D'une histoire... l'autre

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vendredi 21 mai 2010

2034 ( 62 )

Dimanche 8 Octobre 2034

 

Vionne travaille au ministère de l’Intérieur. Dans le service qu’on appelle pudiquement « gestion des  populations ». L’écouter fait froid dans le dos. Tout est mis en équations sans que la dimension humaine revête quelque importance que ce soit. On a décidé qu’en 2035 il y aurait – Vionne n’a pas pu ou pas voulu nous communiquer les chiffres exacts – tant de naissances féminines et tant de naissances masculines. Pas une de plus et pas une de moins. Sur quels critères ?… Essentiellement biologiques. Accessoirement économiques. En somme il s’agit d’une forme d’eugénisme qui ne veut pas dire son nom. Puisqu’on en a la capacité technique « on » veut mettre à profit les circonstances pour réaliser la meilleure espèce humaine possible. Celle du moins qui apparaît comme telle dans l’état actuel des connaissances. On le fait en toute bonne conscience : puisqu’il est impératif de réduire, dans des proportions importantes, le nombre des terriens autant choisir de les fabriquer les « mieux » possible. C’est oublier le rôle du hasard . C’est oublier qu’au fil des siècles les plus grands génies, ceux qui ont fait faire à l’humanité des bonds de géant, avaient des parents tout à fait ordinaires. C’est oublier que c’est souvent en voulant faire le mieux possible qu’on fait le plus mal. Et on obtiendrait sans doute d’aussi bons résultats en tirant au sort les femmes qui seront fécondées qu’en les sélectionnant à partir de tests physiques et psychologiques si sophistiqués qu’ils en deviennent aléatoires…

 

Sans compter que n’importe quel petit grain de sable peut venir, un jour ou l’autre, enrayer la machine. C’est ainsi qu’on a décidé de réduire au maximum les naissances masculines, tout en conservant, dans les meilleures conditions, autant de sperme que possible. Qui nous dit qu’un cataclysme quelconque ne viendra pas définitivement détruire les doses conservées ?… On inséminera dans vingt ans, dans trente ans, dans quarante ans les femmes d’alors avec du sperme recueilli aujourd’hui. Pour quel résultat ?… Qui peut le savoir ?

 

Une chose est en tout cas certaine : dans le contexte actuel des milliers de femmes ne pourront jamais être mères. Quel que soit le désir qu’elles en aient. Personne pourtant ne proteste. Ne se révolte. Ne monte au créneau. Comme si tout était nécessairement devenu fatalité… Qu’on ne pouvait plus agir, à notre petit niveau à nous, sur rien…

 

 

 

 

Mardi 10 Octobre 2034

 

- Faut que je vous dise quelque chose…
Elle était pas à l’aise Zaza. Et c’est un euphémisme…
- Eh ben vas-y !… Je t’écoute…
- C’est au sujet de Christopher…
- Oui ?…
- C’est pas facile…
- T’as couché avec ?…
Elle m’a lancé un regard douloureusement stupéfait…
- Oh non !… Non !…
- Eh bien quoi alors  ?!… Accouche !… C’est agaçant à la fin…
- Il va voir quelqu’un d’autre…
- Ah !…
- Oui… Dès que vous avez le dos tourné il file la retrouver… C’est facile pour lui… Il connaît vos horaires…
- Et c’est qui cette fille ?… Une de celles de la liste ?…
- Non…
- Elle habite où ?…
- Vous allez pas aller lui taper un scandale ?…
- Elle habite où ?…
- Boulevard Prélier…

 

 

 

 

22 heures

 

Zaza s’est pris sa râclée . C’est elle qui l’a réclamée…
- Allez-y !… Ca vous soulagera…Ca vous fera du bien… A elle aussi apparemment ça a fait du bien. Beaucoup de bien…

 

 

 

 

Jeudi 12 Octobre 2034

 

Je ne suis pas allée boulevard Prélier. Et je n’irai pas. Pour quoi faire ?… Voir la tronche de cette fille ?… Ca m’avancerait à quoi ?… Faut se rendre à l’évidence : il y en aura d’autres. Il y en a peut-être déjà d’autres. Sûrement même. Je m’imaginais quoi ?… Qu’on allait filer le parfait amour tous les deux ?… Qu’il allait m’être résolument fidèle ?… A quel titre ?… De quel droit ?… C’est un mec… Comment ça lui tournerait pas la tête toutes ces nanas partout ?… Qu’il est en mesure de satisfaire… Qu’il est probablement le seul homme à être en mesure de satisfaire parce qu’il est vraisemblablement le seul homme à être en liberté… Est-ce qu’il a quitté le centre pour autre chose que pour ça ?… Que pour s’offrir le plus de femmes possible ?… Evidemment non… Il a habillé ça avec tout un tas de bonnes raisons, mais la seule véritable c’est qu’il voulait baiser… Encore et encore… Oh, je lui jette pas la pierre… Comment un type enfermé comme ça depuis des mois ça le travaillerait pas ?… Il a forcément plus que ça en tête… Comme nous, les filles… Combien il y en a pour qui être dans les bras d’un homme c’est devenu une idée fixe ?… Qui donneraient tout pour ça… Il a plus qu’à en profiter… Sans grand risque… A moins d’être folle à lier une nana elle a tout intérêt à profiter de l’occasion et à rester aussi discrète que possible. Pour toutes sortes de raisons aussi évidentes les unes que les autres. Il joue sur du velours. Et il le sait…

mardi 18 mai 2010

2034 ( 61 )

