avec eux… Le samedi il est avec eux… Le dimanche il est avec eux… Et t’as pas intérêt à dire quoi que ce soit… C’est sacré les copains… A choisir entre toi et eux il va pas hésiter une seule seconde… Alors tu la fermes… Pour le garder… Pour pas être toute seule… Par habitude… Tu te dis qu’à la longue il finira bien par changer… Que le jour où vous aurez un gamin… Et tu te le fais faire le gamin… Moi, je l’ai pas fait… J’ai eu bon nez… Mais il y en a plein qui le font… Qui le faisaient… Et il y a rien qui change… C’est même encore pire… Ca le gave le môme… Ca braille… Ca pisse… Ca chie… Il rentre quasiment plus… Juste pour dormir… Te tirer vite fait… Quand il est en état… Qu’il a pas trop fait la fête avec les copains… Et pour bouffer… T’as deux gamins à la maison dont l’un beaucoup plus vorace que l’autre… Le jour où t’en as ta claque tu mets les pieds dans le plat… Il gueule… Tu es un monstre d’égoïsme… Tu attentes à sa liberté… Tu veux lui rogner les ailes… L’enfermer… L’infantiliser… Il se casse… Ou tu finis par le virer… Ce qui revient au même… Et tu te retrouves toute seule avec le môme sur les bras… Alors autant que ce soit comme ça tout de suite… Au moins les choses sont claires… Valentine a doucement hoché la tête… - Ca se passait quand même pas toujours comme ça… Mais tu as raison : maintenant il faut absolument croire que ça se passait toujours comme ça… Sinon…

 

En tout cas Monelle ne le fera pas… - Pas tout de suite en tout cas… J’ai que 25 ans… J’ai tout mon temps… Zanella non plus… -  Je finis d’abord mes études… C’est le plus important… Et toi ?… - Moi ?… Oh, moi !… Je vais attendre de voir comment ça va tourner tout ça… - Eh ben si tout le monde réagit comme nous ça va être un beau fiasco…

 

 

 

 

Dimanche 5 Mars 2034

 

Il paraît que c’est la ruée. Qu’on afflue dans les dispensaires habilités à procéder aux fécondations. Que la tranche d’âge des 35-40 ans est tout particulièrement motivée. Ces informations nous laissent pourtant sceptiques : dans notre entourage immédiat celles qui semblent décidées à sauter le pas se comptent sur les doigts d’une main. A trois ou quatre reprises nous sommes passées, Monelle et moi, à proximité du Bernard Kouchner. On n’y voit quasiment personne. Et puis l’insistance avec laquelle on s’efforce, à longueur de journée, de nous convaincre ( j’allais dire de nous culpabiliser ) ne se justifierait pas si tout se passait réellement comme on le prétend. On est soumises à un véritable bourrage de crâne. Des spécialistes se succèdent sans discontinuer à l’antenne pour nous dresser un tableau apocalyptique de ce qui nous attend, dans les toutes prochaines années, si une large majorité d’entre nous ne prend pas conscience de ses responsabilités. D’autres nous serinent, savants raisonnements à l’appui, qu’il faut aller de l’avant, évoluer, que nous ne devons pas rester engluées dans des schémas de pensée archaïques devenus suicidaires. D’autres encore s’emploient à démontrer que le couple n’était qu’une construction intellectuelle artificielle qui n’avait pas le moindre fondement ni rationnel ni naturel ni biologique. Monelle constate : - Tu les entends ?… C’est ce que j’ai toujours dit… Ca devient la vérité officielle…

vendredi 6 novembre 2009

2034 ( 9 )

Dimanche 26 Février 2034

 

Le boulevard Charles De Gaulle n’a jamais été aussi fréquenté. Hier samedi c’était du coude à coude. Ca montait. Ca descendait. Ca s’arrêtait. Ca repartait. Devant les vitrines situées juste sous les caméras des filles étaient agglutinées par dizaines. Elles parlaient fort, elles riaient haut. On s’est laissé entraîner, Monelle et moi, porter par le mouvement, déposer, étourdies, dans une petite ruelle qui nous a menées jusque sur les quais. On a erré au hasard jusqu’à la tombée de la nuit. Il faisait incroyablement doux. Le petit square où je retrouvais Kerwan à nos débuts était désert. On s’y est assises… - Ils peuvent nous regarder s’ils veulent… Il y en a une juste en face là… Et c’est tout en infra-rouge… - Tu crois qu’ils le font ?… - Sur les ordinateurs collectifs, non… Ils se calent que là où il y a plein de monde… Mais les individuels comment tu veux savoir ?… Il y en a sûrement qu’arrêtent pas de zapper… Et à un moment ou à un autre ils vont forcément tomber sur nous… - C’est pas dit qu’ils restent… Parce que pour voir deux filles vautrées sur un banc… - On passe bien des heures à les regarder rien faire, nous !… On n’a pas bougé… On n’a plus rien dit… Un quart d’heure… Une demi heure… - Doit y en avoir maintenant depuis le temps !… Comment ça m’excite de me dire que oui, sûrement, il y en a !… - Et moi donc !… - On se le fait ?… - Ici ?… - On n’est pas obligées de montrer… Juste laisser deviner… Elle a glissé sa main sous sa veste, est entrée dans son pantalon… Son bras a remué contre le mien… - On regarde… Je suis sûre qu’on regarde… Elle a ouvert les genoux, renversé la tête en arrière, râclé des pieds dans les graviers, s’est doucement plainte… Moi aussi…

 

 

 

 

Mardi 28 Février

 

Sur les quelque 100.000 mâles survivants un peu plus des deux tiers sont en âge de se reproduire et un peu moins de la moitié vivaient en couple quand est survenue la catastrophe sanitaire. Ce sont les chiffres officiels. Qui ont le mérite – si on peut dire – de poser abruptement et clairement le problème. Le renouvellement des générations n’est plus assuré. Tant s’en faut. Et comme la situation est à peu près analogue à l’étranger c’est l’espèce humaine dans son ensemble qui, à court terme, si on laissait les choses en l’état, serait menacée d’extinction.

 

Il faut agir. Et vite. Nos gouvernantes y sont décidées. La seule solution – elles n’ont pas mâché leurs mots – c’est que chaque homme féconde au plus tôt plusieurs femmes, des femmes qui, par millions, seraient en outre condamnées à n’être jamais mères si on ne prenait pas les mesures qui s’imposent. Pratiquement tout devrait se faire sur la base du volontariat. On fait appel à notre sens civique et, de façon appuyée, à notre instinct maternel. Des incitations financières sont en outre prévues dont on escompte à l’évidence qu’elles feront tomber bien des hésitations.

