D'une histoire... l'autre

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samedi 26 décembre 2009

2034 ( 21 )

Dimanche 14 Mai 2034

 

- Je serai pas là ce soir… Juste ça. Sans autre explication…. Je ne me suis pas abaissée à lui demander où elle allait, ni pour faire quoi, ni avec qui… - Oui, je ne serai pas là ce soir… - Ca tombe bien… Moi non plus… Et, hier soir, je suis effectivement sortie. Sans véritable envie. Sans but. Je me suis promenée au hasard et j’ai fini par échouer dans ce bar où Monelle nous avait entraînées le soir de l’anniversaire de Valentine. Il y avait cette fille qu’elle nous y avait présentée, qui m’a tout de suite reconnue, qui est venue s’asseoir à ma table. J’avais besoin de parler. J’ai parlé. On a bu. Plus que de raison. Je n’ai pas l’habitude. J’ai sombré. J’ai vaguement senti qu’on me portait, qu’on me déshabillait. Je me suis endormie comme une masse…

 

Au réveil il faisait grand jour. Des lèvres me couraient, précises et douces, sur la peau… Je les ai laissé y errer à leur guise. Elles sont remontées. Se sont posées sur les miennes. Une langue s’est insinuée entre elles. Tout s’est brusquement fait plus ardent, plus passionné. Elle s’est savamment occupée de mes seins. Elle m’a ouverte. J’ai chaviré. Elle a insisté… Insisté encore… J’ai perdu pied… Elle est venue se couler contre moi, m’a picoré le cou de petits baisers… - Quelle jouisseuse tu fais !… Et dire que je sais même pas comment tu t’appelles… - Roxane… Et toi ?… - Ophélie… Tu reviendras ?… On se reverra ?… - Je sais pas… Peut-être… - Reviens, s’il te plaît, reviens…    

 

J’ai précipitamment regagné la maison… Valentine était rentrée… - Je peux te parler ?… Et je lui ai tout dit. D’un trait. Sans reprendre mon souffle… Elle a souri… - Tu fais bien ce que tu veux… Tu n’as pas de comptes à me rendre… - Ca t’est complètement égal alors que j’aille avec une autre !… Tu t’en fiches… Elle m’a attirée contre elle, a plongé ses yeux dans les miens… - Je m’en fiche pas, non… Ce que je veux, c’est que tu sois heureuse… Epanouie… Comme tu l’entends… Avec qui tu l’entends… Sans te poser de questions qui n’ont pas lieu d’être… - Tu as d’autres filles que moi, hein !?… - Oui… Et ça ne t’enlève rien à toi… Ni à elles non plus d’ailleurs… A personne… En amour ce qu’on donne à l’une on ne le prend pas à l’autre… Au contraire… Chaque relation s’enrichit de toutes les autres… Non ?… Tu crois pas ?… - Je sais pas… Dans un sens je me dis que oui et dans un sens je me dis que non… Elle m’a doucement embrassée… - Va vite t’habiller… Je t’emmène au restaurant…

 

Dans la rue elle m’a enlacée. On a marché longtemps, lentement, serrées l’une contre l’autre. On croisait d’autres femmes qui nous enveloppaient, au passage, d’un regard complice ou indifférent, rarement réprobateur… - T’as envie d’aller où ?… - Où tu veux… Choisis, toi !… Ca a été un restaurant de fruits de mer et de poisson au bord de l’eau… Au dessert je n’ai pas pu m’empêcher de poser la question… - Tu crois que ça va durer nous deux ?… - Il n’y a pas de raison… A condition qu’on ne se montre ni possessives ni exclusives l’une avec l’autre… C’est quelque chose que, pour ma part, je ne supporterais pas… Et que tu ne supporterais pas non plus… Ce qui t’est arrivé hier soir se reproduira… Tu auras envie d’autres femmes que moi… Mais bien sûr que si !… Et c’est parfaitement légitime… Si tu y renonces à cause de moi, sous prétexte de m’être fidèle, tu m’en voudras forcément, consciemment ou pas, et tu finiras par te détacher de moi, persuadée que je t’étouffe, que je t’empêche de vivre… Alors que c’est toi qui t’étoufferas toute seule… Comme une grande… Et je paierai les pots cassés… 

 

 

 

 

Mardi 16 Mai 2035

 

On vient de publier des chiffres extrêmement alarmants : dans trois ans la famine aura gagné l’Europe. C’est pratiquement inéluctable. A moins qu’on ne prenne immédiatement des mesures drastiques. Ce qui est le cas : tout ce qui peut être converti en terre agricole va l’être sans délai et toutes les terres agricoles, sans aucune exception – celles du moins qui ne sont pas totalement épuisées et qui pourront être irriguées – vont être exclusivement consacrées à la culture de produits de première nécessité. Il n’est pourtant absolument pas certain que ces mesures soient suffisantes. Et on laisse entendre que, dans un avenir très proche, les restrictions alimentaires ne pourront pas être évitées.

 

Reste à savoir si tout cela est vrai. Si on ne noircit pas à plaisir le tableau. Si on ne fait pas dire aux chiffres ce qu’on veut. Ou si on ne les a pas un peu « orientés » . Parce qu’ils tombent vraiment, comme par hasard, au meilleur moment possible pour nos dirigeantes qui font des pieds et des mains depuis des semaines pour nous convaincre qu’il convient de limiter, autant que faire se peut, le nombre des naissances masculines. Et qui y parviennent. Malgré la résistance bruyante et acharnée d’un certain nombre « d’attardées ». Elles vont bien évidemment jouer maintenant sur du velours : d’un côté il est indispensable d’assurer le renouvellement des générations, mais, de l’autre, il est tout aussi indispensable de restreindre le nombre des bouches à nourrir. La solution s’impose d’elle-même : il faut mettre au monde des filles, des filles et encore des filles. Et quelques mâles appelés à jouer ultérieurement le rôle de bourdons. Faut pas rêver : on est condamnées à se passer d’eux. Et pour longtemps. Et peut-être, en prime, à crever de faim. Il y a pas à dire : l’avenir s’annonce sous des couleurs radieuses…

 

- Il est pas encore là l’avenir… Et personne ne sait vraiment de quoi il sera fait… Personne… Alors on va pas le laisser nous gâcher le présent… Parce que le présent lui au moins on le tient… Et Valentine m’a entraînée dans la chambre. On a eu toute la nuit à nous. Rien d’autre que nous.

dimanche 20 décembre 2009

2034 ( 20 )

Lundi 8 Mai 2034

 

Elles ont prévenu qu’elles ne rentreraient que demain. Ca tombe bien. On peut profiter à plein de ce long week end, Valentine et moi. Elle est adorable. Pleine de prévenances. Comme si j’étais ce qu’il y a de plus important au monde. Comme si rien d’autre ne comptait pour elle que de me donner un maximum de plaisir. J’en ai. A la folie. Et celui – évident – qu’elle prend à me l’offrir le démultiplie encore.

 

 

 

 

Mardi 9 Mai 2034

 

Ca y est !… Enfin !… Eh ben c’est pas trop tôt !… Depuis le temps qu’elle te tournait autour… Et que toi de ton côté… Je suis ravie pour toi… C’est beaucoup mieux quelqu’un d’expérience la première fois… Surtout pour toi… Qui te posais tant de questions… Qui t’en faisais tout un monde… Et alors ?… T’as trouvé comment finalement ?… Bien ?… - Oh oui !… Et même, à ce point-là, j’aurais jamais cru… - Ben oui, forcément !… On peut bien dire tout ce qu’on veut, mais qui, mieux qu’une femme, peut savoir comment s’y prendre avec une autre femme ?…

 

Elles acceptent toutes parfaitement la situation. Il faut reconnaître qu’elles seraient singulièrement mal placées pour y trouver quoi que ce soit à redire. La seule avec laquelle je me sois sentie quelque peu en porte-à-faux c’est Zanella… Qui a abordé d’elle-même le sujet… - C’est ma mère, oui !… Mais elle aurait pas intérêt à venir se mêler de mes histoires de cul… Alors je vois pas pourquoi j’irais mettre mon nez dans les siennes…

 

 

 

 

Vendredi 12 Mai 2034

 

« - Je ne connais personne d’aussi passif que toi… » Ce n’était pas dit sur un ton de reproche. Juste de constatation. Ce qui est vrai. Avec elle je m’abandonne. Je me laisse faire. Guider. Je ne prends pas la moindre initiative. Jamais. Son âge m’intimide. Et puis… je ne me suis jamais occupée d’une autre femme. J’ai peur de ne pas savoir, de me montrer si maladroite qu’elle va me rire au nez, me repousser… J’ai balbutié, lamentablement bafouillé… Elle m’a fait taire d’un baiser, m’a doucement pris la tête entre les mains, l’a guidée, posée sur son ventre. Je me suis bravement lancée. A tout petits coups de langue-découverte. Elle est plus âcre, plus acide, plus salée que moi. Elle a doucement ondulé du bassin avec un gémissement continu de fond de gorge. Je l’ai fouillée. J’ai fait chanter son bouton. On s’est endormies dans les bras l’une de l’autre…

 

 

 

 

21 heures

 

Ca m’a trotté toute la journée dans la tête… « - Je ne connais personne d’aussi passif que toi »… Il fallait l’entendre comment ?… J’ai fini par poser la question à Monelle qui a haussé les épaules… - Comment tu veux l’entendre ?… Comme elle l’a dit… - Elle a d’autres filles que moi alors… - J’en sais rien, moi !… Elle est très discrète sur sa vie privée Valentine… Mais ça paraît probable, oui !… - J’ai du mal à y croire… Quand elle me caresse, quand elle m’embrasse il y a tellement d’amour pour moi dans ses yeux… - Et alors ?… T’es trop, toi, dans ton genre !… C’est pas parce qu’elle t’aime que ça doit l’empêcher d’en aimer d’autres !… Non, mais attends !… Pendant des siècles avec les mecs on a joué au petit jeu du « T’es à moi… Je suis à toi… Tu m’appartiens… Je t’appartiens… » On a vu ce que ça donnait… Maintenant qu’ils sont plus là on va quand même pas remettre ça entre nous !… S’emprisonner les unes les autres… Se rabougrir à qui mieux mieux… Ce serait vraiment trop con… Non, tu crois pas ?…

 

Je sais pas… J’en sais rien… Je sais plus rien sur rien… Je me sens de plus en plus paumée…

mercredi 16 décembre 2009

2034 ( 19 )

Mardi 2 Mai 2034

 

Le début des nouvelles restrictions d’eau c’était hier. Monelle s’est douchée avec Petra, sa copine. Zanella avec Aurore. Et moi la dernière, avec Valentine. Je me demandais comment elle allait réagir. Ca allait sûrement pas être facile pour elle de devoir se déshabiller complètement devant une gamine qui a la moitié de son âge. Moi à sa place… Mais non ! Ca a pas eu l’air en tout cas. Jamais on croirait qu’elle a 45 ans : un corps parfait. Des seins de rêve. Des fesses bien pleines et bien fermes. Je ne pouvais pas m’empêcher de la regarder. C’était plus fort que moi. Elle s’en est rendu compte. J’ai rougi. Elle a souri. J’ai quitté la salle de bains en toute hâte.

 

 

 

 

Jeudi 4 Mai 2034

 

En cherchant mes cours de l’année dernière je suis tombée, au grenier, sur un album de photos dont j’avais totalement oublié l’existence. Des photos d’avant. Un autre monde. Dont je sais – intellectuellement – qu’il a existé, mais auquel j’ai le sentiment de n’avoir jamais, moi, vraiment appartenu. Un peu comme si je feuilletais un livre d’Histoire. Oui, c’est ça. Mon père, mes frères ne me sont plus familiers que comme des personnages historiques. Ils n’ont pas, pour moi, d’autre réalité. Et c’est quelque chose de terrifiant.

 

 

 

 

Vendredi 5 Mai 2034

 

La douche avec Valentine est devenue une véritable épreuve pour moi. J’appréhende qu’elle me surprenne encore à la regarder et qu’elle me juge mal. Je fais tout ce que je peux pour que cela ne se reproduise pas, mais il y a forcément des moments où mes yeux se posent sur elle et des moments – ça peut pas être autrement, serrées comme on l’est dans cette cabine de douche – où je l’effleure par mégarde. Elle ne semble pas s’en apercevoir ou n’y attache pas la moindre importance.