Mardi 3 Octobre 2034

 

Iliona se veut très méthodique. Au café, entre deux cours, elle m’a sorti une liste de son sac. Une liste de 22 noms… - On partage…
Et elle m’a remis 11 fiches individuelles sur lesquelles étaient inscrits le nom de la fille, son âge, son adresse, sa profession, ses occupations, les gens qu’elle fréquente ainsi qu’une foule de renseignements les plus divers… Le plus souvent il y avait également une photo…
- Il est forcément chez l’une d’entre elles… Une des 22… Le tout, c’est de savoir laquelle… Moi, ce que je te conseille, c’est de procéder d’abord par élimination. Celles qui vivent en famille ou en groupe on voit pas comment elles pourraient le cacher… Par contre celles qui sont seules… Ou presque… Quand tu as de sérieux soupçons surtout tu lâches pas… Tu passes sa vie au crible… Il faut qu’on trouve… Et on trouvera…

 

 

 

 

16 heures

 

Si elle s’imagine que je vais perdre mon temps à espionner des filles que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam sous prétexte de localiser Christopher dont je sais pertinemment où il se trouve !… J’ai autre chose à faire… Zaza pense que c’est pourtant nécessaire…
- Ne serait-ce que pour lui donner le change… Si vous ne le cherchez pas vraiment, si vous ne prenez pas son enquête à cœur, si vous ne lui apportez pas des résultats tangibles elle va forcément finir par se reposer des questions… Et par en tirer les conclusions qui s’imposent… Mais si vous voulez je m’en occuperai… Que vous puissiez rester avec Christopher le plus longtemps et le plus souvent possible… Si Zaza n’existait pas il faudrait vraiment l’inventer…

 

 

 

 

23 heures

 

Christopher a voulu voir la liste qui l’a beaucoup fait rire… - Ce sont des filles que j’ai pour la plupart complètement oubliées… Avec lesquelles j’ai dû dialoguer, à un moment ou à un autre, quand j’étais au centre… Il a fait mine de l’enfouir dans sa poche…

- Bon, mais merci… Ca me fait des adresses pour le jour où je voudrai aller voir ailleurs…
Je me suis ruée sur lui… J’ai fait mine de le gifler. De le battre. Je la lui ai arrachée… On a roulé l’un sur l’autre et ça s’est terminé comme ça ne pouvait pas ne pas se terminer…

 

Il plaisantait. Evidemment qu’il plaisantait. Mais on ne plaisante jamais à blanc. Ca a toujours un sens. Il est le seul homme dans un univers exclusivement féminin. Comment ne serait-il pas tenté ?… Il prétend ne pratiquement plus aller errer par les rues. C’est peut-être vrai. C’est sans doute vrai. Ca ne le restera pas forcément. Il finira par y retourner. Par saisir une occasion quelconque pour engager la conversation. Pour faire plus ample connaissance. S’il se sent en confiance il livrera son secret. Il y a neuf chances sur dix que la fille ne le trahisse pas. Bien trop contente de profiter de l’aubaine. Il va s’enhardir. Révéler le pot-aux-roses à une autre. Une autre encore. Jusqu’au jour où… Jusqu’au jour où il y en aura une qui saura suffisamment bien y faire et où il disparaîtra pour de bon… A moins qu’à force de jouer avec le feu il ne soit finalement dénoncé… Au bout du compte Iliona n’avait peut-être pas tort de vouloir le mettre sous cloche. Sauf qu’elle n’en est pas sortie gagnante. Et que je me vois mal prendre maintenant avec lui l’exact contrepied de la façon dont je me suis jusqu’à présent comportée…

 

 

 

 

Jeudi 5 Octobre

 