 

On procédera par insémination artificielle. Les spécialistes considèrent que c’est la méthode la plus appropriée. Pour de multiples raisons. Mais surtout parce qu’elle permet de « choisir » les spermatozoïdes les plus actifs d’hommes préalablement sélectionnés en fonction de leur âge et de leur état de santé. Les psychologues abondent dans leur sens. Les psychologues vont toujours du côté où le vent porte…

lundi 2 novembre 2009

2034 ( 8 )

Lundi 20 Février 2034

 

Coup sur coup deux incidents majeurs qui donnent de sérieux arguments à celles de nos dirigeantes qui s’opposent farouchement à une extension du droit de visite.

 

A Nîmes d’abord, c’est un mari qui est parvenu à « s’enfuir » avec la complicité de sa femme. Ils ont profité d’un moment d’inattention du personnel qui contrôle les entrées et les sorties pour échanger leurs vêtements et leurs rôles. Il s’est fondu dans la nature et on n’a plus aucune nouvelle de lui depuis deux jours. Quand on aura – si on en a – il sera de toute façon trop tard.

 

Plus grave : à Rouen une désaxée, la sœur de l’un des pensionnaires, a réussi à introduire une boîte remplie d’insectes dans le centre – on n’a pas voulu révéler comment – où elle avait l’intention de les libérer discrètement. Heureusement l’étrangeté de son comportement a attiré l’attention et on a pu intervenir à temps.

 

Plus on laissera – c’est évident – entrer de gens dans les centres et plus on multipliera les risques. Plus la situation s’éternisera et plus on sera confronté à des comportements irrationnels et incontrôlables. Il faudrait qu’une solution soit rapidement trouvée et le virus définitivement éradiqué. Ce n’est pas pour demain. Les propos lénifiants des spécialistes ne parviennent que très difficilement à masquer leur désarroi et leur impuissance. Et puis… des travaux ont été entrepris, dans tous les centres, destinés à – disons ça comme ça – transformer le provisoire transitoire en provisoire durable… Alors…

 

 

 

 

 

Mercredi 22 Février 2034

 

Xadine a absolument tenu à m’emmener visiter « chez elle ». Les filles se sont récriées… - Méfie-toi !… Elle va chercher à t’embobiner avec son gourou slovène… - Oui, ben ça elle peut toujours courir… Elles vivent à une quinzaine, de tous les âges, dans une grande bâtisse ancienne nichée au creux d’un parc somptueux. Chacune a sa chambre qu’elle aménage comme elle l’entend. Elles prennent leurs repas en commun dans un petit réfectoire qui donne sur une cour ombragée et se réunissent chaque soir, après le repas, dans une salle attenante… - Pour prier ?… Elle a ri franchement… Oh, non, non !… On prie pas, non !… Pour étudier et réfléchir ensemble… - Sur les bouquins de votre gourou ?… - Sur l’œuvre de Milàn, oui, mais ce n’est pas un gourou… C’est un philosophe… Et chacune peut donner son opinion en toute liberté… Le critiquer tant et plus si le cœur lui en dit… Pourvu que ce soit fondé et argumenté… C’est comme ça que la réflexion avance… - Et on vous laisse sortir comme vous voulez ?… - Tu me vois pas à la fac peut-être ?… - Ben si, si, mais… - Chacune est libre d’aller et venir comme elle veut… Et si demain matin je décidais de partir définitivement personne n’essaierait de me retenir…

 

- Et avant de te laisser repartir elle t’a collé toute l’œuvre de son Milàn sur les bras… Histoire d’en discuter après… Non ?… - Non… Elle m’a présenté sa sœur… Une fille très sympa qui vit aussi là-bas… - C’est cousu de fil blanc tout ça… On commence par te mettre en confiance… On te sort le grand jeu et après on te cueille comme un fruit mûr… C’est bien rôdé leur truc… - Surtout qu’avec ce qu’on vit en ce moment tout le monde est fragilisé… C’est Valentine qui a eu le mot de la fin… - S’il y en a une ici qui a la tête plombée c’est bien Roxane…

 

 

 

 

Vendredi 24 Février 2034

 

Strasbourg a fait des émules. Ce sont des dizaines de centres qui proposent maintenant de suivre en direct la vie de leurs pensionnaires. Pour maintenir un lien, préserver le tissu social. Ce sont en tout cas les raisons invoquées. Ce n’est pas forcément si simple, mais on ne fait pas la fine bouche. On les visite. Tous. On y revient. Avec une préférence marquée pour Bordeaux. Parce qu’à Bordeaux on les a répartis par tranches d’âge dans les différentes unités et que celle des 25-35 ans nous attire tout particulièrement. Il s’y trouve trois ou quatre types particulièrement beaux qui ont la bonne idée de s’attarder, le soir, longuement au salon.

 

Dans le même esprit, pour que les hommes puissent malgré tout baigner dans un monde extérieur dont ils se plaignent d’être totalement retranchés, on a disposé, ce matin, des caméras tout au long des artères principales des grandes villes, sur de nombreuses places publiques, dans certaines grandes surfaces, des centres commerciaux, des restaurants, etc… Ils passent des heures à nous regarder simplement déambuler dans les rues, seules ou par petits groupes, comme nous passons des heures, nous, à les observer dans leur quotidien et, maintenant, à les regarder nous regarder sur l’écran géant de l’ordinateur collectif dont chaque centre a été récemment équipé. Quant à ceux qui préfèrent nous contempler en secret dans leur chambre nous ne pouvons évidemment pas – et malheureusement – les y accompagner.

mercredi 28 octobre 2009

2034 ( 7 )

Dimanche 12 Février 2034

 

Depuis le début des « événements » on n’avait encore pas vu le moindre reportage détaillé sur la vie que mènent les hommes dans les centres. Pourquoi ? Mystère. Sans doute avait-on de bonnes raisons en haut lieu. Qu’on n’a pas jugé bon de nous communiquer. Mais, depuis hier, brusquement, ils fleurissent un peu partout. On nous fait tout visiter jusque dans les moindres recoins. Dans l’immense majorité des cas ce sont des maisons de retraite – ou de petites structures hospitalières – qui ont été reconverties à la hâte. Les « pensionnaires » y disposent le plus souvent d’une chambre individuelle, se retrouvent, s’ils le souhaitent, au réfectoire pour prendre leurs repas en commun ou au salon pour jouer aux cartes, regarder la télévision ou feuilleter des revues. En réalité ils restent presque tous confinés dans leur chambre et s’évadent sur Internet où ils dialoguent à tour de bras. Ce qu’on peut comprendre : c’est le seul moyen pour eux de garder contact avec le monde extérieur.