 

 

 

 

19 heures

 

J’ai eu les résultats de mes premiers partiels. Une catastrophe. A laquelle je m’attendais. Je ne veux pas me chercher d’excuses, mais je ne suis pas la seule. Tout ce qui s’est passé ces derniers mois nous a toutes tenues à distance respectable de nos cours, devenus, par la force des choses, tout à fait secondaires. Et les examinatrices ont eu beau faire preuve d’infiniment d’indulgence c’est, dans l’ensemble, calamiteux. Pour que nous puissions nous investir individuellement dans nos études sans doute faudrait-il d’abord que nous ayons des perspectives d’avenir, que nous sachions collectivement où nous allons. Et ça !…

 

 

 

 

Dimanche 7 Mai 2034

 

Elles se sont disputées. Zanella accusait Monelle de tourner autour de sa copine. Ca a crié. Des gifles sont parties. Les deux autres s’en sont mêlées. Des portes ont claqué. On a fait des valises. On les a défaites. Et finalement tout le monde s’est réconcilié en grandes embrassades. Elles ont voulu aller fêter ça ensemble au restaurant et j’ai dîné en tête à tête avec Valentine. On a beaucoup parlé. Je lui ai raconté Kerwan. Jamais je n’avais parlé de lui comme ça. Aussi longtemps. A cœur ouvert. Même des choses que je ne m’étais jamais dites à moi-même. Elle m’a écoutée avec infiniment d’attention. Interrogée avec beaucoup de douceur. Je me suis épanchée. Sur tout. Et j’ai craqué. En interminables sanglots. Elle m’a prise dans ses bras. Je m’y suis blottie. Elle m’a caressé les joues, les paupières, les lèvres, murmuré à l’oreille des mots que je n’écoutais pas, mais qui m’apaisaient. Je me suis endormie tout contre elle. Dans la nuit j’ai vaguement senti qu’on me déshabillait, qu’on me mettait au lit.

 

Au réveil il faisait grand jour. Elle m’attendait pour déjeuner dans la cuisine. Seule. Les autres n’étaient pas rentrées… - Merci pour hier… Elle n’a pas répondu. Elle s’est contentée de sourire.

 

Sous la douche, après, avec elle, j’ai été prise d’une impulsion soudaine : j’ai jeté mes bras autour de son cou… - Merci… Oh si, merci !… Elle m’a serrée contre elle, seins contre seins. J’ai laissé tomber ma tête dans son cou. Elle a posé ses mains sur mes fesses. On n’a plus bougé.

 

- Viens !… Dans la chambre. Sur le lit. Appuyée sur un coude, elle m’a longtemps et amoureusement regardée… - Que tu es belle !… Elle est lentement descendue. Quand elle s’est approchée d’en bas je me suis ouverte. En grand. Pour ses yeux. Pour elle… Ses lèvres se sont posées sur moi, se sont occupées de moi. Je me suis engloutie dans un bonheur comme jamais.

 

samedi 12 décembre 2009

2034 ( 18 )

Jeudi 27 Avril 2034

 

J’ai passé l’après-midi chez Iliona. Elle va mieux. Les antibiotiques sont efficaces. Elle n’a plus de fièvre. Et surtout elle est rassurée. Elle a été infiniment touchée que je vienne la voir quand on ignorait ce qu’elle avait… - Tu es la seule… Il n’y a eu personne d’autre… Personne… - Faut pas leur en vouloir… On vit toutes des choses tellement compliquées en ce moment… - Oh, je leur en veux pas… J’en veux à personne… De toute façon, moi, avec les filles c’est jamais vraiment passé… Elles peuvent pas me voir… - Ne dis pas ça !… Zanella… Xadine… - Elles me supportent, c’est tout… Non, on ne m’aime pas… Les filles ne m’aiment pas… Et je le leur rends bien… Il y a qu’avec les mecs que je m’entends… Enfin que je m’entendais parce que maintenant… - Tu as tes contacts… - Oui, oh !… J’en ai fait le tour… Ca débouche sur quoi ?… Rien… Le type il se tape sa petite branlette… Il est content… Mais moi ?… J’ai besoin de sentir leur désir de moi contre moi, leur impatience dans mon cou, leurs caresses qui s’affolent, de voir leurs yeux quand plus rien d’autre ne compte pour eux que le bonheur d’être en moi et de s’y répandre… Alors… J’y vais toujours à l’ordi, oui… Pour en garder un maximum sous le coude au cas où ils finiraient par nous revenir… Mais j’y vais de plus en plus à reculons… C’est trop frustrant… Je me demande comment elles font les autres… - Il y en a de plus en plus qui se débrouillent entre elles… - Alors ça c’est un truc, moi, je pourrai jamais… Rien que d’y penser ça me dégoûte… - Toute seule aussi il y a des solutions… - Oui, oh, bof !… T’y arrives, toi ?… Moi, ça a jamais rien donné, mais alors ce qui s’appelle rien… Non… Une vie sans hommes je me dis de plus en plus que ça vaut pas la peine… Qu’il voudrait mieux crever…

 

 

 

 

Vendredi 28 Avril 2034

 

On s’y attendait : à partir du 1er Mai nouvelles restrictions d’eau. On devra impérativement respecter les quotas. Dès qu’on aura atteint le volume auquel on a quotidiennement droit – communiqué par voie de presse – le compteur sera automatiquement bloqué. Ce qui va nous contraindre à nous montrer extrêmement vigilantes. Notamment en ce qui concerne les douches. Pas d’autre solution que de les prendre ensemble. Deux par deux. En économisant au maximum.

 

 

 

 

Samedi 29 Avril 2034

 

Monelle a soupiré… - Mais lance-toi !… Une bonne fois pour toutes… Lance-toi au lieu de tourner comme ça indéfiniment autour du pot… T’en crèves d’envie… - Mais non, mais… - Non ?… Tu te vois pas !… Dès qu’on est toutes seules toutes les deux tu reviens là-dessus… Tu parles plus que de ça… Alors vas-y !… D’autant qu’il y en a une qui demanderait pas mieux… Rien qu’à la façon dont elle te couve des yeux… - Ah oui, qui ça ?… - Cherche un peu… Réfléchis !… Quelquefois on va chercher bien loin ce qu’on a tout près… Et elle m’a plantée là… Je me demande ce qu’elle a voulu dire, à qui elle peut bien faire allusion…

 

 

 

 

23 heures

 

Depuis que leurs copines sont pratiquement à demeure ici Monelle et Zanella ont complètement laissé tomber Christopher. Et c’est moi qui m’y colle. Pas forcément de gaîté de cœur. Parce qu’il est devenu lourd. Il arrête pas de se plaindre. Encore ce soir. On le sait que c’est pas drôle ce qu’ils vivent, mais nous non plus. Et c’est pas en ressassant sans arrêt que ça y changera quelque chose. Même les trucs de cul j’y ai plus vraiment de goût avec lui . C’est devenu toujours trop pareil. Et Iliona a raison. C’est frustrant au bout du compte. Je le vois. Il me voit. Il se touche. Je me touche. Et au revoir. T’as plus qu’à aller te coucher avec l’envie d’en avoir un vrai d’homme, un qui te prenne dans ses bras et qui te fasse vraiment l’amour, peau contre peau.

 

 

 

 

Dimanche 30 Avril 2034

 

Iliona m’est tombée dessus et a absolument tenu à ce que je l’accompagne à un espèce de Festival de folklore débile. C’était un prétexte cousu de fil blanc pour qu’on passe la journée ensemble. Je la vois venir : elle est toute seule, elle a personne et elle va s’accrocher à moi comme la moule à son rocher. Merci bien. Parce que si c’est pour l’écouter larmoyer pendant des heures comme elle l’a fait tout l’après-midi ! Christopher… Iliona… A croire que je suis prédestinée à ça. A servir de réceptacle aux jérémiades des uns et des autres. Qu’ils en profitent ! Parce que ça va pas durer…

mardi 8 décembre 2009

2034 ( 17 )

Samedi 22 Avril 2034

 

Iliona est malade. Au téléphone sa mère était en larmes… - Venez, s’il vous plaît… Je vous en supplie, venez !… On sait pas ce qu’elle a… Le médecin pense que c’est le virus… Zanella a catégoriquement refusé… - Oui, ben moi, pas question !… Si c’est ça je tiens pas à l’attraper… - Mais ça s’attrape pas comme ça !… - Personne n’en sait rien… Et j’ai pas l’intention de prendre le moindre risque… J’y suis allée toute seule et je suis restée pétrifiée à l’entrée de sa chambre. Elle est méconnaissable. D’une pâleur effrayante. D’une maigreur terrifiante. Je me suis penchée pour l’embrasser. Elle était brûlante de fièvre… - Je suis foutue… - Mais non, faut pas dire ça… Tu vas guérir, tu verras… Elle m’a souri… - C’est gentil d’être venue… Elle a fait des efforts pour me parler, pour m’écouter et s’est tout doucement endormie. Je suis sortie sans bruit. Derrière la porte sa mère m’est tombée dans les bras en sanglotant … - Ma fille !… Ma petite fille !… Je veux pas qu’elle parte !… Je veux pas qu’on me l’enlève… - Vous êtes certaine que c’est le virus ?… - Il faut attendre les résultats de l’hémoculture, mais le docteur Thibaud est très pessimiste… - Pourtant il n’y a jamais eu le moindre cas chez les femmes !… - Jusqu’à maintenant…

 

On ne parle plus que de ça toutes les quatre. Et plus on en parle plus la situation nous apparaît sous les couleurs les plus sombres. Catastrophique. En deux heures on a vidé trois bombes d’insecticide. On se voit déjà toutes malades. Mortes. Monelle nous a remis à chacune une lettre qui contient ses dernières volontés. Zanella va prendre sa température toutes les dix minutes. Valentine s’efforce de se montrer rassurante, mais on sent bien que c’est pour nous rassurer, nous, et qu’au fond d’elle-même elle est tout aussi inquiète.

 

- Oh, mais c’est super, les filles !… On va bientôt être réunis alors !… Je vous attends… Dès demain matin je vous inscris… Je vous réserve les plus belles chambres… Ah, ces bons moments qu’on va passer ensemble !… On a coupé. On n’avait pas vraiment le cœur à rire.

 

 

 

 

Lundi 24 Avril 2034

 

Ce soir le verdict. Je suis morte de trouille. J’ai passé la journée d’hier terrée dans ma chambre. Dans l’état lamentable où j’étais pas question d’aller quêter du réconfort auprès de Xadine et de sa sœur. Ce n’est pas l’envie qui m’en manquait, ce n’est pas qu’elles me l’auraient refusé, mais si je ne leur rends visite que quand je suis au trente-sixième dessous elles vont finir par se lasser et par me considérer comme le boulet de service qu’on redoute de voir débarquer. La copine de Monelle est venue la voir. Je les ai entendues pleurer. A chaudes larmes. Toutes les deux.

 

 

 

 

18 heures

 

ELLE N’A RIEN !… Enfin si !… Des streptocoques. Mais c’est pas LE Virus…

 

 

 

 

Mardi 25 Avril 2034

 

On a fait une fête à tout casser. Toute la nuit. Toutes ensemble. Les deux copines aussi. Ce matin j’ai la gueule de bois. L’appartement est dans un désordre indescriptible. Faudra bien deux jours pour nettoyer et tout remettre en ordre. Mais d’abord DORMIR. Je suis soulagée. Tellement soulagée. Heureuse.

vendredi 4 décembre 2009

2034 ( 16 )

Jeudi 13 Avril 2034

 

C’est terrible. Epouvantable. Deux des hommes sur lesquels on expérimentait le vaccin sont morts. Trois autres sont malades. Autant dire que… Tout le monde accuse le coup. Il paraît que, dans certains centres, il y a eu des suicides dont on ne parle pas pour ne pas provoquer de réactions en chaîne. Christopher était effondré. En larmes. Des sanglots hoquetés. Comme un bébé. Il faisait peine à voir. On a tout essayé – tout ce qu’on a pu – pour lui remonter le moral. Rien à faire. On l’a laissé dans un état lamentable.