Zaza n’est pas rentrée de la nuit. Elle a « enquêté » et y a mis tout le sérieux dont elle est capable. Je sais très exactement à quoi ont passé les vingt-quatre dernières heures cinq des filles de la liste. Ca ne présente pas le moindre intérêt, mais Iliona sera contente. Elle va répéter tant et plus que ça avance, qu’on approche du but. Zaza aussi est contente, mais elle, c’est de me rendre service. Quand bien même je ne lui en manifeste pas la moindre gratitude. Et je ne lui manifeste jamais la moindre gratitude pour quoi que ce soit. Ce qu’elle a l’air de considérer comme parfaitement normal. Zaza se satisfait d’être avec moi. Près de moi. Ca semble suffire à son bonheur. Je ne la bats plus. Je n’en éprouve plus – j’ignore pourquoi – le moindre désir. Elle n’y fait jamais la moindre allusion. Ce qui me convient à moi lui convient à elle. Finalement, à force de patience et d’abnégation, elle a obtenu ce qu’elle voulait : vivre dans mon ombre. Ce qui ne me dérange pas le moins du monde. Je me suis habituée à elle, à sa présence permanente, à sa constante sollicitude. Si elle disparaissait maintenant, si elle choisissait de reprendre sa liberté – ce qui est infiniment peu probable – aucun doute qu’elle me manquerait. Est-ce que je me suis attachée à elle ?… D’une certaine façon, oui. Et d’une autre pas du tout. Mais est-ce qu’il est vraiment nécessaire de démêler ce que j’éprouve à son égard ?…         

 

vendredi 14 mai 2010

2034 ( 60 )

Mercredi 27 Septembre 2034

 

Je l’ai – enfin ! – eu au téléphone. Il ne va pas trop mal. Même s’il a hâte – tout comme moi – que nous puissions être dans les bras l’un de l’autre il ne semble pas souffrir vraiment de sa solitude forcée…
- Qu’est-ce tu fais ?… Tu sors ?… Tu vas te promener ?…
- Un peu… Pas tellement… Non… Jamais j’aurais pensé habiter dans une maison comme ça, moi !… C’est un château !… Un palace… Alors j’en profite… Une chambre… Puis une autre… La verte… La bleue… La pastel… Je déménage… J’arrête pas de déménager… J’ai que l’embarras du choix… Et puis il y a le parc… Avec ses coins et ses recoins… J’y fais toutes sortes de découvertes. Sans compter le grenier. Qui regorge de trésors dans lesquels Zaza m’a autorisé à fouiller à ma guise. Ce sont trois ou quatre générations qui ont entassé là leurs souvenirs, tout ce qui, à un moment ou à un autre, a compté pour elles et dont elles n’ont pas eu le cœur de se débarrasser… Je plonge avec elles dans un passé d’autant plus émouvant qu’il est désormais révolu… Tant de choses qui n’ont plus le moindre sens… Ca te met le cœur au bord des lèvres…

 

 

 

 

17 heures

 

Iliona m’est tombée dessus entre deux cours…
- Faut le dire si t’en as rien à foutre !…
- Rien à foutre, mais de quoi ?…
- De ce qu’est devenu Christopher…
- Mais non, mais…
- Eh ben on dirait pas !…
- Qu’est-ce que j’y peux, moi, s’il a disparu ?… Tu veux que je fasse quoi ?… Que je le cherche où ?… De toute façon il est assez grand pour savoir où nous trouver s’il en a envie…
- Je veux savoir où il est…
- Ca va t’avancer à quoi ?… Tu vas quand même pas le forcer à revenir…
- Le forcer, non… Mais il reviendrait… Je suis sûre qu’il reviendrait… Encore faudrait-il que je mette d’abord la main dessus…
- Tu disais qu’il était chez Raphaëlle…
- Il y est pas… Et il y en a plus d’une vingtaine des filles chez qui il pourrait être… Alors si tu m’aides pas…

 

 

 

 

22 heures

 

Zaza a applaudi des deux mains…
- Ca y est alors !… C’est que ça y est !… Elle ne vous soupçonne plus… Ou presque plus… Elle va chercher ailleurs… Vous allez pouvoir avoir les coudées beaucoup plus franches et aller enfin là-bas…
Elle a beaucoup insisté pour que je collabore avec elle…
- Faites semblant !… Sinon, un jour ou l’autre, ils reviendront sur vous ses soupçons… Forcément… Et puis ça va vous permettre de garder un œil sur ce qu’elle fait… Sur ce qu’elle manigance… Sur ses plans et ses projets… Elle a raison… Evidemment qu’elle a raison…

 

 

 

 

Vendredi 29 Septembre 2034

 