 

Il est évidemment hors de question qu’ils mettent le nez dehors. De quelque façon que ce soit. C’est, à ce qu’ils disent quand on les interroge, ce qui leur manque le plus. Pouvoir flâner, le nez au vent, dans les lieux qui leur sont familiers. Se fondre dans la foule. S’étourdir du spectacle de la rue. Aller et venir comme bon leur semble. Où bon leur semble. Etre tout simplement libres.

 

Ils sont prisonniers. Condamnés à la réclusion à durée indéterminée. Et c’est le virus qui fait office de juge d’application des peines. C’est lui qui décidera, au bout du compte, de leur élargissement. Les uns se montrent philosophes… - Il faut attendre… Il finira bien par y avoir une solution… D’autres fanfaronnent… C’est la vie de château… Rien à foutre de toute la journée… Pas de chef qui hurle… Pas de femme qui vous prend la tête… Le rêve… Ah, si ça pouvait durer !… Et puis il y a ceux qui font peine à voir. Et à entendre. Pour qui la situation est à proprement parler insupportable. Qui se laissent tout doucement glisser, par lassitude, ennui et désespoir vers la mort qu’on a voulu leur éviter.

 

 

 

 

Mardi 14 Février 2034

 

Ce n’est pas faute d’avoir essayé, mais c’est impossible. Impossible de nouer le dialogue, sur Internet, avec aucun d’entre eux. Nulle part. Ils sont submergés. Des milliers de filles font la même chose. Pourquoi nous privilégieraient-ils, nous, plutôt que n’importe quelle autre ? Le seul qui nous ait fait l’aumône d’une réponse a été on ne peut plus clair : - Désolé, mes pauvres chéries, mais j’ai 983 demandes en attente. Alors !…

 

Alors, à défaut, on se rabat sur le site du centre de Strasbourg – un immense centre : 1600 pensionnaires – qui diffuse en continu. Des caméras ont été installées dans les salles communes, à la demande des familles et avec l’accord des intéressés. Il suffit de se connecter pour les voir parler, bouger, vivre. On y passe des heures. A tour de rôle ou ensemble. C’est sans aucun intérêt. Ca en a pourtant beaucoup. Parce qu’ils existent. Parce qu’on les voit exister. Il n’y a plus d’hommes. Nulle part. On n’en croise plus. On n’en côtoie plus. Jamais. Les films… Oui, il y a les films. Et on y trouve souvent notre compte. Mais c’est mort. C’est d’avant. Quand tout était autrement.  Et ça laisse un drôle de goût d’amertume dans la bouche. Plus le temps passe et plus ça nous manque de les avoir là, tout simplement, autour de nous. De les savoir là. D’être au milieu d’eux. Même sans les connaître. Même sans leur parler. Alors on les regarde, là, sur l’écran. C’est toujours mieux que rien. Ils sont là. Ils sont vivants.

 

 

 

Vendredi 17 Février 2034

 

Hier soir, sur le coup de 10 heures, on a vu débarquer Iliona… - Vous savez pas ce qui m’arrive, les filles ?… J’ai planté mon ordi… Et faut absolument que je me connecte avec Alex… Elle s’est installée, d’autorité, devant l’écran… - Qu’est-ce que c’est que ça ?… Qu’est-ce que vous faisiez ?… C’est pas vrai que vous en êtes là ?… Eh ben dis donc !… Bon, alors qu’est-ce qu’il fout ce con ?… Ah, le voilà !… Vous pouvez me laisser ?… C’est perso ce qu’on a à se dire tous les deux… On s’est réfugiées toutes les trois dans la chambre de Zanella… - Quelle conne !… Non, mais quelle conne !… Qu’est-ce que vous pariez qu’il est seulement pas en panne son ordi ?… Que c’est juste histoire de venir nous narguer avec son Alex… - Heureusement qu’elle est pas venue habiter avec nous… Je l’aurais pas supportée… - Oui, ben alors là moi non plus… - De toute façon, elle, sa mère elle a les moyens… - Même… même… C’était complètement hors de question…

samedi 24 octobre 2009

2034 ( 6 )

Jeudi 2 Février 2034

 

Il fait exceptionnellement doux pour un mois de Février et on a passé toutes les deux la fin de l’après-midi et la soirée dehors. On a flâné dans les magasins. On a dîné d’un Kebab en déambulant sur les quais. Et puis on a poussé jusqu’à la fondation Montaire. Ils ne sont pas nombreux à y être hébergés. A peine deux cents. Rien à voir avec les grands centres de la périphérie. Trois policières en uniforme étaient postées à l’entrée. Du trottoir d’en face on a longuement contemplé les fenêtres brillamment éclairées…

- Qu’est-ce que tu crois qu’ils font là-dedans ?…

- Qu’est-ce tu veux qu’ils fassent ?… Ils s’emmerdent… Tu t’emmerderais pas, toi, à leur place ?… Parce qu’à part jouer aux cartes et regarder la télé…

- Jamais pouvoir mettre le nez dehors c’est un truc à devenir dingue, ça…

- Ils ont pas le choix… S’ils veulent pas crever…

 

On a poursuivi notre promenade… On n’arrivait pas à se décider à rentrer… C’était trop bon de pouvoir flâner comme ça n’importe où, en pleine nuit, à notre rythme, sans se faire importuner tous les dix mètres…

- Ca n’a pas que des inconvénients finalement ce virus…

On est allé traîner dans le quartier du haut… On en a arpenté encore et encore les trottoirs…

- Même rentrer là-dedans maintenant on peut si on veut…

- Oui… Parce qu’avant…

On l’a fait. Une douzaine de femmes erraient entre les bacs. Elles ne nous ont pas prêté la moindre attention. On a feuilleté des magazines, longuement passé les godes en revue…

- T’en as ?…

- Ben oui… Oui… Evidemment que j’en ai… Pas toi ?…

- Bien sûr que si !… Et pas seulement… D’autres trucs aussi… Et des films…

- Des films de mecs entre eux t’as ?…

- Bien sûr que j’ai…

 

On est rentrées…

- Alors ça les mecs entre eux, moi, c’est un truc, tu peux pas savoir ce que ça me fait… Surtout maintenant…

On s’est confortablement installées côte à côte sur le canapé… On a mis en marche…

- Qu’est-ce qu’ils sont canon ceux-là en plus !… D’habitude dans ce genre de film les acteurs…

Ils sont entrés très vite dans le vif du sujet…

- Tu crois qu’ils se le font les types là-bas ?… Oui… Evidemment qu’il y en a qui se le font… Ils ont pas le choix… Et peut-être même en ce moment, là, pendant qu’on regarde… C’est comme si c’était eux… C’est eux… Oh, j’ai envie… J’ai trop envie…

- Moi aussi…

On lui a laissé libre cours à notre envie. Nos genoux n’ont pas cessé de se toucher. Tout du long. On a eu notre plaisir en même temps.