 

 

 

 

Lundi 17 Avril 2034

 

Je suis allée là-bas. Chaque fois que je traverse une mauvaise passe – et Dieu sait si c’est le cas en ce moment… il y a de quoi ! – c’est là-bas que j’ai envie d’aller. D’instinct. C’est Manon, la sœur de Xadine, qui m’a ouvert… - Elle n’est pas là… Elle est en Bourgogne avec un groupe… Mais tu peux rester si tu veux… En tout cas t’as une de ces têtes !… - Avec tout ce qui se passe… - Tu prends tout beaucoup trop à cœur… Ce qui ne change strictement rien à la situation… Et ne peut rien y changer… Tu vis… C’est déjà beaucoup… C’est énorme… Essaie d’en tirer le plus de bonheur possible… Bon, mais je te garde… Je te laisse pas repartir comme ça… Et j’ai passé tout le week end avec elle. On s’est promenées dans le parc. On s’est allongées dans l’herbe. On a parlé. On s’est tu. Des oiseaux pépiaient, voletaient. Tout bourgeonnait. Fleurissait. Plus rien d’autre n’existait. Plus rien d’autre n’a compté pendant deux jours. Que l’instant présent. Quand je suis repartie, hier soir, je l’ai serrée dans mes bras… - Merci…

 

 

 

 

Mercredi 19 Avril 2034

 

- T’y verrais un inconvénient ?… - A quoi ?… - A ce que, de temps en temps, je reçoive une copine ici… - Moi, non… Mais Zanella ?… Et Valentine ?… - Oh, Zanella, c’est sûrement pas elle qui va y trouver quoi que ce soit à redire… Au contraire… - Au contraire ?… Comment ça au contraire ?… - Elle profitera de l’occasion pour faire venir la sienne de copine… - Ah, parce que Zanella aussi ?!… - Ben, bien sûr !… T’avais rien remarqué ?… Le téléphone… Ses retours de plus en plus tard… Les nuits passées de plus en plus souvent dehors… - Et sa mère ?… Elle est au courant sa mère ?… - Evidemment  qu’elle est au courant… - Et elle dit rien ?… - Pourquoi voudrais-tu qu’elle dise quoi que ce soit ?… Elle voit sa fille heureuse et épanouie… C’est l’essentiel, non ?…

 

 

 

 

Vendredi 21 Avril 2034

 

Elles sont venues ce soir. La copine de Monelle ce n’est pas celle qu’elle nous a présentée au bar. C’en est une autre. Une petite brune toute bouclée avec un visage d’ange. Celle de Zanella, elle est rousse avec de grands yeux verts. Sympas. Toutes les deux. On a dîné ensemble. Elles étaient pressées de regagner les chambres et je me suis un peu attardée à table avec Valentine. On a parlé de tout sauf de ça. Christopher klaxonnait tant qu’il pouvait sur l’ordi. Je suis allé le rejoindre… - T’es toute seule ?… - Ca se voit pas ?… - Elles sont où les autres ?… - Pourquoi ?… Je te suffis pas ?… - C’est pas ça, mais… Il a joué au désespéré… Pris son air de chien battu… Il m’a agacée… Je l’ai planté là et je suis sortie. Sans but. Sans véritable envie. J’ai erré au hasard. J’ai pleuré. Sans savoir pourquoi. Je me suis accoudée au parapet du pont. J’ai regardé l’eau filer en éclaboussures de lumière. On est venu à mes côtés. Elle m’a touché le bras… - Tu es toute seule ?… - Je suis toute seule, oui !… Qu’est-ce que ça peut te foutre, connasse !… Je suis rentrée. Aucun bruit. Nulle part. Je me suis vengée de plaisir.

lundi 30 novembre 2009

2034 ( 15 )

Mercredi 5 avril 2034

 

J’ai eu une conversation à cœur ouvert avec Monelle hier soir. Pour elle il va de soi qu’on y viendra toutes… - Ca peut pas être autrement… Désirer, séduire – et l’être – c’est ce qui sous-tend tous les comportements humains. On peut pas s’en passer. Il y a plus d’hommes ? On fera sans. Et on sera pas les premières. T’as quantité de femmes qui n’ont pas attendu jusque là et qui s’en trouvent très bien. Faut juste laisser le temps à la majorité d’entre nous de se débarrasser de ses préjugés et de ses habitudes. Ca a commencé. Et pas qu’un peu. Tu verrais ça au boulot comment ça se tourne autour !… Et des femmes qui avaient juré leurs grands dieux que jamais, au grand jamais, elles ne mangeraient de ce pain-là. Elles sont les premières à te faire du rentre-dedans. Avec l’enthousiasme conquérant des nouvelles converties… - Et toi ?… - Je n’ai aucune espèce de raison de m’en cacher… Je ne me multiplie pas partout, mais il m’arrive de saisir une occasion quand elle se présente… Tout en restant aussi discrète que possible… Cela étant, pour répondre à la question que tu ne poses pas et qui te préoccupe, je n’envisage pas une seule seconde, pour ma part, qu’il puisse y avoir quelque chose de cet ordre entre toi et moi… On est beaucoup trop proches l’une de l’autre et depuis trop longtemps… On est, pour ainsi dire, soeurs… Et entre sœurs…

 

 

 

 

Vendredi 7 Avril 2034

 

ON AURAIT ENFIN TROUVE UN VACCIN… La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre sur le coup de midi. Tout le monde est sorti dans la rue. Ca affluait de partout. Ca riait. Ca s’embrassait. Ca chantait… - A Montaire !… A Montaire !… Là-bas c’était noir de monde. Ca scandait sous les fenêtres… « Le virus est foutu !… Le virus est foutu ! » Et puis encore : «  Vous sortez bientôt !… Vous sortez bientôt ! » Les hommes agitaient les mains derrière les carreaux. Personne n’est retourné travailler. A tous les coins de rue il y avait des groupes qui discutaient et qui riaient. Il s’était improvisé des orchestres un peu partout. J’ai passé la nuit dehors. Comme tout le monde.

 

 

 

 

Samedi 8 Avril 2034

 

Maintenant que l’excitation est un peu retombée – pas complètement !… Il s’en faut de beaucoup – on y voit nettement plus clair. Un vaccin a effectivement été mis au point. Dans le plus grand secret : on ne voulait pas nous bercer d’espoirs prématurés. Il est en cours d’expérimentation sur des hommes qui se sont portés volontaires et on a toutes les raisons de penser qu’il est efficace. Même si – c’est son rôle – la ministre de la santé joue les rabat-joie en répétant sur tous les tons qu’on n’a pas encore de certitude absolue et qu’il faut faire preuve de la plus extrême prudence… Mais les scientifiques, elles, affichent des sourires qui en disent beaucoup plus long que bien des discours…

 

23 heures

 

Tout à l’heure, à l’ordi, Christopher était euphorique… - Ca va être fini, les filles, tout ça… C’était un mauvais rêve… Un cauchemar… Fini… Le dehors maintenant… Le soleil… Le vent sur la peau… Les rues… Les femmes… Vous… Vous savez ce que je ferai quand je sortirai ?… La première chose ?… Avant tout… Je viendrai vous voir, vous… Et vous allez y attraper… Je peux vous dire que vous allez y attraper… Toutes les trois… L’une derrière l’autre… - Petit prétentieux !… - Depuis le temps que j’ai envie de vous… Et ce sera pas des petites éprouvettes à remplir cette fois !… Ce sera du direct… Ca l’a pas empêché d’en remplir une. Abondamment. Avec notre aide. On s’est complètement lâchées toutes les trois.

 

 

 

 

Mardi 11 avril 2034

 

Hier c’était l’anniversaire de Valentine. Ses 45 ans. Zanella avait voulu faire les choses en grand. Elle avait décoré la salle de séjour, dressé une table somptueuse au centre de laquelle trônait un immense bouquet de roses. Elle a passé l’après-midi en cuisine à lui mijoter ses plats préférés. Quand elle est rentrée et qu’elle a découvert le cadeau de sa fille Valentine était émue pleuré aux larmes. Nous aussi. On est restées longtemps à table, détendues et sereines. On est sorties dans la douceur de la nuit d’Avril. On a erré au hasard, en grands fous rires, par les rues. On a fini par échouer dans un bar où on a fait la connaissance d’une amie de Monelle… - C’est une amie ou… une amie ?… Elle s’est contentée de sourire.

jeudi 26 novembre 2009

2034 ( 14 )

Mardi 28 Mars 2034

 

Bien qu’ils soient peu nombreux – et de moins en moins nombreux – les hommes coûtent cher. En locaux. En personnel. En soins médicaux. En nourriture. Depuis trois mois ils sont totalement pris en charge par la collectivité. Pour les mettre à l’abri on a paré, dans l’urgence, au plus pressé. Mais, constate la secrétaire d’Etat à la condition masculine, ils ne sont pas malades. Ils sont même, pour la plupart d’entre eux, en excellente condition physique. Et ce serait leur rendre un très mauvais service que de les maintenir plus longtemps dans une oisiveté émolliente. Il n’est évidemment pas question qu’ils puissent se rendre à l’extérieur pour y exercer quelque activité que ce soit. Mais il serait parfaitement légitime qu’ils assurent eux-mêmes l’entretien des locaux dans lesquels ils vivent et qu’ils assument les indispensables tâches quotidiennes. A charge pour eux de sorganiser et d’utiliser au mieux les diverses compétences de chacun. A terme les centres ne devraient donc plus disposer – c’est le but recherché avoué – que d’un personnel extrêmement restreint. Peu à peu c’est toute une organisation qui se met en place. Plus personne ne se risque à proposer une date butoir pour l’éradication du virus. Mais des décisions comme celle-là en disent beaucoup plus long que bien des discours.

 

 

 

 

Jeudi 30 Mars

 

Monelle et Zanella ont passé la soirée avec Christopher. J’ai prétendu que j’étais fatiguée et je me suis réfugiée dans ma chambre. Je n’avais pas envie de le voir avec elles. Ni elles avec lui. C’est absurde, je sais. Mais je ne voulais pas abîmer mon souvenir de l’autre jour. Je suis restée seule avec lui dans mon lit. Il paraît que j’ai raté quelque chose. Si on veut… Elles m’ont raconté… En long, en large et en travers… Rien qui ait de quoi me surprendre : je les avais précédées. Et j’ai envie de me faire croire qu’avec moi c’était beaucoup mieux pour lui…

 

 

 

Vendredi 31 Mars 2034

 

Cette nuit j’ai rêvé que je me débarrassais en catastrophe des quelques affaires de Kerwan qui sont restées dans ma chambre, que j’ai gardées par superstition nostalgique. J’avais rencontré quelqu’un. Il était beau comme un dieu et nous allions vivre ensemble. Personne ne dormira plus jamais avec moi. Personne ne dormira plus jamais dans ma chambre. Mais ce matin, au réveil, je l’ai fait quand même. J’ai tout jeté. Pour que les choses soient claires. Je suis toute seule. Je suis définitivement seule.

 

 

 

 

Lundi 3 Avril 2034

 

Avec Monelle ce n’est plus comme avant. On ne se parle plus aussi librement qu’on le faisait. On n’est plus aussi spontanées l’une avec l’autre. Il y a quelque chose. Quelque chose qui nous empêche d’être nous. Quoi ? Ca date du jour où elle est venue s’installer ici. Ou plutôt – ce qui revient finalement au même – du soir où on s’est donné du plaisir côte à côte. Parce qu’on redoute inconsciemment que ça dérape ? Parce que, dans le contexte actuel, on est intimement convaincues, l’une comme l’autre, que ça ne peut pas ne pas finir, à un moment ou à un autre, par déraper ? Et que, du coup, on se méfie l’une de l’autre. A moins que ce soit surtout d’elle-même que chacune de nous se méfie.

 

Faire quelque chose avec une fille ? Evidemment que j’y ai pensé. Que j’y pense. Ne serait-ce que parce que maintenant c’est le seul moyen de faire quelque chose avec quelqu’un. Et que j’en ai besoin. Trois mois… Trois mois sans une peau contre ma peau. Sans des lèvres sur les miennes. Sur mes seins. Partout. Ca me manque. A en hurler certains soirs. Bien sûr j’ai mes doigts. J’ai mes jouets. J’ai mes images. J’y trouve mon compte. Et plus souvent qu’à mon tour. Mais… Mais ce n’est plus comme avant. Avant, quand je me donnais du plaisir, c’était pour moi. Jamais parce que j’étais en manque. Je savais que si je voulais, quand je voulais, je pouvais avoir un mec. Ce n’est plus le cas. Et je dois bien reconnaître que maintenant quand je m’occupe de moi c’est plus souvent un pis aller qu’autre chose. Et cette idée, à elle seule, suffit à me gâcher mon plaisir.