On a passé la nuit ensemble. Une nuit de folie. Une nuit de ferveur. Il m’a mise dans un état !… Je ne peux pas m’empêcher de me dire – et de me répéter – que je suis la seule… Je suis la seule, à des centaines de kilomètres à la ronde, à pouvoir serrer un homme dans mes bras. A pouvoir me blottir contre lui. Ca me donne le vertige. Ce matin, en revenant de là-bas, je regardais les femmes que je croisais. Elles vaquaient à leurs occupations, indifférentes et pressées. Pas une, pas une seule, n’avait connu cette nuit le même bonheur que moi… Il y en avait pourtant qui en avaient rêvé, qui s’étaient convoqué un partenaire de chimère dans les bras duquel elles s’étaient fièvreusement abandonnées. Elles s’étaient réveillées avec, dans la bouche, le goût amer des plaisirs imparfaits. De ceux qu’on aurait voulu autres que ce qu’ils ont été… Pas moi. J’ai été comblée. Plus que comblée. Un bonheur profond – ineffable – m’a envahie. Et j’ai éprouvé soudain l’impérieux besoin de le faire partager, là, sur le trottoir. Qu’on sache. Qu’on m’envie. Je me suis mise à hurler… « - J’ai eu un homme cette nuit. J’ai un homme. A moi. A moi toute seule. »… Sans pouvoir m’arrêter… « - Un homme… Oui… Un homme… »… On m’a jeté des regards stupéfaits. Incrédules. Ironiques. On s’est tapé le front du doigt. On m’a évidemment prise pour une folle. Quelqu’une à qui l’absence de mâle était montée au cerveau. Et c’est tant mieux. J’ose à peine imaginer ce qui se serait passé si on avait ajouté foi une seule seconde à mes « élucubrations »… J’aurais pu être dans de beaux draps… Et lui avec… Il faut absolument que je me maîtrise. Je sais bien que tout le monde est à cran. Il y a de quoi. On le serait à moins. Mais j’ai le devoir, plus que les autres, de me contrôler. Parce qu’il n’y a pas que moi que mes sottises sont susceptibles de mettre en danger. Il y a lui. Surtout lui. Je n’ai pas le droit…

 

mardi 11 mai 2010

2034 ( 59 )

Lundi 25 Septembre 2034

 

Il aura un portable demain. Que nous puissions au moins nous parler en attendant mieux. Il était évidemment hors de question qu’il emporte celui qu’il avait au centre : on aurait eu tôt fait de le localiser… Quant à prendre un autre abonnement, en son nom propre, c’était – cela va de soi – totalement exclu. Et c’est de toute façon impossible pour qui que ce soit : la loi sur la sécurité de Mars 2021 interdit formellement à tout citoyen d’ouvrir plus d’une ligne téléphonique. C’est, encore une fois, Zaza qui nous sauve la mise : elle n’avait bizarrement jamais éprouvé jusque là le besoin d’avoir son propre téléphone. Elle a donc fait une demande…

 

 

 

 

16 heures

 

La loi sur la condition masculine a été définitivement adoptée tout à l’heure. Une loi qui – comme souvent – donnera toute latitude à ceux qui auront à la mettre en pratique d’en faire ce que bon leur semblera…

On y répète à l’envi, dans le préambule, qu’il s’agit avant tout d’assurer la sécurité de la population masculine menacée d’extinction par un virus qui est loin d’être sous contrôle. En conséquence ce sera aux expertes scientifiques – et à elles seules – de déterminer si et quand les hommes pourront enfin sortir des centres dans lesquels on les maintient à l’abri d’une éventuelle contamination. On prend même soin de préciser qu’un éventuel « élargissement » serait à tout moment révocable en fonction des circonstances et de l’évolution de la situation… On n’est jamais trop prudent…

 

Mais, si on sait lire entre les lignes, l’essentiel n’est pas là. L’essentiel, pour le législateur, c’est de s’assurer la possibilité de gérer les populations, et en particulier leur renouvellement, comme il l’entend. Ce sont donc, là encore, des expertes – médicales cette fois – placées sous la tutelle directe du ministère, qui décideront, chaque 1er Janvier, du nombre des naissances autorisées pour l’année et qui choisiront les « heureuses élues » sur critères, paraît-il, sanitaires… Il est loin l’appel au civisme reproducteur du mois de Février !…

 

Le plus affligeant dans tout ça, c’est que la loi a été votée à la quasi unanimité et que les quelques protestations formulées ici ou là ont été – et restent – pratiquement inaudibles. Comment pourrait-il en aller autrement ?… La hantise de tout un chacun aujourd’hui c’est de mourir de faim ou de soif à plus ou moins brève échéance… Alors comment n’applaudirait-on pas des deux mains à toutes les mesures destinées à limiter, autant que faire se peut, le nombre de bouches à nourrir ?… On entend même dire, ici ou là, qu’après tout il n’est pas nécessaire de garder en vie des hommes devenus pratiquement inutiles… Qu’il suffirait, puisqu’on en a la possibilité, de congeler leur sperme en grande quantité, dans des conditions de sécurité maximum, et de les laisser disparaître… De les faire disparaître ?… On n’en parle pas encore ouvertement, mais dans quelques semaines ?… Les mentalités évoluent – si on peut dire – à une allure !… Il se rencontre de plus en plus de monde pour estimer que le virus a effectivement été sciemment disséminé et probablement délibérément « inventé », mais on ne trouve pratiquement plus personne pour s’en offusquer…

