22 Février
Sur la première vidéo, je suis en train de débarrasser la table, dehors, sous la tonnelle. C’est pris de la fenêtre de sa chambre, là-haut, et c’est le tout premier jour. C’est le tout premier jour, j’en suis sûre, parce qu’il y a ma guitare – le cadeau de ma mère pour mes vingt ans – appuyée contre le saule pleureur. Elle avait saisi l’occasion de mon anniversaire pour faire les présentations. « - Ecoute, Manon… J’ai rencontré quelqu’un. Ca fait quelques mois. Et c’est devenu sérieux tous les deux. Très sérieux. Il veut te connaître. Alors je compte sur toi : tâche de lui faire bonne impression.» J’avais fait bonne impression. La preuve : le dessert à peine avalé, il s’était précipité pour me filmer…
Un mois plus tard on s’installait toutes les deux chez lui. Alors du coup qu’est-ce qu’on voit sur la video suivante ? Evidemment Manon en train de décharger la fourgonnette. Manon en inlassables va-et-vient de la grille au perron et du perron à la grille. Pendant… pas loin d’une demi-heure. Quel intérêt ? Non, mais quel intérêt ?
Après… Ben c’est moi. Toujours moi. Que moi. En long, en large, en travers. En robe, en pantalon, en short… En rouge, en blanc, en bleu, en jaune, en noir… Moi ! Sous tous les angles. Sous toutes les coutures. Moi en train de regarder la télé. De prendre mon petit déjeuner. De vider le lave-vaisselle. Moi à en avoir le tournis. Moi à en avoir la nausée…
23 heures
Non. Non. Je n’arrive pas à saisir la logique de cette obstination à « fixer » le moindre de mes faits et gestes. Il est amoureux ? N’importe quel amoureux, à moins d’être un saint ou un héros, se serait débrouillé, avec les moyens qu’il a à sa disposition, pour « s’emparer de moi » dans ma chambre ou dans la salle de bains. Pour autant que je puisse en juger ( je n’ai vu qu’une infime partie de sa « collection » ) ce n’est pas le cas. Il y a quelque chose qui cloche, là. Qui cloche d’autant plus que v’là un type qui ne me connaît ni d’Eve ni d’Adam ! Qui ne m’a jamais vue ! Et qui a son matériel fin prêt le jour où je me pointe pour la première fois chez lui. Qui n’a rien de plus pressé que de m’en faire – si on peut dire – profiter. Parce qu’il serait amoureux ? Amoureux juste pour avoir entendu parler de moi par ma mère et avoir – peut-être – entrevu deux ou trois photos ? Ca colle pas. Ca tient pas debout. Il y a sûrement une autre explication. Oui, mais laquelle ?
J’en verrais bien une. Qui vaut ce qu’elle vaut. Parce que c’est quoi sa vie ? Waterloo morne plaine. Il aligne des chiffres à longueur de journée. Il établit des bilans. Trente-cinq heures par semaine. Arrive le week end. Il le traîne en longueur, désoeuvré, en attendant le lundi. Il s’emmerde. Sa vie l’emmerde. Sa vie est vide. Y déboule ma mère. Bon. Ca va peut-être changer. Ca change, oui. Il s’ennuie plus tout seul. Ils s’ennuient à deux. Elle manœuvre pour venir s’installer chez lui. Il a rien contre. Il a rien pour non plus. Il s’en fout. Il laisse faire. Elle parle d’amener sa fille. Pourquoi pas ? Et l’idée l’attrape. D’un coup, comme ça, un beau matin. Il va la filmer sa fille. La « collectionner » en vidéo. Comme il collectionnerait n’importe quoi d’autre. Les timbres-poste ou les mouches drosophiles. Juste pour qu’il y ait enfin autre chose dans son existence que ce qui s’y trouve. Avec, en prime, le risque d’être un jour ou l’autre découvert. C’est la montée d’adrénaline assurée...