 

Alors ?… Une femme ?… C’est une perspective que j’envisage – je le sens bien – avec de moins en moins de réticences…

 

dimanche 22 novembre 2009

2034 ( 13 )

Mercredi 22 Mars 2034

 

On les voit venir. Depuis trois jours nos femmes politiques ne cessent pas d’évoquer, avec insistance, ce qui se fait à l’étranger. Et, à l’étranger, paraît-il, ( au moins dans certains pays qu’on nous cite en exemple ) on ne se pose pas tant de questions. On ne voit pas d’inconvénient à ce que les femmes ne gardent que les bébés filles. Après tout, prétend-on, un nombre restreint de mâles peut parfaitement suffire à perpétuer l’espèce. C’est même une solution d’avenir puisque – toutes les scientifiques en conviennent – les ressources naturelles s’amenuisent et ne permettront pas, à brève échéance, d’assurer la subsistance d’une population mondiale pléthorique. L’irruption de ce virus, suggère-t-on, ne serait en rien le fruit du hasard, mais une réponse de la nature – la meilleure réponse possible – à une situation démographique devenue ingérable. Tout cela était inéluctable. A celles qui se récrient, souvent avec la dernière énergie, on oppose le principe de réalité. On balaie leurs arguments d’un revers de main ou d’un haussement d’épaules : ce sont des idéalistes incapables de considérer les choses avec un minimum d’objectivité, des passéistes qui ne comprennent pas que le monde a changé, qui restent viscéralement attachées à des conceptions révolues. J’en suis. J’en fais partie. Une vie sans hommes, sans une épaule au creux de laquelle me blottir, sans leurs regards sur moi, je ne peux même pas l’imaginer. Et pourtant c’est ce qui est. C’est ce qui va continuer à être. Parce qu’elles ne prendront aucune mesure pour qu’il en aille autrement. Le voudraient-elles qu’elles se heurteraient à des obstacles difficilement surmontables. Mais elles ne le veulent de toute façon pas. Alors…

 

 

 

 

Samedi 25 Mars 2034

 

J’ai sombré. Une folle crise d’angoisse. Trois jours. Sans cause apparente. Monelle, Zanella et Valentine ont été adorables. Elles se sont mises en quatre, m’ont entourée du mieux qu’elles pouvaient. Mais rien à faire. Ca voulait pas passer. En désespoir de cause elles ont appelé Xadine. Qui est venue me chercher ce matin. J’ai passé la journée là-bas avec elles. Il n’a été question de rien. Elles ne m’ont rien demandé. J’ai tout simplement partagé leur quotidien. A leur rythme. Promenades dans le parc. Conversations. Sur tout et sur rien. Repas en grands fous rires. Leur calme, leur sérénité m’ont apaisée. Et je me suis même sentie heureuse. Comme il y a bien longtemps que je ne l’avais pas été. Plus rien n’avait d’importance que le moment présent. Sans avant ni après. Elles ont raison. Elles ont sûrement raison.

 

 

 

Lundi 27 Mars 2034

 

Ce matin j’ai séché les cours. Je suis restée à la maison.. J’avais envie de me retrouver. Seule. Je ne le suis pas restée longtemps. A 9 heures l’ordi a appelé. Je me suis précipitée, le cœur en folie et les jambes flageolantes. C’était lui. Christopher… - Elles sont pas là, les autres ?… - Ben non, non, le matin en général on n’était pas là… - Tant mieux !… C’est toi la plus jolie… Et la plus désirable… Je l’ai regardé droit dans les yeux. Et je me suis déshabillée. Sans un mot. J’ai passé les jambes par dessus les accoudoirs du fauteuil. Il m’a regardée. Il s’est montré en bas. Tout dressé. Il est allé et venu. Je suis descendue sur moi. Ca a été rapide. Rapide et intense. Violent. Il est venu juste après moi. On s’est souri. Il a mis un doigt sur ses lèvres… - Chut… On dit rien aux autres… Ca reste entre nous. Et il a coupé.

 

Il faut se rendre à l’évidence : c’est la seule chose qu’on puisse désormais espérer avec un homme. Comme ça. De loin. Et chacun pour soi. Des regards. Des mots. Jamais plus se toucher. Sentir sa peau. Tenir son désir dans la main. Le sentir exploser au fond de soi. Jamais plus. A moins que… Mais inutile de se raconter des histoires. Ca avancerait à quoi ?

mercredi 18 novembre 2009

2034 ( 12 )

Jeudi 16 Mars 2034

 

On a séché les cours et Monelle son boulot. On a attendu toute la matinée. Il n’est pas venu. Sans aucune explication. Rien. Zanella est furieuse. Elle prétend que c’est de notre faute, qu’on tirait une telle tronche l’autre soir qu’il s’est dit que c’était pas la peine d’insister, qu’il a cherché – et trouvé – mieux ailleurs…

 

De plus en plus de femmes sautent le pas. C’est indéniable. En espérant mettre au monde un garçon puisqu’ils font si cruellement défaut ?… Eh bien non… Non… C’est très exactement le contraire. Parce que, si elles attendent une fille, on va la leur laisser à la naissance et elles l’élèveront aussi normalement que possible dans le contexte actuel. Mais si c’est un garçon on va les faire accoucher en milieu clos et le leur subtiliser aussitôt pour le mettre à l’abri  du virus. C’est une perspective désespérante pour les futures mères qui, dans leur grande majorité, affirment que, si elles sont enceintes d’un garçon, elles auront recours à l’interruption volontaire de grossesse. Comment, dans ces conditions, rétablir à terme l’équilibre entre les sexes ?… C’est impossible. On explore toutes sortes de voies qui ne sont pas plus satisfaisantes les unes que les autres. Les députées du parti LUD ont purement et simplement proposé d’interdire l’avortement, ce qui a provoqué une levée de boucliers. Pas question de revenir sur le droit de la femme à disposer de son corps. Et puis l’interdire ce serait de toute façon dissuader les femmes de courir le risque d’une grossesse loterie. D’autres, dans la majorité, souhaiteraient de substantielles incitations financières pour celles qui décideraient de mener à terme un enfant mâle. Mais tous les sondages montrent que l’impact d’une telle mesure serait pratiquement nul. La solution la plus réaliste consisterait sans doute à aménager des centres où pourraient vivre ensemble, jusqu’à ce que ce fichu virus ait été enfin éradiqué, les mères et leurs garçons… Mais seraient-elles prêtes à vivre en recluses pendant des années ? Et la société serait-elle en état de faire face au coût exorbitant d’une telle mesure ? Tout semble indiquer que non… On tourne désespérément en rond…

 

 

 

 

Dimanche 19 Mars 2034

 

On avait laissé l’ordi branché sur JPZ à tout hasard… Et… - Hou, hou, les filles ?… Vous êtes là ?… On s’est précipitées, folles de joie… - Ben alors ?!… Tu nous as fait faux bond l’autre jour… - Désolé… Mais il y eu contrordre… Tout un tas de toubibs – des spécialistes – qui  nous sont tombés dessus… Qui nous ont emmenés faire des tests… On m’a passé en revue sous toutes les coutures… Et je suis bon pour le service… Plus que jamais… On me demande beaucoup… J’ai besoin de vous… J’y arriverai jamais sinon… Et on pouvait faire quoi, nous ?… - Cette question !… On n’avait pas une petite idée ?… - Une idée ?… Non… Quoi ?… - Bon, ben tant pis !… Au revoir… Non !… Non !… Qu’il parte pas… Non !… - Mais alors vous avez une petite idée… On avait, oui… Et Zanella a soulevé son tee shirt… Dessous ses seins étaient nus… - Vous aussi !… Oh, s’il vous plaît… Vous aussi !… Nous aussi, Monelle et moi… Ses yeux ont couru de l’une à l’autre… Sa main est descendue… Son bras a bougé… Il ne nous a pas quittées des yeux… Plus vite… Il a renversé la tête en arrière… C’était fini… - Ben dis donc, pour quelqu’un à qui on demande trop, qui a du mal à y arriver… - Vous êtes trop adorables… Il y a trop longtemps que je pense à vous… Trop souvent…

 

Je me suis endormie toute enveloppée de son désir de moi.

 

samedi 14 novembre 2009

2034 ( 11 )

Mercredi 8 Mars 2035

 

Zanella nous a appelées… - Venez voir, les filles, venez voir !… Elle s’était pas connectée qu’avec Alex l’autre jour Iliona… Elle en avait aussi allumé un autre… Qu’arrête pas de réclamer… On lui répond ?… On se fait passer pour elle ?… - C’est vache… - Elle le saura pas… Allez, on le clique… Ses doigts ont couru sur le clavier… - Salut, toi !… - Ah, quand même !… Ben c’est pas trop tôt… Qu’est-ce tu faisais ?… - A ton avis ?… - Tu tirais un coup avec un mec ?… - Ah, très drôle… - Tu branches ta cam que je voie un peu ta jolie frimousse ?… - Pas ce soir… Non… J’ai une tête à faire peur… - T’as bien d’autres atouts… Tu me les montres ?… - Non… - Mais pourquoi ?… Tu me les as bien montrés l’autre jour…  - L’autre jour c’était l’autre jour… J’ai pas envie… Je vais me coucher de toute façon… Je suis crevée… - Dis-lui maintenant !… Dis-lui !… Qu’on n’ait pas d’embrouilles avec Iliona… - Oui… En fait tu sais quoi ?… Eh bien c’est pas du tout avec Iliona que tu es en ligne là… - Ah oui ?… C’est avec qui alors ?… - Des copines à elle… - Oh, les petites garces… Faites voir à quoi vous ressemblez pour la peine… Mais c’est qu’elles sont trois… Et mignonnes comme tout en plus… Et on a discuté… A trois heures du matin on y était encore…

 

Je me suis tournée et retournée dans mon lit sans parvenir à trouver le sommeil… Parler avec un homme… Le voir… Le regarder dans les yeux… Il y avait combien de temps que ça ne m’était pas arrivé ?…

 

 

 

 

Samedi 11 Mars 2034

 

Xadine s’est fait inséminer. Sa sœur aussi. Ainsi qu’un certain nombre des femmes avec lesquelles elles vivent là-bas. J’ai passé la journée avec elles. Tout y respire le calme et la sérénité. La joie de vivre. Elles sont heureuses. Epanouies. Elles se sont parfaitement adaptées à la nouvelle situation telle qu’elle est. Et s’adapteraient – on le sent bien – à n’importe quelle autre. Ce n’est pas qu’elles se soient mises hors d’atteinte, réfugiées ailleurs. Non. Elles sont là. Elles sont présentes. Elles prennent tout simplement les choses comme elles viennent. Sans vouloir qu’elles soient différentes. Sans nourrir non plus d’inutiles regrets. Ni cultiver de vaines espérances. J’en suis pour ma part parfaitement incapable. Je voudrais tant que tout soit comme avant. Exactement comme avant. Que rien de tout cela n’ait jamais eu lieu…

 

 

 

 

Mardi 14 Mars 2034

 

Des gamines. Des vraies gamines. Il aurait fallu nous voir, tout excitées, battant des mains, riant comme de petites folles. Et tout ça pourquoi ? Parce que Christopher, le type de l’autre soir, était en ligne et qu’il voulait dialoguer avec nous… - Et on déconne pas, les filles, hein !… On déconne pas… Pour une fois qu’on réussit à en accrocher un on se débrouille pour le garder… Il était content de nous retrouver là… Et nous donc !… Et… on savait pas quoi ?… Non… Quoi ?… On lui avait fait passer tout un tas de tests et d’examens et il avait été sélectionné pour faire le donneur… Vendredi il avait commencé… Mais c’était pas facile, sur commande, comme ça… Heureusement qu’il nous avait, nous !… Tout le temps, à chaque fois, il pensait à nous pour arriver au bout… - Ah !… Qu’est-ce qu’on pouvait répondre à ça ?… Zanella a demandé… - Et pas à Iliona ?… - Oh, Iliona !… Elle est gentille, Iliona… Mais elle est beaucoup trop sophistiquée pour moi… Ca me réfrigère… Vous au moins vous êtes naturelles… Jolies et naturelles… - Merci… Et… et… si on avait voulu, ce qui aurait été sympa, c’est que la prochaine fois on soit là, en ligne, avec lui… Ils avaient le droit… - La prochaine fois que quoi ?… - Faites bien les innocentes… Zanella qui a demandé… - Et c’est quand la prochaine fois ?… - Jeudi… Jeudi matin… - On sera là…

 