 

 

 

 

Lundi 6 Février

 

Iliona est furieuse. Elle avait retrouvé l’un de ses nombreux « ex » ( le seul apparemment qui ait survécu ) et escomptait bien profiter d’une réglementation qui semblait devoir s’assouplir pour aller le voir à Lyon. Jusqu’à présent en effet seules les mères, les grands mères, les filles, les soeurs et les compagnes « officielles » pouvaient obtenir des autorisations de visite. A raison de deux par semaine. Et devaient respecter des consignes de sécurité très strictes : douche obligatoire avec un gel spécial, séjour en sas de stérilisation et port de la combinaison fournie par l’établissement. Mais, depuis quelque temps, des voix de plus en plus nombreuses s’élevaient pour réclamer l’extension de ces autorisations à d’autres qu’aux proches. On faisait remarquer à juste titre que certains hommes, parce que célibataires et orphelins, n’en recevaient jamais, que tous avaient des amies, des collègues de travail, tout un réseau de connaissances avec lesquelles ils entretenaient auparavant des relations dont ils sont arbitrairement privés au moment même où ils en auraient psychologiquement le plus besoin. Nos gouvernantes, de leur côté, faisaient valoir que, si on prenait des dispositions plus libérales, ce sont des centaines de milliers de femmes qui viendraient se presser aux portes des différents centres, ce qui poserait quantité de problèmes, notamment de sécurité, et qu’il était de leur devoir de ne pas exposer les hommes à des risques inconsidérés. On a proposé d’opérer une sélection . Oui, mais selon quels critères ? Pourquoi favoriser celles-ci plutôt que celles-là ? Les sociologues, psychologues et autres spécialistes s’étaient mis de la partie. Elles assuraient que la situation actuelle, si elle devait perdurer, pourrait provoquer à terme une scission sociale définitive, que le clivage entre les univers masculin et féminin risquerait de devenir irréversible. Il y a eu des débats particulièrement houleux. Iliona était convaincue qu’on allait trancher dans son sens…

- C’est obligé ! Il y a des élections l’année prochaine. Elles vont pas vouloir se mettre tout le monde à dos…

La décision vient de tomber. Dans un premier temps, seules les tantes et les nièces seront autorisées à rendre visite à leurs oncles et neveux et la question sera reconsidérée d’ici quelques semaines…

- Les connes !… Juste au moment où je venais de le retrouver Alex… Elles me le paieront…

 

 

 

 

Jeudi 9 Février 2034

 

Zanella et sa mère, Valentine, se sont, elles aussi, installées. J’appréhendais un peu, mais en fait ça se passe plutôt bien. On commence déjà à trouver notre vitesse de croisière. Tout le monde met la main à la pâte. Il règne une excellente entente et personne n’empiète sur le territoire de personne. Valentine nous mitonne de délicieux petits plats à l’ancienne et on reste longtemps à bavarder toutes les quatre à table avant de regagner chacune ses pénates. Je m’attarde à l’ordi. Monelle m’y rejoint quelquefois. Ou Zanella. Ou toutes les deux. Jusqu’à ce que le sommeil nous terrasse.

mardi 20 octobre 2009

2034 ( 5 )

Jeudi 26 Janvier 2034

 

Je me retrouve. Je me reconquiers. Pas à pas. Je m’approprie totalement la maison. J’en habite – j’en investis – chaque pièce l’une après l’autre. Ils n’y sont plus. Ils y sont encore. De moins en moins. Je me sens bien. De mieux en mieux. Je m’occupe de moi. Exclusivement de moi.

 

Il m’a fallu beaucoup de temps pour enfin me l’avouer. Et pour finir par l’accepter. C’était trop insupportable. Trop culpabilisant. Trop monstrueux. Mais, depuis la mort de Kerwan, je me sens libérée. Je respire. Voilà, c’est dit. J’étouffais avec lui. Je ne l’incrimine pas. J’en suis au moins aussi responsable que lui. Je me prêtais au jeu. Je collais au plus près à l’image de celle que je croyais qu’il voulait que je sois. Je me gauchissais, j’étais constamment sur le qui-vive : ce que je disais, ce que je faisais il allait en penser quoi ? Est-ce que ça n’allait pas me faire perdre son amour ? J’étais prête à tous les renoncements, à toutes les bassesses, à toutes les compromissions pour le conserver. Pour qu’il m’aime. Pour qu’il ne cesse pas de m’aimer. Et c’est moi qui ai cessé d’exister. Est-ce que c’est ça aimer ? N’être plus rien. Laisser l’autre être tout. Est-ce que je l’ai jamais aimé finalement ? Et lui, est-ce qu’il m’a vraiment aimée ?

 

- Ce qui est sûr en tout cas c’est qu’il aurait fini par te larguer… Monelle en est convaincue… - Ben oui !… A force de te gommer complètement comme ça t’aurais plus eu aucun intérêt pour lui. Trop transparente. Trop prévisible. Chiante. Dans le cas contraire aussi d’ailleurs : si t’avais affirmé ta personnalité, si tu t’étais pas laissé marcher sur les pieds, t’aurais été une emmerdeuse, une chieuse. Allez, hop, dehors pareil!… De toute façon un couple c’est forcé de se casser la gueule. Tôt ou tard. Suffit de regarder autour de soi. Ou alors si ça tient c’est rafistolé de partout et au moindre courant d’air tu peux être tranquille que tout va se retrouver par terre. L’amour ?… Tu parles !… Comment on se fait avoir avec ça. Ca existe pas. Ca a jamais existé. On l’a inventé de toutes pièces parce que c’était pas assez noble le sexe, pas assez pur. On valait mieux que ça nous les humains en Occident. On n’était pas des animaux. Alors il fallait bien trouver quelque chose pour le désinfecter le sexe. Pour le rendre propre. Et pas seulement ça. Puisque notre organisation sociale – il en existe d’autres et on peut en imaginer encore d’autres – s’est établie sur le partage équitable des femelles – à chacun la sienne – c’était la solution pour que les mâles n’aillent pas lorgner sans arrêt dans le pré du voisin et pour que nous, les femmes, on se sente attachées à notre propriétaire comme la chèvre à son piquet. Belle trouvaille l’amour ! Unique. Irremplaçable. Eternel. Unique ?… On a toutes été amoureuses des dizaines de fois… Eternel… Les trois quarts du temps ça dure à peine six mois. Et on y retourne tête baissée à la première occasion. Parce qu’on a été conditionnées à ça. Depuis des siècles. Depuis toutes petites. Ca fausse tout l’amour. Ca rend faux. Une relation vraie ça existe que si t’attends rien de l’autre et qu’il attend rien de toi…

 

Elle a peut-être raison. Elle a peut-être tort. Ou les deux à la fois. De toute façon maintenant ça n’a plus beaucoup d’importance. Dans les circonstances actuelles la question ne se pose pas. Ne peut pas se poser. Et je préfère croire qu’elle a raison. C’est plus rassurant. Moins désespérant.