 

Christopher a sans doute eu le nez fin de « s’enfuir »… C’est peut-être, paradoxalement, ce qui va lui sauver la vie…

 

 

 

 

23 heures

 

Ce soir, à table, toutes les conversations roulaient bien évidemment sur cette fameuse loi qui, de l’avis général, ne fait qu’entériner une situation de fait… J’ai voulu savoir comment les autres vivaient la perspective de ne plus jamais croiser un homme de leur vie. De ne plus jamais se blottir dans des bras masculins. Elles ont semblé trouver la question incongrue. Pour Vionne et Fanette il allait de soi que, puisqu’elles sont en couple toutes les deux, c’est qu’elles n’ont pas la moindre attirance pour la gent masculine… Qu’elles s’en passent très bien… Qu’elles s’en sont toujours très bien passées… Toujours ?… C’est aussi ce que Monelle a laissé entendre… Et, au moins dans son cas à elle, je sais que c’est faux. Beaucoup de femmes sont sans doute aujourd’hui sincèrement convaincues qu’elles n’ont jamais été attirées que par les femmes. Parce qu’elles ont fini par l’être. Parce qu’il a été vital pour elles d’oublier. Parce qu’il n’y a plus le choix. Et qu’il n’y aura vraisemblablement plus jamais le choix

 

Quand j’ai été toute seule avec Zaza, après, dans la chambre, j’ai voulu savoir…
- Et elle ?…
Elle a eu un geste vague de la main…
- Oh, moi !…
J’ai cru bon d’insister… Avant, quand tout était « normal », elle en avait des hommes ?… Elle en a eu ?… Elle ne m’a pas répondu tout de suite… Elle a semblé contempler quelque chose au loin… très loin…
- Des hommes ?… Si… Un jour… Il y a longtemps… Ils étaient quatre…
Et elle a éclaté en sanglots. Je l’ai prise dans mes bras. Elle s’y est blottie…
- Excuse-moi !… Je savais pas… Je pouvais pas savoir… Il y a des moments où on ferait beaucoup mieux de se taire…

 

vendredi 7 mai 2010

2034 ( 58 )

Mercredi 20 Septembre 2034

 

Ca y est !… Il est à la villa. Depuis hier. Tout s’est on ne peut mieux passé. Je n’ai pas quitté Iliona de la matinée. En amphi. A la bibliothèque. Partout. A midi c’est ensemble qu’on a regagné l’appartement. Dont il avait, comme prévu, disparu. Elle est entrée dans une colère noire…
- Il a filé… J’en étais sûre… Quel petit salopard !…
J’ai voulu me montrer rassurante…
- Il sera allé faire un tour comme l’autre fois…
- Tu parles !… Et ça !… Hein, ça !… Qu’est-ce que c’est ?…
Une feuille de papier qu’il avait laissée bien en évidence sur la table de la cuisine… «  Merci pour tout, les filles !… Mais il vaut mieux que je m’en aille… J’ai besoin d’air… De respirer… De grands espaces… Merci encore… Je vous embrasse… »…
- Quel sale petit con !… Il s’est tiré chez une pouffe, oui !… Et je sais laquelle… Oh, mais ça va pas se passer comme ça !…

 

En bas la vieille nous a arrêtées…
- C’est votre amie que vous cherchez ?…
- Notre amie ?… Quelle amie ?…
- Celle qu’habite chez vous là-haut et qu’arrête pas d’aller se promener toute la journée… Elle est partie… Avec une femme qui l’a aidée à charger tous ses bagages dans le taxi… 
Une femme ?… Elle était comment ?…
- Oh, mauvais genre !… Très mauvais genre… Du maquillage tartiné partout sur la figure et une espèce de jupette qui laissait tout voir quand elle se penchait… Je sais bien qu’il y a plus d’hommes maintenant, mais quand même !…
J’ai intérieurement souri… Décidément Zaza pensait à tout. Impossible qu’Iliona puisse songer à elle sous ce « déguisement »…

 

- On y va…
- Où ça ?…
- Chez cette Raphaëlle… Et je peux te dire qu’on va le ramener… Manu militari s’il le faut…
- Tu crois que c’est vraiment la meilleure solution ?…
- C’est pas la meilleure… C’est la seule…
- Et s’il y est pas ?…
- Il y est forcément…
- Tu vas faire quoi ?… Lui expliquer tranquillement que tu viens chercher Christopher qui s’est tiré du centre ?… Si elle est pas au courant comme ça au moins elle le sera… Et s’il est pas chez elle tu vas faire quoi ?… Le tour de son carnet d’adresses ?… Avec, à chaque fois, la même question… Ah, on va le retrouver, ça, c’est sûr, mais pas nous… La police… Qui n’aura rien de plus pressé que de le renvoyer là-bas… Avec toutes les conséquences que ça aura… Pour lui comme pour nous… C’est vraiment ça que tu veux ?…
- Mais non, mais…
- Et ben alors !… Tu crois pas qu’on a intérêt à prendre un profil bas plutôt, non ?… A le chercher ça oui, évidemment… Mais le plus discrètement possible… Le plus patiemment possible…
- Oui… Oui… Tu dois avoir raison… T’as sûrement raison…
- Evidemment que j’ai raison…
- Je m’en occupe… Il reviendra… Je te jure qu’il reviendra…