- T’es trop, toi, quand même dans ton genre… T’aurais pu nous demander notre avis… - Faudrait savoir ce que vous voulez… Vous arrêtez pas de pleurnicher qu’il y a plus de mecs nulle part… Que c’est le désert… Et pour une fois qu’il y en a un qui s’intéresse à nous, qui nous trouve à son goût, vous faites la fine bouche… Vous vouliez que je lui dise quoi ?… Qu’il aille se faire foutre ?… Il se le serait pas fait dire deux fois… Il y en a des milliers des filles qui voudraient être à notre place… Il a que l’embarras du choix… Qu’est-ce qui vous dérange ?… Qu’il s’excite en nous regardant ?… Et alors !… Je vous ai connues moins prudes… Eh ben moi, qu’il s’excite en pensant à moi, qu’il s’excite en me regardant ça m’excite… Et je vais pas sûrement pas laisser passer l’occasion… - Tout de suite tu montes sur tes grands chevaux… On t’a jamais dit qu’on n’était pas d’accord… Seulement que tu aurais pu au moins nous demander notre avis… 

mardi 10 novembre 2009

2034 ( 10 )

Jeudi 2 Mars 2034

 

Ce n’est évidemment pas du tout comme ça que, dans mes rêves d’ado, j’envisageais la maternité. J’aimerais un homme, il m’aimerait et nos enfants on les élèverait ensemble. On les regarderait amoureusement grandir ensemble... Monelle a soupiré… - Oui, ben ça, ma pauvre chérie, maintenant c’est plus d’actualité… Ca le sera plus jamais… Ca l’a jamais été d’ailleurs… Parce que… t’as déjà vécu avec un type ?… - Kerwan… - C’était chez ton père Kerwan… C’est pas pareil… Non… Vraiment… Au quotidien… Dans un appart à vous… Deux fois, moi je l’ai fait… Et les deux fois… Un type, pour lui, il y a que les copains qui comptent… Il vit que par ça… Le soir il est avec eux… Le samedi il est avec eux… Le dimanche il est avec eux… Et t’as pas intérêt à dire quoi que ce soit… C’est sacré les copains… A choisir entre toi et eux il va pas hésiter une seule seconde… Alors tu la fermes… Pour le garder… Pour pas être toute seule… Par habitude… Tu te dis qu’à la longue il finira bien par changer… Que le jour où vous aurez un gamin… Et tu te le fais faire le gamin… Moi, je l’ai pas fait… J’ai eu bon nez… Mais il y en a plein qui le font… Qui le faisaient… Et il y a rien qui change… C’est même encore pire… Ca le gave le môme… Ca braille… Ca pisse… Ca chie… Il rentre quasiment plus… Juste pour dormir… Te tirer vite fait… Quand il est en état… Qu’il a pas trop fait la fête avec les copains… Et pour bouffer… T’as deux gamins à la maison dont l’un beaucoup plus vorace que l’autre… Le jour où t’en as ta claque tu mets les pieds dans le plat… Il gueule… Tu es un monstre d’égoïsme… Tu attentes à sa liberté… Tu veux lui rogner les ailes… L’enfermer… L’infantiliser… Il se casse… Ou tu finis par le virer… Ce qui revient au même… Et tu te retrouves toute seule avec le môme sur les bras… Alors autant que ce soit comme ça tout de suite… Au moins les choses sont claires… Valentine a doucement hoché la tête… - Ca se passait quand même pas toujours comme ça… Mais tu as raison : maintenant il faut absolument croire que ça se passait toujours comme ça… Sinon…

 

En tout cas Monelle ne le fera pas… - Pas tout de suite en tout cas… J’ai que 25 ans… J’ai tout mon temps… Zanella non plus… -  Je finis d’abord mes études… C’est le plus important… Et toi ?… - Moi ?… Oh, moi !… Je vais attendre de voir comment ça va tourner tout ça… - Eh ben si tout le monde réagit comme nous ça va être un beau fiasco…

 

 

 

 

Dimanche 5 Mars 2034

 

Il paraît que c’est la ruée. Qu’on afflue dans les dispensaires habilités à procéder aux fécondations. Que la tranche d’âge des 35-40 ans est tout particulièrement motivée. Ces informations nous laissent pourtant sceptiques : dans notre entourage immédiat celles qui semblent décidées à sauter le pas se comptent sur les doigts d’une main. A trois ou quatre reprises nous sommes passées, Monelle et moi, à proximité du Bernard Kouchner. On n’y voit quasiment personne. Et puis l’insistance avec laquelle on s’efforce, à longueur de journée, de nous convaincre ( j’allais dire de nous culpabiliser ) ne se justifierait pas si tout se passait réellement comme on le prétend. On est soumises à un véritable bourrage de crâne. Des spécialistes se succèdent sans discontinuer à l’antenne pour nous dresser un tableau apocalyptique de ce qui nous attend, dans les toutes prochaines années, si une large majorité d’entre nous ne prend pas conscience de ses responsabilités. D’autres nous serinent, savants raisonnements à l’appui, qu’il faut aller de l’avant, évoluer, que nous ne devons pas rester engluées dans des schémas de pensée archaïques devenus suicidaires. D’autres encore s’emploient à démontrer que le couple n’était qu’une construction intellectuelle artificielle qui n’avait pas le moindre fondement ni rationnel ni naturel ni biologique. Monelle constate : - Tu les entends ?… C’est ce que j’ai toujours dit… Ca devient la vérité officielle…

vendredi 6 novembre 2009

2034 ( 9 )

Dimanche 26 Février 2034

 

Le boulevard Charles De Gaulle n’a jamais été aussi fréquenté. Hier samedi c’était du coude à coude. Ca montait. Ca descendait. Ca s’arrêtait. Ca repartait. Devant les vitrines situées juste sous les caméras des filles étaient agglutinées par dizaines. Elles parlaient fort, elles riaient haut. On s’est laissé entraîner, Monelle et moi, porter par le mouvement, déposer, étourdies, dans une petite ruelle qui nous a menées jusque sur les quais. On a erré au hasard jusqu’à la tombée de la nuit. Il faisait incroyablement doux. Le petit square où je retrouvais Kerwan à nos débuts était désert. On s’y est assises… - Ils peuvent nous regarder s’ils veulent… Il y en a une juste en face là… Et c’est tout en infra-rouge… - Tu crois qu’ils le font ?… - Sur les ordinateurs collectifs, non… Ils se calent que là où il y a plein de monde… Mais les individuels comment tu veux savoir ?… Il y en a sûrement qu’arrêtent pas de zapper… Et à un moment ou à un autre ils vont forcément tomber sur nous… - C’est pas dit qu’ils restent… Parce que pour voir deux filles vautrées sur un banc… - On passe bien des heures à les regarder rien faire, nous !… On n’a pas bougé… On n’a plus rien dit… Un quart d’heure… Une demi heure… - Doit y en avoir maintenant depuis le temps !… Comment ça m’excite de me dire que oui, sûrement, il y en a !… - Et moi donc !… - On se le fait ?… - Ici ?… - On n’est pas obligées de montrer… Juste laisser deviner… Elle a glissé sa main sous sa veste, est entrée dans son pantalon… Son bras a remué contre le mien… - On regarde… Je suis sûre qu’on regarde… Elle a ouvert les genoux, renversé la tête en arrière, râclé des pieds dans les graviers, s’est doucement plainte… Moi aussi…

 

 

 

 

Mardi 28 Février

 

Sur les quelque 100.000 mâles survivants un peu plus des deux tiers sont en âge de se reproduire et un peu moins de la moitié vivaient en couple quand est survenue la catastrophe sanitaire. Ce sont les chiffres officiels. Qui ont le mérite – si on peut dire – de poser abruptement et clairement le problème. Le renouvellement des générations n’est plus assuré. Tant s’en faut. Et comme la situation est à peu près analogue à l’étranger c’est l’espèce humaine dans son ensemble qui, à court terme, si on laissait les choses en l’état, serait menacée d’extinction.

 

Il faut agir. Et vite. Nos gouvernantes y sont décidées. La seule solution – elles n’ont pas mâché leurs mots – c’est que chaque homme féconde au plus tôt plusieurs femmes, des femmes qui, par millions, seraient en outre condamnées à n’être jamais mères si on ne prenait pas les mesures qui s’imposent. Pratiquement tout devrait se faire sur la base du volontariat. On fait appel à notre sens civique et, de façon appuyée, à notre instinct maternel. Des incitations financières sont en outre prévues dont on escompte à l’évidence qu’elles feront tomber bien des hésitations.

 

On procédera par insémination artificielle. Les spécialistes considèrent que c’est la méthode la plus appropriée. Pour de multiples raisons. Mais surtout parce qu’elle permet de « choisir » les spermatozoïdes les plus actifs d’hommes préalablement sélectionnés en fonction de leur âge et de leur état de santé. Les psychologues abondent dans leur sens. Les psychologues vont toujours du côté où le vent porte…

lundi 2 novembre 2009

2034 ( 8 )

Lundi 20 Février 2034

 

Coup sur coup deux incidents majeurs qui donnent de sérieux arguments à celles de nos dirigeantes qui s’opposent farouchement à une extension du droit de visite.

 

A Nîmes d’abord, c’est un mari qui est parvenu à « s’enfuir » avec la complicité de sa femme. Ils ont profité d’un moment d’inattention du personnel qui contrôle les entrées et les sorties pour échanger leurs vêtements et leurs rôles. Il s’est fondu dans la nature et on n’a plus aucune nouvelle de lui depuis deux jours. Quand on aura – si on en a – il sera de toute façon trop tard.

 

Plus grave : à Rouen une désaxée, la sœur de l’un des pensionnaires, a réussi à introduire une boîte remplie d’insectes dans le centre – on n’a pas voulu révéler comment – où elle avait l’intention de les libérer discrètement. Heureusement l’étrangeté de son comportement a attiré l’attention et on a pu intervenir à temps.

 

Plus on laissera – c’est évident – entrer de gens dans les centres et plus on multipliera les risques. Plus la situation s’éternisera et plus on sera confronté à des comportements irrationnels et incontrôlables. Il faudrait qu’une solution soit rapidement trouvée et le virus définitivement éradiqué. Ce n’est pas pour demain. Les propos lénifiants des spécialistes ne parviennent que très difficilement à masquer leur désarroi et leur impuissance. Et puis… des travaux ont été entrepris, dans tous les centres, destinés à – disons ça comme ça – transformer le provisoire transitoire en provisoire durable… Alors…

 

 

 

 

 

Mercredi 22 Février 2034

 

Xadine a absolument tenu à m’emmener visiter « chez elle ». Les filles se sont récriées… - Méfie-toi !… Elle va chercher à t’embobiner avec son gourou slovène… - Oui, ben ça elle peut toujours courir… Elles vivent à une quinzaine, de tous les âges, dans une grande bâtisse ancienne nichée au creux d’un parc somptueux. Chacune a sa chambre qu’elle aménage comme elle l’entend. Elles prennent leurs repas en commun dans un petit réfectoire qui donne sur une cour ombragée et se réunissent chaque soir, après le repas, dans une salle attenante… - Pour prier ?… Elle a ri franchement… Oh, non, non !… On prie pas, non !… Pour étudier et réfléchir ensemble… - Sur les bouquins de votre gourou ?… - Sur l’œuvre de Milàn, oui, mais ce n’est pas un gourou… C’est un philosophe… Et chacune peut donner son opinion en toute liberté… Le critiquer tant et plus si le cœur lui en dit… Pourvu que ce soit fondé et argumenté… C’est comme ça que la réflexion avance… - Et on vous laisse sortir comme vous voulez ?… - Tu me vois pas à la fac peut-être ?… - Ben si, si, mais… - Chacune est libre d’aller et venir comme elle veut… Et si demain matin je décidais de partir définitivement personne n’essaierait de me retenir…

 

- Et avant de te laisser repartir elle t’a collé toute l’œuvre de son Milàn sur les bras… Histoire d’en discuter après… Non ?… - Non… Elle m’a présenté sa sœur… Une fille très sympa qui vit aussi là-bas… - C’est cousu de fil blanc tout ça… On commence par te mettre en confiance… On te sort le grand jeu et après on te cueille comme un fruit mûr… C’est bien rôdé leur truc… - Surtout qu’avec ce qu’on vit en ce moment tout le monde est fragilisé… C’est Valentine qui a eu le mot de la fin… - S’il y en a une ici qui a la tête plombée c’est bien Roxane…

 

 

 

 

Vendredi 24 Février 2034

 

Strasbourg a fait des émules. Ce sont des dizaines de centres qui proposent maintenant de suivre en direct la vie de leurs pensionnaires. Pour maintenir un lien, préserver le tissu social. Ce sont en tout cas les raisons invoquées. Ce n’est pas forcément si simple, mais on ne fait pas la fine bouche. On les visite. Tous. On y revient. Avec une préférence marquée pour Bordeaux. Parce qu’à Bordeaux on les a répartis par tranches d’âge dans les différentes unités et que celle des 25-35 ans nous attire tout particulièrement. Il s’y trouve trois ou quatre types particulièrement beaux qui ont la bonne idée de s’attarder, le soir, longuement au salon.