 

 

 

 

Samedi 28 Janvier 2034

 

Mon père avait pris des dispositions pour que ses enfants ne manquent de rien au cas où il lui arriverait quelque chose. Et, normalement, je devrais toucher une coquette rente mensuelle qui me mettrait largement à l’abri du besoin au moins jusqu’à ce que j’aie fini mes études. Normalement… Parce que… on est des millions de femmes dont les pères ou les maris avaient pris leurs dispositions et les compagnies d’assurance sont dans l’incapacité absolue de faire face. Elles font valoir des circonstances exceptionnelles – c’est effectivement une clause mentionnée dans le contrat, en toutes petites lettres, au milieu de la sixième page des conditions générales -  et ne me verseront, chaque mois, qu’une somme dérisoire. L’Etat compte faire un geste dont la portée sera – il ne s’en est pas caché – très limitée. Et… je ne vois pas comment je vais pouvoir m’en sortir. Vendre la maison ? Ce serait un crève-cœur et puis je n’en tirerais pas grand chose : il y en a des milliers en ce moment sur un marché qui, vu les circonstances, s’est complètement effondré.

 

( 19 heures )

 

Zanella a hoché la tête…

- Et encore t’es pas parmi les plus à plaindre… On était au café toutes les deux. On attendait les autres…

- Parce que – garde ça pour toi, hein ! – , mais ma mère et moi on est loin de manger à notre faim tous les jours. Et pourtant elle gagne bien sa vie… Seulement quand on a payé le loyer et le chauffage… Sans compter l’eau qu’arrête pas d’augmenter… Je sais pas ce qu’on va devenir… Et on n’est pas les seules… Non… La seule solution, c’est la colocation… On s’installe à plusieurs et on partage tous les frais… On y pense, ma mère et moi… Seulement encore faut-il être sûr qu’on va s’entendre… Parce que si c’est pour se prendre la tête au bout de huit jours…

 

 

 

 

Mardi 31 Janvier

 

Monelle a tout de suite accepté…

- Même si – tout est relatif – je m’en sors encore à peu près bien – pour le moment ! – je suis quand même un peu à l’étroit là-bas… Et puis plutôt que de rester chacune dans son coin…

- Tu peux pas savoir ce que je m’en veux de pas y avoir pensé plus tôt…

- On est toutes si chamboulées ces derniers temps…

- Oui… Et puis laisser la maison en l’état sans rien bouger sans rien changer c’était un peu comme si je les attendais, comme s’ils pouvaient encore revenir… Comme si tout pouvait redevenir comme avant… Tu comprends ?…

- Tu vas faire quoi pour ta copine et sa mère ?…

- Je sais pas… Il y a quatre chambres… Dans un sens tout le monde y trouverait financièrement son compte et dans un autre j’ai peur d’être envahie… -

- C’est quel genre de fille ?…

- Oh, bien… Le courant passe bien avec elle… Sa mère aussi… Je la connais un peu… Elle est pas chiante… Non, c’est pas ça le problème… 

- D'après ce que tu m’as dit de ta situation de toute façon un jour ou l’autre il va falloir que t’y passes… Autant que ce soit maintenant avec elles – que tu connais – que dans six mois avec n’importe qui parce qu’elles auront pris d’autres dispositions…

 

vendredi 16 octobre 2009

2034 ( 4 )

Dimanche 22 Janvier 2034

 

Ce sont les excréments des insectes – on le sait désormais de façon absolument certaine – qui constituent le vecteur de la contamination. Le virus est si agressif qu’il suffit qu’une mouche, par exemple, ait déféqué sur un aliment quelconque pour que celui qui l’a ingéré soit inexorablement touché. On comprend mieux dès lors l’ampleur de l’épidémie qui a vraiment pris corps cet été et explosé à la fin de l’automne après de longues et sournoises semaines d’incubation: les facteurs de risque sont partout et on y était d’autant plus exposé qu’on les ignorait. Il se confirme que, pour des raisons encore mal élucidées, les femmes ne sont jamais atteintes.

 

Les conséquences – entre autres – de tout ça, c’est qu’on n’est pas près de voir revenir les hommes, du moins ce qu’il en reste, parmi nous. Les autorités ont été très claires à ce sujet: tant que le virus n’aura pas été totalement éradiqué ils seront maintenus en milieu protégé. C’est une question de vie ou de mort pour eux. Comment en effet, si on les rendait à la vie courante, pourrait-on assurer efficacement leur sécurité ? Les insectes sont partout et, le voudrait-on, qu’on ne pourrait matériellement réussir à les exterminer tous. Conditionner les aliments de façon à ce qu’ils ne présentent aucun danger ? Faire en sorte que les repas soient pris dans des conditions de sécurité maximum ? Des circonstances imprévues, l’attention qui se relâche quelques instants et c’est l’incident majeur. Et il n’y a pas que les aliments. Tout objet qui aura été en contact avec un insecte sera potentiellement dangereux. On le touche, on porte machinalement son doigt à la bouche et c’est fait. La menace est partout et il n’y a, à l’évidence, pas d’autre solution pour le moment que de les confiner dans des lieux où toutes les précautions sont prises et où il exclu que des insectes puissent pénétrer. Jusqu’à ce qu’un vaccin ait été trouvé. Dans combien de temps ? Là-dessus les avis divergent considérablement. Les plus optimistes des scientifiques parlent de deux ans, les plus pessimistes de 15 ou 20. En réalité personne n’en sait probablement rien. La vie va devoir s’organiser sans eux. Elle s’organise déjà sans eux. Et force est de se dire qu’au fond ils ne nous étaient pas si indispensables que ça. Que, tout compte fait, on s’en passe très bien. Pour tout. Ou à peu près tout.