 

 

 

 

23 heures

 

Je me faisais une fête d’aller passer la soirée à la villa. Toute seule avec lui. C’est Zaza qui m’en a dissuadée…
- Si j’étais vous j’attendrais… Vous risquez de l’amener tout droit là-bas Iliona…
Elle a été, une fois de plus, d’excellent conseil… Parce que Monelle qui vient de rentrer de je ne sais trop quelle réunion l’a aperçue au volant d’une voiture de location stationnée tout au bout de la rue…
- Tu es sûre que c’est elle ?…
- Certaine… Qu’est-ce qu’elle peut bien fabriquer là ?… J’ai haussé les épaules en signe d’ignorance…
- Avec Iliona, tu sais !… Et elle, elle t’a vue ?… Reconnue ?…
- Ca m’étonnerait… Elle a jamais fait vraiment attention à moi…

 

 

 

 

Samedi 23 Septembre 2034

 

Quatre jours qu’il est là-bas et je ne l’ai toujours pas vu. C’est Zaza qui lui rend visite, qui le tient au courant de la situation et qui l’approvisionne… Moi, je ronge mon frein et je fais, contre mauvaise fortune, bon cœur : je ne tiens pas du tout à tout flanquer par terre par excès de précipitation d’autant que c’est, à l’évidence, pour le moment, moi – et moi seule – qu’elle soupçonne : par deux fois elle est venue à la maison, en mon absence, et a soumis, sans avoir l’air d’y toucher, Vionne et Fanette à la question… Zaza m’a assuré qu’elle me fait aussi suivre dans la journée pour essayer de me piéger… Comment elle le sait ?… Parce qu’elle a aperçu, à plusieurs reprises, ma suiveuse dans mon sillage… Reste à savoir combien de temps je vais rester ainsi dans sa ligne de mire… Ca devient extrêmement lourd et je ne suis pas sûre d’être capable de tenir le coup bien longtemps…

 

 

 

 

21 heures

 

Zaza ne serait pas Zaza je me poserais des questions… Parce qu’elle a le beau rôle finalement : elle passe un temps fou avec lui et elle est la seule personne avec laquelle il soit directement en contact… Est-ce qu’ils couchent ensemble tous les deux ?… Elle prétend que non… Je la crois… Elle m’est tellement attachée… Et puis… et puis je me trompe peut-être, mais j’ai un mal fou à l’imaginer dans les bras d’un homme… Est-ce que ça lui est seulement jamais arrivé ?… Il faudra que je le lui demande… 

 

mardi 4 mai 2010

2034 ( 57 )

Vendredi 15 Septembre 2034

 

On a beaucoup ri Christopher et moi. Ah, pour en avoir des indices elle allait en avoir !… On allait lui en donner !… Et on en a semé un peu partout. Des sérieux. Des solides. Tout ce qu’il y a de plus consistant. Quatre photos. Avec les adresses. Elle aura de quoi s’occuper mardi. Et tous les jours suivants. Et tant qu’elle explorera ces pistes-là il ne lui viendra pas à l’idée de se mettre sur la nôtre…

 

 

 

 

22 heures

 

Ici et là on meurt de soif. Au sens propre. Voilà près d’une semaine qu’on nous dresse la liste, chaque jour un peu plus longue, des pays et régions où l’eau fait cruellement défaut, où les gens tombent comme des mouches. On multiplie les reportages. On nous dresse un tableau apocalyptique de ce qui nous attend, à notre tour, dans les toutes prochaines années. Et on profite de l’occasion pour procéder à un sondage sur… les hommes. Sur leur éventuel retour parmi nous au cas où le virus serait enfin éradiqué. Faut-il s’étonner, dans ces conditions, qu’une très large majorité de femmes – plus de 80% - soient farouchement opposées au rétablissement du « statu quo ante » et se disent tout à fait favorables à ce qu’on limite le nombre des mâles à ce qui s’avère strictement nécessaire pour assurer la survie de l’espèce sans risque majeur de consanguinité ? Comment en irait-il autrement ?… Dans les situations d’urgence on pare au plus pressé et on pense d’abord à soi. A son propre intérêt. A sa propre survie.