 

Dans le même esprit, pour que les hommes puissent malgré tout baigner dans un monde extérieur dont ils se plaignent d’être totalement retranchés, on a disposé, ce matin, des caméras tout au long des artères principales des grandes villes, sur de nombreuses places publiques, dans certaines grandes surfaces, des centres commerciaux, des restaurants, etc… Ils passent des heures à nous regarder simplement déambuler dans les rues, seules ou par petits groupes, comme nous passons des heures, nous, à les observer dans leur quotidien et, maintenant, à les regarder nous regarder sur l’écran géant de l’ordinateur collectif dont chaque centre a été récemment équipé. Quant à ceux qui préfèrent nous contempler en secret dans leur chambre nous ne pouvons évidemment pas – et malheureusement – les y accompagner.

mercredi 28 octobre 2009

2034 ( 7 )

Dimanche 12 Février 2034

 

Depuis le début des « événements » on n’avait encore pas vu le moindre reportage détaillé sur la vie que mènent les hommes dans les centres. Pourquoi ? Mystère. Sans doute avait-on de bonnes raisons en haut lieu. Qu’on n’a pas jugé bon de nous communiquer. Mais, depuis hier, brusquement, ils fleurissent un peu partout. On nous fait tout visiter jusque dans les moindres recoins. Dans l’immense majorité des cas ce sont des maisons de retraite – ou de petites structures hospitalières – qui ont été reconverties à la hâte. Les « pensionnaires » y disposent le plus souvent d’une chambre individuelle, se retrouvent, s’ils le souhaitent, au réfectoire pour prendre leurs repas en commun ou au salon pour jouer aux cartes, regarder la télévision ou feuilleter des revues. En réalité ils restent presque tous confinés dans leur chambre et s’évadent sur Internet où ils dialoguent à tour de bras. Ce qu’on peut comprendre : c’est le seul moyen pour eux de garder contact avec le monde extérieur.

 

Il est évidemment hors de question qu’ils mettent le nez dehors. De quelque façon que ce soit. C’est, à ce qu’ils disent quand on les interroge, ce qui leur manque le plus. Pouvoir flâner, le nez au vent, dans les lieux qui leur sont familiers. Se fondre dans la foule. S’étourdir du spectacle de la rue. Aller et venir comme bon leur semble. Où bon leur semble. Etre tout simplement libres.

 

Ils sont prisonniers. Condamnés à la réclusion à durée indéterminée. Et c’est le virus qui fait office de juge d’application des peines. C’est lui qui décidera, au bout du compte, de leur élargissement. Les uns se montrent philosophes… - Il faut attendre… Il finira bien par y avoir une solution… D’autres fanfaronnent… C’est la vie de château… Rien à foutre de toute la journée… Pas de chef qui hurle… Pas de femme qui vous prend la tête… Le rêve… Ah, si ça pouvait durer !… Et puis il y a ceux qui font peine à voir. Et à entendre. Pour qui la situation est à proprement parler insupportable. Qui se laissent tout doucement glisser, par lassitude, ennui et désespoir vers la mort qu’on a voulu leur éviter.

 

 

 

 

Mardi 14 Février 2034

 

Ce n’est pas faute d’avoir essayé, mais c’est impossible. Impossible de nouer le dialogue, sur Internet, avec aucun d’entre eux. Nulle part. Ils sont submergés. Des milliers de filles font la même chose. Pourquoi nous privilégieraient-ils, nous, plutôt que n’importe quelle autre ? Le seul qui nous ait fait l’aumône d’une réponse a été on ne peut plus clair : - Désolé, mes pauvres chéries, mais j’ai 983 demandes en attente. Alors !…

 

Alors, à défaut, on se rabat sur le site du centre de Strasbourg – un immense centre : 1600 pensionnaires – qui diffuse en continu. Des caméras ont été installées dans les salles communes, à la demande des familles et avec l’accord des intéressés. Il suffit de se connecter pour les voir parler, bouger, vivre. On y passe des heures. A tour de rôle ou ensemble. C’est sans aucun intérêt. Ca en a pourtant beaucoup. Parce qu’ils existent. Parce qu’on les voit exister. Il n’y a plus d’hommes. Nulle part. On n’en croise plus. On n’en côtoie plus. Jamais. Les films… Oui, il y a les films. Et on y trouve souvent notre compte. Mais c’est mort. C’est d’avant. Quand tout était autrement.  Et ça laisse un drôle de goût d’amertume dans la bouche. Plus le temps passe et plus ça nous manque de les avoir là, tout simplement, autour de nous. De les savoir là. D’être au milieu d’eux. Même sans les connaître. Même sans leur parler. Alors on les regarde, là, sur l’écran. C’est toujours mieux que rien. Ils sont là. Ils sont vivants.

 

 

 

Vendredi 17 Février 2034

 

Hier soir, sur le coup de 10 heures, on a vu débarquer Iliona… - Vous savez pas ce qui m’arrive, les filles ?… J’ai planté mon ordi… Et faut absolument que je me connecte avec Alex… Elle s’est installée, d’autorité, devant l’écran… - Qu’est-ce que c’est que ça ?… Qu’est-ce que vous faisiez ?… C’est pas vrai que vous en êtes là ?… Eh ben dis donc !… Bon, alors qu’est-ce qu’il fout ce con ?… Ah, le voilà !… Vous pouvez me laisser ?… C’est perso ce qu’on a à se dire tous les deux… On s’est réfugiées toutes les trois dans la chambre de Zanella… - Quelle conne !… Non, mais quelle conne !… Qu’est-ce que vous pariez qu’il est seulement pas en panne son ordi ?… Que c’est juste histoire de venir nous narguer avec son Alex… - Heureusement qu’elle est pas venue habiter avec nous… Je l’aurais pas supportée… - Oui, ben alors là moi non plus… - De toute façon, elle, sa mère elle a les moyens… - Même… même… C’était complètement hors de question…

samedi 24 octobre 2009

2034 ( 6 )

Jeudi 2 Février 2034

 

Il fait exceptionnellement doux pour un mois de Février et on a passé toutes les deux la fin de l’après-midi et la soirée dehors. On a flâné dans les magasins. On a dîné d’un Kebab en déambulant sur les quais. Et puis on a poussé jusqu’à la fondation Montaire. Ils ne sont pas nombreux à y être hébergés. A peine deux cents. Rien à voir avec les grands centres de la périphérie. Trois policières en uniforme étaient postées à l’entrée. Du trottoir d’en face on a longuement contemplé les fenêtres brillamment éclairées…

- Qu’est-ce que tu crois qu’ils font là-dedans ?…

- Qu’est-ce tu veux qu’ils fassent ?… Ils s’emmerdent… Tu t’emmerderais pas, toi, à leur place ?… Parce qu’à part jouer aux cartes et regarder la télé…

- Jamais pouvoir mettre le nez dehors c’est un truc à devenir dingue, ça…

- Ils ont pas le choix… S’ils veulent pas crever…

 

On a poursuivi notre promenade… On n’arrivait pas à se décider à rentrer… C’était trop bon de pouvoir flâner comme ça n’importe où, en pleine nuit, à notre rythme, sans se faire importuner tous les dix mètres…

- Ca n’a pas que des inconvénients finalement ce virus…

On est allé traîner dans le quartier du haut… On en a arpenté encore et encore les trottoirs…

- Même rentrer là-dedans maintenant on peut si on veut…

- Oui… Parce qu’avant…

On l’a fait. Une douzaine de femmes erraient entre les bacs. Elles ne nous ont pas prêté la moindre attention. On a feuilleté des magazines, longuement passé les godes en revue…

- T’en as ?…

- Ben oui… Oui… Evidemment que j’en ai… Pas toi ?…

- Bien sûr que si !… Et pas seulement… D’autres trucs aussi… Et des films…

- Des films de mecs entre eux t’as ?…

- Bien sûr que j’ai…

 

On est rentrées…

- Alors ça les mecs entre eux, moi, c’est un truc, tu peux pas savoir ce que ça me fait… Surtout maintenant…

On s’est confortablement installées côte à côte sur le canapé… On a mis en marche…

- Qu’est-ce qu’ils sont canon ceux-là en plus !… D’habitude dans ce genre de film les acteurs…

Ils sont entrés très vite dans le vif du sujet…

- Tu crois qu’ils se le font les types là-bas ?… Oui… Evidemment qu’il y en a qui se le font… Ils ont pas le choix… Et peut-être même en ce moment, là, pendant qu’on regarde… C’est comme si c’était eux… C’est eux… Oh, j’ai envie… J’ai trop envie…

- Moi aussi…

On lui a laissé libre cours à notre envie. Nos genoux n’ont pas cessé de se toucher. Tout du long. On a eu notre plaisir en même temps.

 

 

 

 

Lundi 6 Février

 

Iliona est furieuse. Elle avait retrouvé l’un de ses nombreux « ex » ( le seul apparemment qui ait survécu ) et escomptait bien profiter d’une réglementation qui semblait devoir s’assouplir pour aller le voir à Lyon. Jusqu’à présent en effet seules les mères, les grands mères, les filles, les soeurs et les compagnes « officielles » pouvaient obtenir des autorisations de visite. A raison de deux par semaine. Et devaient respecter des consignes de sécurité très strictes : douche obligatoire avec un gel spécial, séjour en sas de stérilisation et port de la combinaison fournie par l’établissement. Mais, depuis quelque temps, des voix de plus en plus nombreuses s’élevaient pour réclamer l’extension de ces autorisations à d’autres qu’aux proches. On faisait remarquer à juste titre que certains hommes, parce que célibataires et orphelins, n’en recevaient jamais, que tous avaient des amies, des collègues de travail, tout un réseau de connaissances avec lesquelles ils entretenaient auparavant des relations dont ils sont arbitrairement privés au moment même où ils en auraient psychologiquement le plus besoin. Nos gouvernantes, de leur côté, faisaient valoir que, si on prenait des dispositions plus libérales, ce sont des centaines de milliers de femmes qui viendraient se presser aux portes des différents centres, ce qui poserait quantité de problèmes, notamment de sécurité, et qu’il était de leur devoir de ne pas exposer les hommes à des risques inconsidérés. On a proposé d’opérer une sélection . Oui, mais selon quels critères ? Pourquoi favoriser celles-ci plutôt que celles-là ? Les sociologues, psychologues et autres spécialistes s’étaient mis de la partie. Elles assuraient que la situation actuelle, si elle devait perdurer, pourrait provoquer à terme une scission sociale définitive, que le clivage entre les univers masculin et féminin risquerait de devenir irréversible. Il y a eu des débats particulièrement houleux. Iliona était convaincue qu’on allait trancher dans son sens…

- C’est obligé ! Il y a des élections l’année prochaine. Elles vont pas vouloir se mettre tout le monde à dos…

La décision vient de tomber. Dans un premier temps, seules les tantes et les nièces seront autorisées à rendre visite à leurs oncles et neveux et la question sera reconsidérée d’ici quelques semaines…

- Les connes !… Juste au moment où je venais de le retrouver Alex… Elles me le paieront…

 

 

 

 

Jeudi 9 Février 2034

 

Zanella et sa mère, Valentine, se sont, elles aussi, installées. J’appréhendais un peu, mais en fait ça se passe plutôt bien. On commence déjà à trouver notre vitesse de croisière. Tout le monde met la main à la pâte. Il règne une excellente entente et personne n’empiète sur le territoire de personne. Valentine nous mitonne de délicieux petits plats à l’ancienne et on reste longtemps à bavarder toutes les quatre à table avant de regagner chacune ses pénates. Je m’attarde à l’ordi. Monelle m’y rejoint quelquefois. Ou Zanella. Ou toutes les deux. Jusqu’à ce que le sommeil nous terrasse.

mardi 20 octobre 2009

2034 ( 5 )

Jeudi 26 Janvier 2034

 

Je me retrouve. Je me reconquiers. Pas à pas. Je m’approprie totalement la maison. J’en habite – j’en investis – chaque pièce l’une après l’autre. Ils n’y sont plus. Ils y sont encore. De moins en moins. Je me sens bien. De mieux en mieux. Je m’occupe de moi. Exclusivement de moi.