 

C’est aussi l’avis de Monelle… - Ben oui, oui… C’est évident. On est aussi capables qu’eux. Sinon plus. T’as vu quelque chose de différent, toi, depuis qu’ils sont plus là ? Tout fonctionne comme avant. Les hôpitaux. Les écoles. Les administrations. Les grandes surfaces. Tout est exactement pareil. Sauf qu’ils sont plus là. Qu’on n’en voit plus. Et qu’on vit toutes toutes seules. Ce qui change pas grand chose. On l’était déjà toutes seules. Même celles qu’en avaient un chez elles elles étaient toutes seules pareil. Sauf qu’elles avaient le plaisir de pouvoir faire la bonne le soir quand elles rentraient crevées du boulot. Et ça je sais de quoi je parle. J’ai donné. Non. Le seul truc c’est pour le cul. On les a plus. Mais bon, moi, ça me gêne pas plus que ça au fond. C’est vrai que l’extase dans les bras d’un mec qui sait y faire – surtout s’il est canon – je crache pas dessus. Mais il y a pas que ça. Toute seule aussi je prends mon pied. Et pas qu’un peu ! C’est même beaucoup mieux souvent. A condition d’avoir un tant soit peu d’imagination. Non, ils vont pas vraiment me manquer. Enfin je crois pas. J’en sais rien en fait. Je dis ça maintenant, mais quand ça fera six mois ou un an que j’en aurai pas serré un dans mes bras, que je l’aurai pas eu en moi… Je préfère pas y penser, tiens… Tu viens ?… On va faire un tour ?

 

 

 

Mardi 24 Janvier 2034

 

Il y a des moments où j’ai le sentiment que ça dure depuis des années, qu’il y a bien eu une époque où il y avait des hommes, oui, mais tellement lointaine qu’il faut faire de gros efforts de mémoire pour se la rappeler. Et d’autres au contraire où il me semble que c’était hier. Que tout est encore comme avant. Que c’est moi qui délire. Qui ai tout inventé. Tout est normal. Tout est exactement comme avant.

 

Rien ne sera plus jamais comme avant. Toutes dispositions sont prises, dans tous les domaines – c’est chaque jour un peu plus évident – comme s’ils ne devaient jamais revenir. Ils ne reviendront pas. Pas tout de suite en tout cas. Et on le sait en « haut lieu ». On sait que ce sera long. Très long. Même si on ne le dit pas. Même si on préfère laisser croire que la découverte d’un vaccin est imminente. Et on peut le comprendre. Ils ont des familles ces types, des mères, des sœurs, parfois des épouses et des filles qui vivent dans l’espoir de les voir rentrer à la maison aussi rapidement que possible. Est-ce qu’on peut leur annoncer froidement qu’il n’y faut pas compter avant des années ? Et eux ? Même s’ils disposent de tout le confort, s’ils sont – les reportages en témoignent – comme des coqs en pâte – ils ne peuvent pas aller et venir à leur guise. Ils sont ni plus ni moins en prison. On peut au moins leur laisser espérer qu’ils y resteront le moins longtemps possible.

 

Combien de temps ? Toute la question est là. Zanella est persuadée, pour l’avoir lu quelque part sur Internet, qu’il y en a au moins pour vingt ou trente ans… - Au moins, oui… C’est un virus qui n’a rien à voir avec ceux qu’on connaît déjà, dont la structure et le comportement laissent les scientifiques perplexes… Alors le temps qu’ils trouvent, s’ils trouvent, on aura la cinquantaine bien sonnée et encore quelques belles années devant nous pour nous épanouir sexuellement… Ce qui met Iliona dans des rages folles… - N’importe quoi… Vous dites n’importe quoi… Avant la fin de l’année elles auront trouvé… Moi aussi je l’ai lu… Et c’est une prof de biologie qui l’a écrit… Alors !… Iliona n’a jamais vécu que dans, par et pour le regard des hommes. Pour qu’ils la trouvent belle. Pour qu’ils l’admirent. Pour qu’ils la désirent. Sans eux elle n’est plus rien. Et la perspective de devoir vivre sans leurs regards sur elle lui est à proprement parler insupportable. Quant à Xadine elle reste obstinément muette sur le sujet, mais prend l’air entendu de qui sait bien des choses qu’il est inutile d’essayer de nous communiquer  parce qu’on serait de toute façon hors d’état de les comprendre…  

lundi 12 octobre 2009

2034 ( 3 )

Lundi 16 Janvier 2034

 

Il reste très exactement – ce sont les chiffres officiels – 118723 survivants de sexe masculin en France. Mis à l’abri dans des conditions maximum de sécurité sanitaire. C’est – paraît-il – pire encore à l’étranger. En Allemagne, par exemple, ils seraient moins de trente mille. Seule l’Angleterre, sans doute en raison de sa position insulaire, tirerait son épingle du jeu avec près d’un million de survivants. Tout le monde est sous le choc. Voilà une réalité avec laquelle il va falloir apprendre à vivre et qui va bouleverser de fond en comble notre mode d’existence. Parce qu’à supposer que tout danger soit écarté et qu’on les « libère » rapidement 120.000 hommes ( arrondissons ) pour 40 millions de femmes ça fait ( on a calculé ) un homme pour 333 femmes. A ce que prétend Iliona ce ne serait pas pour lui déplaire… – Oui. Parce que plus il y a de concurrence et plus ça te donne envie que ce soit toi qu’on choisisse. De tout faire pour. De sortir le grand jeu. Et si tu y arrives, alors là si tu y arrives comment c’est jouissif! Et on la choisirait elle. En priorité. Elle n’en doute pas une seule seconde. Vivre seule ne poserait pas le moindre problème à Zanella… - Au contraire ! Parce qu’un supporter un toute la journée à la maison ! Et puis le jour où t’as envie de t’éclater, même qu’ils soient pas nombreux, t’en trouveras toujours un qui demandera pas mieux que de te rendre service. Quant à Xadine son gourou slovène prône la polygamie. Du coup elle aussi… Haut et fort… - C’est la seule solution. Vous en voyez une autre ? - Des harems de 133 femmes ? Il aurait intérêt à assurer le type… - Et même qu’il assure on n’y aurait pas droit souvent. On en a plaisanté. On en plaisante. Il n’empêche que pour le moment tout le monde est dans l’urgence. Nos gouvernantes aussi. Nos gouvernantes surtout. Mais le problème va bien finir par se poser : comment gérer un tel déséquilibre entre la population féminine et la population masculine ?