 

Comme le « hasard » fait bien les choses c’est la semaine prochaine que doit être discuté le projet de loi dit de la « condition masculine ». Nos députées, fortes de cet immense soutien dans l’opinion, ne se feront pas faute d’officialiser une situation dont tout le monde s’accordait jusque là à dire qu’elle était imposée par les circonstances… Même si… je suis de plus en plus convaincue – et je ne suis pas la seule – que l’irruption brutale de ce virus n’a en aucun cas été le fruit du hasard. On l’a délibérément voulue et programmée. On connaissait, en haut lieu, la gravité de la situation. On savait à quel péril imminent l’épuisement des ressources naturelles exposait l’humanité. Les morts allaient, de toute façon, se compter par millions. On les a choisis. On a choisi – pour dire les choses crûment – de ne conserver que les femmes et un nombre limité de mâles, de « bourdons », ceux dont le virus ne parviendrait pas à venir à bout et qui, de ce fait, seraient les plus à même, parce que plus résistants, de perpétuer l’espèce dans les meilleures conditions. Je crois de moins en moins qu’on parviendra à éradiquer le virus. Et je le crois d’autant moins qu’on l’a, à l’évidence, sciemment et volontairement propagé…

 

 

 

 

Dimanche 17 Septembre 2034

 

La perspective de son déménagement met Christopher dans un état de surexcitation incroyable. Il ne tient plus en place. Il me submerge de questions… « C’est où ?… C’est fait comment ?… Il y a combien de pièces ?… Et le jardin ?… Il est grand le parc ?… Et Zaza ?… Comment je l’ai connue ?… C’est quel genre de fille ?… Pas dans le style d’Iliona au moins ?… »… Devant elle il s’efforce de se contrôler. Avec plus ou moins de succès. Elle n’est pas dupe, c’est clair… Elle s’est mis dans la tête qu’il profite des moments où on le laisse seul pour aller rendre visite à une certaine Raphaëlle, avec laquelle il correspondait quand il était au centre, qu’il l’a dans la peau et qu’il va finir, tôt ou tard, par aller s’installer chez elle…
- Quel espèce de petit salopard quand on y pense… Après tout ce qu’on a fait pour lui !… Tout le mal qu’on s’est donné… Et l’autre !… Quelle sale petite garce !… Mais si elle s’imagine que je vais me laisser faire comme ça !… Elle risque d’avoir des surprises… Des sacrées surprises… Elle est pas la seule…

 

 

 

 

23 heures

 

Zaza est d’avis de rester pourtant vigilantes…
- Avec cette fille vous pouvez vous attendre à tout… Absolument tout… Elle est machiavélique… Et si elle l’avait inventée de toutes pièces cette Raphaëlle ?… Elle a pas inventé qu’elle existe… Non… Elle existe… Mais si elle essayait de vous faire croire qu’elle croit qu’il y a anguille sous roche entre Christopher et elle ?… Pour vous endormir… Pour que vous baissiez la garde… Pour que vous soyez persuadée que c’est de ce côté-là qu’elle ira chercher si Christopher disparaît… Déjà vous vous méfiez moins, je le vois bien… Vous la croyez sur une fausse piste et vous êtes toute contente… C’est peut-être vous qui êtes sur une fausse piste… Celle sur laquelle elle veut vous entraîner… Quand Christopher sera parti c’est sur vous qu’elle fera porter tous ses soupçons … Vous toute seule… Et personne d’autre…

vendredi 30 avril 2010

2034 ( 56 )

Mardi 12 Septembre 2034

 

Quand Iliona est arrivée à l’appart, à midi, Christopher avait disparu. Elle m’a appelée. Branle-bas de combat. Je l’ai rassurée comme j’ai pu. Je me doutais bien qu’il avait dû aller faire un tour. Sans doute s’était-il égaré ou n’avait-il pas vu passer l’heure. En fait il avait fait mieux que ça : il avait délibérément choisi de l’affronter. Quand il est rentré, en tout début d’après-midi, elle l’a traité de tout. De gamin irresponsable. De crétin immature. Et à quoi ça servait qu’elle ait fait tout ce qu’elle avait fait, qu’elle continue à prendre des risques inconsidérés ( et moi là-dedans je compte pour du beurre ? ) si c’était pour qu’il aille tout flanquer par terre avec des caprices d’enfant gâté ?… Il lui a répondu sur le même ton. Il était hors de question qu’il en passe par ses quatre volontés à elle. Il était assez grand pour savoir ce qu’il avait faire. Et s’il avait su… Ca s’est envenimé. Elle a été à deux doigts de lui mettre une gifle et il a menacé de s’en aller…
- Pour aller où ?…
- Je trouverai… T’inquiète pas… Je trouverai… Ce sera pas vraiment un problème…
Elle s’est montrée beaucoup plus conciliante d’un seul coup. Elle s’est excusée, a essayé de se rattraper aux branches comme elle a pu… Trop tard. Le mal était fait…