 

Il m’a fallu beaucoup de temps pour enfin me l’avouer. Et pour finir par l’accepter. C’était trop insupportable. Trop culpabilisant. Trop monstrueux. Mais, depuis la mort de Kerwan, je me sens libérée. Je respire. Voilà, c’est dit. J’étouffais avec lui. Je ne l’incrimine pas. J’en suis au moins aussi responsable que lui. Je me prêtais au jeu. Je collais au plus près à l’image de celle que je croyais qu’il voulait que je sois. Je me gauchissais, j’étais constamment sur le qui-vive : ce que je disais, ce que je faisais il allait en penser quoi ? Est-ce que ça n’allait pas me faire perdre son amour ? J’étais prête à tous les renoncements, à toutes les bassesses, à toutes les compromissions pour le conserver. Pour qu’il m’aime. Pour qu’il ne cesse pas de m’aimer. Et c’est moi qui ai cessé d’exister. Est-ce que c’est ça aimer ? N’être plus rien. Laisser l’autre être tout. Est-ce que je l’ai jamais aimé finalement ? Et lui, est-ce qu’il m’a vraiment aimée ?

 

- Ce qui est sûr en tout cas c’est qu’il aurait fini par te larguer… Monelle en est convaincue… - Ben oui !… A force de te gommer complètement comme ça t’aurais plus eu aucun intérêt pour lui. Trop transparente. Trop prévisible. Chiante. Dans le cas contraire aussi d’ailleurs : si t’avais affirmé ta personnalité, si tu t’étais pas laissé marcher sur les pieds, t’aurais été une emmerdeuse, une chieuse. Allez, hop, dehors pareil!… De toute façon un couple c’est forcé de se casser la gueule. Tôt ou tard. Suffit de regarder autour de soi. Ou alors si ça tient c’est rafistolé de partout et au moindre courant d’air tu peux être tranquille que tout va se retrouver par terre. L’amour ?… Tu parles !… Comment on se fait avoir avec ça. Ca existe pas. Ca a jamais existé. On l’a inventé de toutes pièces parce que c’était pas assez noble le sexe, pas assez pur. On valait mieux que ça nous les humains en Occident. On n’était pas des animaux. Alors il fallait bien trouver quelque chose pour le désinfecter le sexe. Pour le rendre propre. Et pas seulement ça. Puisque notre organisation sociale – il en existe d’autres et on peut en imaginer encore d’autres – s’est établie sur le partage équitable des femelles – à chacun la sienne – c’était la solution pour que les mâles n’aillent pas lorgner sans arrêt dans le pré du voisin et pour que nous, les femmes, on se sente attachées à notre propriétaire comme la chèvre à son piquet. Belle trouvaille l’amour ! Unique. Irremplaçable. Eternel. Unique ?… On a toutes été amoureuses des dizaines de fois… Eternel… Les trois quarts du temps ça dure à peine six mois. Et on y retourne tête baissée à la première occasion. Parce qu’on a été conditionnées à ça. Depuis des siècles. Depuis toutes petites. Ca fausse tout l’amour. Ca rend faux. Une relation vraie ça existe que si t’attends rien de l’autre et qu’il attend rien de toi…

 

Elle a peut-être raison. Elle a peut-être tort. Ou les deux à la fois. De toute façon maintenant ça n’a plus beaucoup d’importance. Dans les circonstances actuelles la question ne se pose pas. Ne peut pas se poser. Et je préfère croire qu’elle a raison. C’est plus rassurant. Moins désespérant.

 

 

 

 

Samedi 28 Janvier 2034

 

Mon père avait pris des dispositions pour que ses enfants ne manquent de rien au cas où il lui arriverait quelque chose. Et, normalement, je devrais toucher une coquette rente mensuelle qui me mettrait largement à l’abri du besoin au moins jusqu’à ce que j’aie fini mes études. Normalement… Parce que… on est des millions de femmes dont les pères ou les maris avaient pris leurs dispositions et les compagnies d’assurance sont dans l’incapacité absolue de faire face. Elles font valoir des circonstances exceptionnelles – c’est effectivement une clause mentionnée dans le contrat, en toutes petites lettres, au milieu de la sixième page des conditions générales -  et ne me verseront, chaque mois, qu’une somme dérisoire. L’Etat compte faire un geste dont la portée sera – il ne s’en est pas caché – très limitée. Et… je ne vois pas comment je vais pouvoir m’en sortir. Vendre la maison ? Ce serait un crève-cœur et puis je n’en tirerais pas grand chose : il y en a des milliers en ce moment sur un marché qui, vu les circonstances, s’est complètement effondré.

 

( 19 heures )

 

Zanella a hoché la tête…

- Et encore t’es pas parmi les plus à plaindre… On était au café toutes les deux. On attendait les autres…

- Parce que – garde ça pour toi, hein ! – , mais ma mère et moi on est loin de manger à notre faim tous les jours. Et pourtant elle gagne bien sa vie… Seulement quand on a payé le loyer et le chauffage… Sans compter l’eau qu’arrête pas d’augmenter… Je sais pas ce qu’on va devenir… Et on n’est pas les seules… Non… La seule solution, c’est la colocation… On s’installe à plusieurs et on partage tous les frais… On y pense, ma mère et moi… Seulement encore faut-il être sûr qu’on va s’entendre… Parce que si c’est pour se prendre la tête au bout de huit jours…

 

 

 

 

Mardi 31 Janvier

 

Monelle a tout de suite accepté…

- Même si – tout est relatif – je m’en sors encore à peu près bien – pour le moment ! – je suis quand même un peu à l’étroit là-bas… Et puis plutôt que de rester chacune dans son coin…

- Tu peux pas savoir ce que je m’en veux de pas y avoir pensé plus tôt…

- On est toutes si chamboulées ces derniers temps…

- Oui… Et puis laisser la maison en l’état sans rien bouger sans rien changer c’était un peu comme si je les attendais, comme s’ils pouvaient encore revenir… Comme si tout pouvait redevenir comme avant… Tu comprends ?…

- Tu vas faire quoi pour ta copine et sa mère ?…

- Je sais pas… Il y a quatre chambres… Dans un sens tout le monde y trouverait financièrement son compte et dans un autre j’ai peur d’être envahie… -

- C’est quel genre de fille ?…

- Oh, bien… Le courant passe bien avec elle… Sa mère aussi… Je la connais un peu… Elle est pas chiante… Non, c’est pas ça le problème… 

- D'après ce que tu m’as dit de ta situation de toute façon un jour ou l’autre il va falloir que t’y passes… Autant que ce soit maintenant avec elles – que tu connais – que dans six mois avec n’importe qui parce qu’elles auront pris d’autres dispositions…

 

vendredi 16 octobre 2009

2034 ( 4 )

Dimanche 22 Janvier 2034

 

Ce sont les excréments des insectes – on le sait désormais de façon absolument certaine – qui constituent le vecteur de la contamination. Le virus est si agressif qu’il suffit qu’une mouche, par exemple, ait déféqué sur un aliment quelconque pour que celui qui l’a ingéré soit inexorablement touché. On comprend mieux dès lors l’ampleur de l’épidémie qui a vraiment pris corps cet été et explosé à la fin de l’automne après de longues et sournoises semaines d’incubation: les facteurs de risque sont partout et on y était d’autant plus exposé qu’on les ignorait. Il se confirme que, pour des raisons encore mal élucidées, les femmes ne sont jamais atteintes.

 

Les conséquences – entre autres – de tout ça, c’est qu’on n’est pas près de voir revenir les hommes, du moins ce qu’il en reste, parmi nous. Les autorités ont été très claires à ce sujet: tant que le virus n’aura pas été totalement éradiqué ils seront maintenus en milieu protégé. C’est une question de vie ou de mort pour eux. Comment en effet, si on les rendait à la vie courante, pourrait-on assurer efficacement leur sécurité ? Les insectes sont partout et, le voudrait-on, qu’on ne pourrait matériellement réussir à les exterminer tous. Conditionner les aliments de façon à ce qu’ils ne présentent aucun danger ? Faire en sorte que les repas soient pris dans des conditions de sécurité maximum ? Des circonstances imprévues, l’attention qui se relâche quelques instants et c’est l’incident majeur. Et il n’y a pas que les aliments. Tout objet qui aura été en contact avec un insecte sera potentiellement dangereux. On le touche, on porte machinalement son doigt à la bouche et c’est fait. La menace est partout et il n’y a, à l’évidence, pas d’autre solution pour le moment que de les confiner dans des lieux où toutes les précautions sont prises et où il exclu que des insectes puissent pénétrer. Jusqu’à ce qu’un vaccin ait été trouvé. Dans combien de temps ? Là-dessus les avis divergent considérablement. Les plus optimistes des scientifiques parlent de deux ans, les plus pessimistes de 15 ou 20. En réalité personne n’en sait probablement rien. La vie va devoir s’organiser sans eux. Elle s’organise déjà sans eux. Et force est de se dire qu’au fond ils ne nous étaient pas si indispensables que ça. Que, tout compte fait, on s’en passe très bien. Pour tout. Ou à peu près tout.

 

C’est aussi l’avis de Monelle… - Ben oui, oui… C’est évident. On est aussi capables qu’eux. Sinon plus. T’as vu quelque chose de différent, toi, depuis qu’ils sont plus là ? Tout fonctionne comme avant. Les hôpitaux. Les écoles. Les administrations. Les grandes surfaces. Tout est exactement pareil. Sauf qu’ils sont plus là. Qu’on n’en voit plus. Et qu’on vit toutes toutes seules. Ce qui change pas grand chose. On l’était déjà toutes seules. Même celles qu’en avaient un chez elles elles étaient toutes seules pareil. Sauf qu’elles avaient le plaisir de pouvoir faire la bonne le soir quand elles rentraient crevées du boulot. Et ça je sais de quoi je parle. J’ai donné. Non. Le seul truc c’est pour le cul. On les a plus. Mais bon, moi, ça me gêne pas plus que ça au fond. C’est vrai que l’extase dans les bras d’un mec qui sait y faire – surtout s’il est canon – je crache pas dessus. Mais il y a pas que ça. Toute seule aussi je prends mon pied. Et pas qu’un peu ! C’est même beaucoup mieux souvent. A condition d’avoir un tant soit peu d’imagination. Non, ils vont pas vraiment me manquer. Enfin je crois pas. J’en sais rien en fait. Je dis ça maintenant, mais quand ça fera six mois ou un an que j’en aurai pas serré un dans mes bras, que je l’aurai pas eu en moi… Je préfère pas y penser, tiens… Tu viens ?… On va faire un tour ?

 

 

 

Mardi 24 Janvier 2034

 

Il y a des moments où j’ai le sentiment que ça dure depuis des années, qu’il y a bien eu une époque où il y avait des hommes, oui, mais tellement lointaine qu’il faut faire de gros efforts de mémoire pour se la rappeler. Et d’autres au contraire où il me semble que c’était hier. Que tout est encore comme avant. Que c’est moi qui délire. Qui ai tout inventé. Tout est normal. Tout est exactement comme avant.

 

Rien ne sera plus jamais comme avant. Toutes dispositions sont prises, dans tous les domaines – c’est chaque jour un peu plus évident – comme s’ils ne devaient jamais revenir. Ils ne reviendront pas. Pas tout de suite en tout cas. Et on le sait en « haut lieu ». On sait que ce sera long. Très long. Même si on ne le dit pas. Même si on préfère laisser croire que la découverte d’un vaccin est imminente. Et on peut le comprendre. Ils ont des familles ces types, des mères, des sœurs, parfois des épouses et des filles qui vivent dans l’espoir de les voir rentrer à la maison aussi rapidement que possible. Est-ce qu’on peut leur annoncer froidement qu’il n’y faut pas compter avant des années ? Et eux ? Même s’ils disposent de tout le confort, s’ils sont – les reportages en témoignent – comme des coqs en pâte – ils ne peuvent pas aller et venir à leur guise. Ils sont ni plus ni moins en prison. On peut au moins leur laisser espérer qu’ils y resteront le moins longtemps possible.