 

 

 

 

Jeudi 19 Janvier 2034

 

J’ai craqué. J’étais allé errer comme tous les soirs, sans but, par les rues. Au retour je m’étais couchée, ivre de fatigue, dans les bras de Kerwan, mon bel amour mort. Mort. Et ça a été comme si je réalisais pour la première fois. Mort. Kerwan. Plus jamais. Mort. Je me suis relevée. Il fallait que je voie quelqu’un, que je parle à quelqu’un. De vivant. Monelle. Forcément Monelle. – Allo… Je te dérange pas ? – Non. Bien sûr que non. Qu’est-ce qui t’arrive ?… - Je sais pas. L’angoisse d’un seul coup. La panique… - T’es pas la seule en ce moment, tu sais… Vu les circonstances… Mais viens ! Passe !…  - Tu bosses de bonne heure demain matin… - Viens !… Je t’attends… On se regardera un film… Ca nous changera les idées… Moi aussi j’en ai besoin

 

- Je nous mets quoi ?… - N’importe… Ce que tu veux… - Celui-là alors… Une dizaine d’hommes, musclés et merveilleusement beaux, perdus au fin fond d’une forêt tropicale, aux prises avec une multitude de dangers auxquels ils finissaient toujours, au bout du compte, par miraculeusement échapper. – Tu te rends compte ?… Tu te rends compte qu’il y a plus que là qu’on peut en voir maintenant des types ?… Seulement dans les films… Ca fait chier tout ça… Ca fait vraiment chier… Bon, mais faudrait peut-être que je me couche sinon demain matin… Tu veux rester ?… Parce que toute seule là-bas dans cette grande maison tu vas broyer du noir toute la nuit, c’est couru… Allez, reste !…

 

- Comme quand on avait douze ans… Tu te rappelles quelle fête c’était quand on avait l’autorisation d’aller dormir l’une chez l’autre ?… On passait la moitié de la nuit à bavarder… Mais là va falloir être raisonnables… Parce que je te dis pas la journée qui m’attend demain… Elle ne s’est pourtant pas endormie tout de suite. Elle s’est agitée, tournée, retournée. Et puis son souffle s’est fait court. Un clapotis. Des halètements. Tout un tumulte. Et moi aussi. Avec les hommes de tout à l’heure en toile de fond. C’est venu vite. Tempétueux. Ravageur. Ca m’a déposée apaisée et sereine – heureuse – sur le rebord de la nuit.

 

Il y avait longtemps. Si longtemps. Avant c’était tous les jours. Plusieurs fois par jour. Et puis il y a eu Kerwan et ça s’est complètement arrêté. C’aurait été comme le tromper. En pire. Parce que ça aurait été le tromper avec moi. Même après quand il n’a plus été là. Hier soir Kerwan est vraiment mort.

 

 

 

 

( 21 heures )

 

Monelle m’a appelée à midi… - Tu dormais comme un bébé ce matin quand je suis partie… Ca va mieux ?… Oui ?… Oui, ça détend, hein !… De toute façon, qu’on le veuille ou non, maintenant il nous reste plus que ça… Alors faut faire avec… Mais passe ce soir !… Passe !… Je t’attends…Tu vas pas rester à te morfondre là-bas toute seule…

 

jeudi 8 octobre 2009

2034 ( 2 )

Lundi 9 Janvier 2034

 

On ne s’y fait pas. On s’attend à les voir surgir à tout moment. Au café. Ou sur le campus. Ils vont nous sourire… «  – Ca va comme vous voulez, les filles ? » S’attabler avec nous. Et tout va reprendre comme avant. Ils ne viennent évidemment pas. On essaie de parler d’autre chose. De penser à autre chose. On ne peut pas. C’est toujours là. Ca occupe toute la place. Partout. Tout le temps. Plus rien d’autre ne compte. Plus rien d’autre n’a d’importance. Il se dit tout. Et le contraire de tout. On prétend que l’épidémie serait partie de Suède où un savant fou aurait sciemment contaminé les réserves d’eau potable pour se venger de son chef de service. Une rumeur persistante en impute au contraire la responsabilité à un groupe de femmes « Les Walkyries sanglantes » qui se serait juré de libérer la planète de toute présence masculine. D’autres y voient la main d’extra-terrestres qui, dans l’intention avouée d’améliorer l’espèce humaine, se débarrasseraient de concurrents gênants et inutiles avant de venir eux-mêmes féconder les terriennes. Celles qui affirment les avoir vus – de leurs yeux vus – assurent qu’ils sont merveilleusement beaux, supérieurement intelligents et extraordinairement séduisants. Ben voyons !… Il se dit aussi que le virus est en pleine mutation – ce qu’on nous cacherait soigneusement – et que, dans les semaines qui viennent, ce sont les femmes qu’il va à leur tout frapper. Personne ne sait rien, mais tout le monde parle.

 

Le gouvernement, lui, agit : tous les individus de sexe masculin vivants sont invités à se faire connaître, dans les plus brefs délais, par téléphone, aux autorités compétentes. Ils seront immédiatement soumis, à leur domicile, à un test de dépistage désormais disponible. Et fiable. Les hommes contaminés seront hospitalisés dans des strutures spéciales. Quant aux autres, les « intacts », ils seront transportés en ambulances stériles et regroupés dans des centres où ils seront coupés de tout contact avec l’extérieur. Dans, à l’évidence, leur intérêt. Comme quoi les survivants ne doivent vraiment pas être nombreux. Sinon une telle opération serait techniquement impossible.

 

 

 

 

Mercredi 11  Janvier 2034

 

On passe beaucoup de temps au café. On a besoin les unes des autres. Pour se rassurer. Pour pouvoir évoquer encore et encore la vie d’avant. Ce n’est pas forcément ce qu’on fait de mieux. Parce qu’on s’entretient mutuellement dans la tristesse et la nostalgie. Parce que, quand on envisage l’avenir, c’est toujours systématiquement sous les couleurs les plus sombres. On ne rit plus. On ne plaisante plus. On sèche pratiquement tous les cours.

 

On a changé. On a toutes profondément changé. Iliona, toujours si pimpante avant, se néglige. Elle ne se maquille plus, ne se coiffe plus, ne prête plus la moindre attention à ses vêtements. – A quoi bon maintenant ?… - Mais tu disais que c’était pas pour le regard des autres que tu te faisais belle, que c’était pour toi … - Oui, oh, ce qu’on dit… Xadine s’est  tournée vers la religion. Elle passe ses soirées à étudier les enseignements d’un mystique slovène qui, paraît-il, avait très exactement prédit, il y a plus de vingt ans, ce qui se passe aujourd’hui… - Dans les moindres détails, vous verriez ça, c’est hallucinant… Zanella, elle, donne dans le cynisme… - Il y a plus de mecs ? Et alors ? Qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Pour ce qu’ils sont intéressants ! Non, le vrai problème c’est qu’il y a plus la moindre bite à l’horizon pour aller s’asseoir dessus…

 