 

Combien de temps ? Toute la question est là. Zanella est persuadée, pour l’avoir lu quelque part sur Internet, qu’il y en a au moins pour vingt ou trente ans… - Au moins, oui… C’est un virus qui n’a rien à voir avec ceux qu’on connaît déjà, dont la structure et le comportement laissent les scientifiques perplexes… Alors le temps qu’ils trouvent, s’ils trouvent, on aura la cinquantaine bien sonnée et encore quelques belles années devant nous pour nous épanouir sexuellement… Ce qui met Iliona dans des rages folles… - N’importe quoi… Vous dites n’importe quoi… Avant la fin de l’année elles auront trouvé… Moi aussi je l’ai lu… Et c’est une prof de biologie qui l’a écrit… Alors !… Iliona n’a jamais vécu que dans, par et pour le regard des hommes. Pour qu’ils la trouvent belle. Pour qu’ils l’admirent. Pour qu’ils la désirent. Sans eux elle n’est plus rien. Et la perspective de devoir vivre sans leurs regards sur elle lui est à proprement parler insupportable. Quant à Xadine elle reste obstinément muette sur le sujet, mais prend l’air entendu de qui sait bien des choses qu’il est inutile d’essayer de nous communiquer  parce qu’on serait de toute façon hors d’état de les comprendre…  

lundi 12 octobre 2009

2034 ( 3 )

Lundi 16 Janvier 2034

 

Il reste très exactement – ce sont les chiffres officiels – 118723 survivants de sexe masculin en France. Mis à l’abri dans des conditions maximum de sécurité sanitaire. C’est – paraît-il – pire encore à l’étranger. En Allemagne, par exemple, ils seraient moins de trente mille. Seule l’Angleterre, sans doute en raison de sa position insulaire, tirerait son épingle du jeu avec près d’un million de survivants. Tout le monde est sous le choc. Voilà une réalité avec laquelle il va falloir apprendre à vivre et qui va bouleverser de fond en comble notre mode d’existence. Parce qu’à supposer que tout danger soit écarté et qu’on les « libère » rapidement 120.000 hommes ( arrondissons ) pour 40 millions de femmes ça fait ( on a calculé ) un homme pour 333 femmes. A ce que prétend Iliona ce ne serait pas pour lui déplaire… – Oui. Parce que plus il y a de concurrence et plus ça te donne envie que ce soit toi qu’on choisisse. De tout faire pour. De sortir le grand jeu. Et si tu y arrives, alors là si tu y arrives comment c’est jouissif! Et on la choisirait elle. En priorité. Elle n’en doute pas une seule seconde. Vivre seule ne poserait pas le moindre problème à Zanella… - Au contraire ! Parce qu’un supporter un toute la journée à la maison ! Et puis le jour où t’as envie de t’éclater, même qu’ils soient pas nombreux, t’en trouveras toujours un qui demandera pas mieux que de te rendre service. Quant à Xadine son gourou slovène prône la polygamie. Du coup elle aussi… Haut et fort… - C’est la seule solution. Vous en voyez une autre ? - Des harems de 133 femmes ? Il aurait intérêt à assurer le type… - Et même qu’il assure on n’y aurait pas droit souvent. On en a plaisanté. On en plaisante. Il n’empêche que pour le moment tout le monde est dans l’urgence. Nos gouvernantes aussi. Nos gouvernantes surtout. Mais le problème va bien finir par se poser : comment gérer un tel déséquilibre entre la population féminine et la population masculine ?

 

 

 

 

Jeudi 19 Janvier 2034

 

J’ai craqué. J’étais allé errer comme tous les soirs, sans but, par les rues. Au retour je m’étais couchée, ivre de fatigue, dans les bras de Kerwan, mon bel amour mort. Mort. Et ça a été comme si je réalisais pour la première fois. Mort. Kerwan. Plus jamais. Mort. Je me suis relevée. Il fallait que je voie quelqu’un, que je parle à quelqu’un. De vivant. Monelle. Forcément Monelle. – Allo… Je te dérange pas ? – Non. Bien sûr que non. Qu’est-ce qui t’arrive ?… - Je sais pas. L’angoisse d’un seul coup. La panique… - T’es pas la seule en ce moment, tu sais… Vu les circonstances… Mais viens ! Passe !…  - Tu bosses de bonne heure demain matin… - Viens !… Je t’attends… On se regardera un film… Ca nous changera les idées… Moi aussi j’en ai besoin

 

- Je nous mets quoi ?… - N’importe… Ce que tu veux… - Celui-là alors… Une dizaine d’hommes, musclés et merveilleusement beaux, perdus au fin fond d’une forêt tropicale, aux prises avec une multitude de dangers auxquels ils finissaient toujours, au bout du compte, par miraculeusement échapper. – Tu te rends compte ?… Tu te rends compte qu’il y a plus que là qu’on peut en voir maintenant des types ?… Seulement dans les films… Ca fait chier tout ça… Ca fait vraiment chier… Bon, mais faudrait peut-être que je me couche sinon demain matin… Tu veux rester ?… Parce que toute seule là-bas dans cette grande maison tu vas broyer du noir toute la nuit, c’est couru… Allez, reste !…

 

- Comme quand on avait douze ans… Tu te rappelles quelle fête c’était quand on avait l’autorisation d’aller dormir l’une chez l’autre ?… On passait la moitié de la nuit à bavarder… Mais là va falloir être raisonnables… Parce que je te dis pas la journée qui m’attend demain… Elle ne s’est pourtant pas endormie tout de suite. Elle s’est agitée, tournée, retournée. Et puis son souffle s’est fait court. Un clapotis. Des halètements. Tout un tumulte. Et moi aussi. Avec les hommes de tout à l’heure en toile de fond. C’est venu vite. Tempétueux. Ravageur. Ca m’a déposée apaisée et sereine – heureuse – sur le rebord de la nuit.

 

Il y avait longtemps. Si longtemps. Avant c’était tous les jours. Plusieurs fois par jour. Et puis il y a eu Kerwan et ça s’est complètement arrêté. C’aurait été comme le tromper. En pire. Parce que ça aurait été le tromper avec moi. Même après quand il n’a plus été là. Hier soir Kerwan est vraiment mort.

 

 

 

 

( 21 heures )

 

Monelle m’a appelée à midi… - Tu dormais comme un bébé ce matin quand je suis partie… Ca va mieux ?… Oui ?… Oui, ça détend, hein !… De toute façon, qu’on le veuille ou non, maintenant il nous reste plus que ça… Alors faut faire avec… Mais passe ce soir !… Passe !… Je t’attends…Tu vas pas rester à te morfondre là-bas toute seule…

 

jeudi 8 octobre 2009

2034 ( 2 )

Lundi 9 Janvier 2034

 

On ne s’y fait pas. On s’attend à les voir surgir à tout moment. Au café. Ou sur le campus. Ils vont nous sourire… «  – Ca va comme vous voulez, les filles ? » S’attabler avec nous. Et tout va reprendre comme avant. Ils ne viennent évidemment pas. On essaie de parler d’autre chose. De penser à autre chose. On ne peut pas. C’est toujours là. Ca occupe toute la place. Partout. Tout le temps. Plus rien d’autre ne compte. Plus rien d’autre n’a d’importance. Il se dit tout. Et le contraire de tout. On prétend que l’épidémie serait partie de Suède où un savant fou aurait sciemment contaminé les réserves d’eau potable pour se venger de son chef de service. Une rumeur persistante en impute au contraire la responsabilité à un groupe de femmes « Les Walkyries sanglantes » qui se serait juré de libérer la planète de toute présence masculine. D’autres y voient la main d’extra-terrestres qui, dans l’intention avouée d’améliorer l’espèce humaine, se débarrasseraient de concurrents gênants et inutiles avant de venir eux-mêmes féconder les terriennes. Celles qui affirment les avoir vus – de leurs yeux vus – assurent qu’ils sont merveilleusement beaux, supérieurement intelligents et extraordinairement séduisants. Ben voyons !… Il se dit aussi que le virus est en pleine mutation – ce qu’on nous cacherait soigneusement – et que, dans les semaines qui viennent, ce sont les femmes qu’il va à leur tout frapper. Personne ne sait rien, mais tout le monde parle.

 

Le gouvernement, lui, agit : tous les individus de sexe masculin vivants sont invités à se faire connaître, dans les plus brefs délais, par téléphone, aux autorités compétentes. Ils seront immédiatement soumis, à leur domicile, à un test de dépistage désormais disponible. Et fiable. Les hommes contaminés seront hospitalisés dans des strutures spéciales. Quant aux autres, les « intacts », ils seront transportés en ambulances stériles et regroupés dans des centres où ils seront coupés de tout contact avec l’extérieur. Dans, à l’évidence, leur intérêt. Comme quoi les survivants ne doivent vraiment pas être nombreux. Sinon une telle opération serait techniquement impossible.

 

 

 

 

Mercredi 11  Janvier 2034

 

On passe beaucoup de temps au café. On a besoin les unes des autres. Pour se rassurer. Pour pouvoir évoquer encore et encore la vie d’avant. Ce n’est pas forcément ce qu’on fait de mieux. Parce qu’on s’entretient mutuellement dans la tristesse et la nostalgie. Parce que, quand on envisage l’avenir, c’est toujours systématiquement sous les couleurs les plus sombres. On ne rit plus. On ne plaisante plus. On sèche pratiquement tous les cours.

 

On a changé. On a toutes profondément changé. Iliona, toujours si pimpante avant, se néglige. Elle ne se maquille plus, ne se coiffe plus, ne prête plus la moindre attention à ses vêtements. – A quoi bon maintenant ?… - Mais tu disais que c’était pas pour le regard des autres que tu te faisais belle, que c’était pour toi … - Oui, oh, ce qu’on dit… Xadine s’est  tournée vers la religion. Elle passe ses soirées à étudier les enseignements d’un mystique slovène qui, paraît-il, avait très exactement prédit, il y a plus de vingt ans, ce qui se passe aujourd’hui… - Dans les moindres détails, vous verriez ça, c’est hallucinant… Zanella, elle, donne dans le cynisme… - Il y a plus de mecs ? Et alors ? Qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Pour ce qu’ils sont intéressants ! Non, le vrai problème c’est qu’il y a plus la moindre bite à l’horizon pour aller s’asseoir dessus…

 

Heureusement j’ai Monelle. Monelle, c’est mon amie. Depuis la maternelle. Autant dire depuis toujours. On partage tout. On se confie tout. Transparentes l’une à l’autre. Même quand nos routes ont divergé – elle n’avait pas spécialement de goût pour les études – on est restées main dans la main. A rêver ensemble tout haut. On est tombées amoureuses à quelques jours de distance. Ca nous a rapprochées un peu plus encore. On était heureuses. Chacune de son bonheur. Et de celui de l’autre. Elle l’a moins été : Noë n’était pas celui qu’elle avait toujours espéré. Elle ne l’a plus été. Plus du tout. Quand tout ça a commencé elle avait rompu depuis plusieurs semaines. Moi non. Parfois je l’envie…

 

 

 

Vendredi 13 Janvier 2034

 

Je passe le plus clair de mes journées à appréhender le soir quand je vais me retrouver désespérément seule dans notre grande maison. J’y trébuche sur des souvenirs partout. Je m’interdis d’entrer dans la chambre de mes frères, dans celle de mon père. Ils sont là quand même. Dans le séjour. Dans la cuisine. Sur la terrasse. Nos années y sont enchevêtrées les unes aux autres. J’entends leurs voix. J’entends leurs rires. Ils sont là. Silien va pousser la porte, se jeter sur moi, m’entraîner jusqu’au canapé et me chatouiller sous la plante des pieds… - Arrête !… Non, arrête !… Pouce !… Je joue plus… Ils vont rentrer. Ils vont tous rentrer, me prendre dans leurs bras… - C’était un mauvais rêve. Un cauchemar. Réveille-toi !…

 

Ce n’est pas un rêve. Je claque la porte. Je m’enfuis. Dans les rues. Au hasard. Tout essaie d’y être normal. Il y a des lumières. Des voitures. Des femmes vont et viennent sur les trottoirs, traversent . Des femmes. Que des femmes. Pas d’homme. Jamais. Dans les cafés non plus. J’y passe une heure . Quelquefois deux. Je rentre. Le plus lentement possible.

 

C’est quand je suis enfin couchée que Kerwan me rejoint. Je me blottis contre lui. Kerwan !… On allait prendre un appartement ensemble en septembre. Encore deux ans et il aurait fini ses études de médecine. On avait tant de projets pour après. Il n’y aura jamais d’après.

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