Heureusement j’ai Monelle. Monelle, c’est mon amie. Depuis la maternelle. Autant dire depuis toujours. On partage tout. On se confie tout. Transparentes l’une à l’autre. Même quand nos routes ont divergé – elle n’avait pas spécialement de goût pour les études – on est restées main dans la main. A rêver ensemble tout haut. On est tombées amoureuses à quelques jours de distance. Ca nous a rapprochées un peu plus encore. On était heureuses. Chacune de son bonheur. Et de celui de l’autre. Elle l’a moins été : Noë n’était pas celui qu’elle avait toujours espéré. Elle ne l’a plus été. Plus du tout. Quand tout ça a commencé elle avait rompu depuis plusieurs semaines. Moi non. Parfois je l’envie…

 

 

 

Vendredi 13 Janvier 2034

 

Je passe le plus clair de mes journées à appréhender le soir quand je vais me retrouver désespérément seule dans notre grande maison. J’y trébuche sur des souvenirs partout. Je m’interdis d’entrer dans la chambre de mes frères, dans celle de mon père. Ils sont là quand même. Dans le séjour. Dans la cuisine. Sur la terrasse. Nos années y sont enchevêtrées les unes aux autres. J’entends leurs voix. J’entends leurs rires. Ils sont là. Silien va pousser la porte, se jeter sur moi, m’entraîner jusqu’au canapé et me chatouiller sous la plante des pieds… - Arrête !… Non, arrête !… Pouce !… Je joue plus… Ils vont rentrer. Ils vont tous rentrer, me prendre dans leurs bras… - C’était un mauvais rêve. Un cauchemar. Réveille-toi !…

 

Ce n’est pas un rêve. Je claque la porte. Je m’enfuis. Dans les rues. Au hasard. Tout essaie d’y être normal. Il y a des lumières. Des voitures. Des femmes vont et viennent sur les trottoirs, traversent . Des femmes. Que des femmes. Pas d’homme. Jamais. Dans les cafés non plus. J’y passe une heure . Quelquefois deux. Je rentre. Le plus lentement possible.

 

C’est quand je suis enfin couchée que Kerwan me rejoint. Je me blottis contre lui. Kerwan !… On allait prendre un appartement ensemble en septembre. Encore deux ans et il aurait fini ses études de médecine. On avait tant de projets pour après. Il n’y aura jamais d’après.

dimanche 4 octobre 2009

2034 ( 1 )

Lundi 2 Janvier 2034

 

Il n’y a pas eu cours aujourd’hui. Personne n’aurait eu, de toute façon, le cœur à ça. C’est une hécatombe, une épouvantable hécatombe. On n’a plus ni pères, ni frères, ni oncles, ni amoureux, ni amis, ni copains. Il n’y a plus d’hommes. Ils tombent malades les uns après les autres. En deux jours – trois maximum – cette saloperie de virus les emporte. Eux.  Et uniquement eux. A la fac, sur huit cents filles, quatre seulement en comptent encore dans leur entourage. Ils se terrent chez eux dans l’espoir d’échapper à l’impitoyable contamination. A tout hasard. Parce qu’on ne sait rien des modes de transmission… La seule chose qu’on sache – qu’on soupçonne – c’est que le chromosome Y est probablement impliqué. On s’en serait douté… Les scientifiques – dans le contexte actuel exclusivement des femmes – répètent sur tous les tons qu’elles cherchent, qu’elles y consacrent tout leur temps et toute leur énergie. Ca coule de source. Et qu’elles sont sur le point de trouver, que d’ici quelques semaines on devrait disposer d’un traitement efficace. Ca, personne n’y croit. Et, de toute façon, il sera trop tard.

 

Les politiques sont désemparés. On a dû procéder en catastrophe, juste avant Noël, à un remaniement ministériel radical. Un gouvernement composé, par la force des choses, tous partis confondus, uniquement de femmes. De femmes d’exception. Il fallait qu’elles le soient pour faire face à une situation aussi dramatique. Elles la gèrent au mieux. On ne manque de rien. Tout fonctionne « normalement ». Mais elles ne peuvent évidemment  pas faire que ce qui est ne soit pas.

 

Je suis devenue un monstre d’insensibilité. Quand mon père est mort j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Quand Kerwan est mort aussi. Et Lucas. Et Silien. Et puis plus rien. On mourait autour de moi. On continuait à mourir à tour de bras. Ca ne m’atteignait plus. Je m’en fichais. J’étais ailleurs. Je suis encore ailleurs. Indifférente à tout. D’après Iliona – et ses livres de psycho – c’est une réaction parfaitement normale, un système de défense qui se met spontanément en place quand on est confronté à l’insupportable : ça  évite de sombrer dans la folie. Mais, du coup, je ne suis plus moi. C’est une étrangère qui m’habite. Et qui m’effraie horriblement…

 

 

 

 

Jeudi 5 Janvier 2034

 

Je n’ai plus de famille. Ou si peu. Ma grand mère… J’ai passé les vacances de Noël avec elle. Elle n’a aucune conscience de la gravité de la situation… Elle répète, sur tous les tons, que, par le passé, des millions d’hommes sont tombés sur les champs de bataille et que la nature a toujours compensé. « - Il naît de toute façon beaucoup plus de garçons que de filles. C’est pas pour rien » Elle, c’est la fonte des glaciers et la montée des eaux qui la préoccupent. «  - Tu te rends compte que La Rochelle risque de disparaître ? La Rochelle !… Où j’ai passé trente ans de ma vie. Où ta mère a rencontré ton père. C’est malheureux à dire, mais elle est partie à temps, tiens, ta pauvre mère ! A croire qu’il y a un bon Dieu et que s’il l’a rappelée à lui, il y a cinq ans, c’est pour lui éviter le désespoir de voir ses plus beaux souvenirs engloutis… Elle a ressassé La Rochelle – et la mort de ma mère – pendant quinze jours.

 

Ma tante Delphine, elle, fond en larmes dès qu’elle m’aperçoit, se jette dans mes bras en sanglotant qu’on va tous mourir. « - Les hommes d’abord et nous après. On veut pas nous le dire pour pas nous affoler, mais on va y passer. On va tous y passer. Mais je veux pas mourir, moi, je veux pas ! » Pour te remonter le moral rien de tel que tante Delphine. Quand elle te lâche enfin t’as plus qu’une envie c’est d’aller te foutre à l’eau.

 

Qui encore ? Ma belle-sœur Aglaé qui m’accable de reproches permanents. Si Lucas, son mari – mon frère – est mort, ma famille en est incontestablement responsable. C’est la nourriture qu’on lui a fait ingurgiter pendant toute son enfance et son adolescence qui est la cause de tout.

 

J’ai aussi une cousine – Bérénice – qui ne m’adresse plus la parole depuis des années. Je ne sais pas pourquoi. Elle ne le sait sans doute pas non plus.

 

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