 

Quand je me suis retrouvée seule avec lui j’ai voulu savoir… Il comptait vraiment partir ?… Oui… Non… Il savait pas. Il avait rien contre moi. Absolument rien. Mais elle lui sortait par les yeux Iliona. Elle lui sortait vraiment par les yeux. Pour plein de raisons. Et s’il avait su jamais il se serait lancé dans une affaire comme ça avec une fille pareille… Ah non alors !… En tout cas que l’occasion se présente et il n’hésiterait pas une seule seconde… D’ailleurs… D’ailleurs il allait pas l’attendre l’occasion… Il allait la susciter… Et sans tarder…

 

Il y a danger là… Faut que je me bouge… Que je demande à Zaza… Que je lui trouve quelque chose… Que je lui prenne quelque chose… Sans Iliona… Sans qu’elle le sache… Oui… Zaza… Je la rembourserai… Dès que possible…

 

 

 

 

17 heures

 

Elle a souri…
- Vous voulez pas venir avec moi ?…
- Où ça ?…
- Faut que je vous montre quelque chose…
C’était loin… Tout à fait à l’autre bout de la ville là-bas… A l’écart… Une superbe villa… Au milieu d’un parc immense aux arbres centenaires… Elle en avait la clé… Le luxe… Le grand luxe… Du marbre… Deux baignoires… Des lits à baldaquin… Des plafonds à moulures… Des tableaux aux murs… De l’or… De l’argent… De la vaisselle en porcelaine…
- C’est à qui tout ça ?… C’est à toi ?…
Elle a acquiescé d’un bref signe de tête…
- Et tu l’habites pas ?… Pourquoi tu l’habites pas ?…
- Je préfère – et de loin – vivre avec vous…
- On aurait pu venir ici…
- Vous n’auriez peut-être pas voulu… Vos amies non plus… Et puis Iliona serait venue vous voir… Forcément… Elle aurait su… On n’aurait pas pu le cacher là Christopher… Tandis que maintenant…
- Tu penses à tout, toi, hein ?!…

 

 

 

 

Jeudi 14 Septembre 2034

 

Christopher est aux anges. Moi aussi : je vais l’avoir pour moi toute seule… Quand ?… Mardi. Pourquoi mardi ?… Parce que mardi Iliona et moi avons cours à la même heure dans la même salle. Elle ne pourra donc pas me soupçonner d’être directement à l’origine de son « évasion ». Même s’il lui viendra forcément, à un moment ou à un autre, à l’esprit – Zaza en est convaincue – qu’on ait pu manigancer quelque chose ensemble, lui et moi ,derrière son dos…
- C’est la seule piste dont elle disposera… Elle l’exploitera… En désespoir de cause…

 

Le plus vraisemblable, toujours selon Zaza, c’est qu’elle va alors me prendre en filature et que je risque, si je n’y prends pas garde, de l’amener tout droit à la villa…
- Mais à malin malin et demi… Moi aussi je peux la suivre et vous avertir… Au vibreur par exemple… Il ne vous restera plus alors qu’à la faire marcher… Au propre comme au figuré…

 

 

 

 

20 heures

 

Iliona m’a entraînée en bas…
- Qu’est-ce qu’il a ?…
- Qui ça ?…
- Christopher, tiens !… Qui tu veux d’autre ?… T’es idiote ou quoi ?…
- Qu’est-ce tu veux qu’il ait ?…
- Je sais pas… Je le trouve bizarre… Tout guilleret… Comme s’il était tombé amoureux ou quelque chose comme ça…
- J’ai rien remarqué…
- Eh ben pourtant !… Ca se voit… T’as aucune idée de l’endroit où il est allé quand il s’est tiré l’autre jour ?…
- Absolument aucune…
- Moi, ce que je crois, c’est qu’il a gardé des adresses de filles avec qui il était en contact, par Internet, quand il était au centre et qu’il a voulu en revoir une… D’ici à ce qu’elle essaie de nous le souffler !… Essaie de savoir !… Relève tous les indices que tu peux… Parce que pas question qu’il nous échappe alors là !…  

 

mardi 27 avril 2010

2034 ( 55 )

Mardi 5 Septembre 2034

 

J’ai été longuement dans ses bras. Si longuement !… Et j’y ai été heureuse. Comblée. Rassasiée. C’est un amant fantastique. Plein de douceur et de fougue. De violence maîtrisée et de délicatesse. Je n’avais jamais connu avec personne des moments aussi intenses. Lui non plus. A ce qu’il dit en tout cas. Ce n’est pas forcément vrai. Mais ça me fait tellement plaisir de le croire…

 

Ses yeux se sont faits brusquement implorants…
- Tu sais ce que j’aimerais maintenant ?…
Evidemment que je le savais, mais j’ai feint l’ignorance…
- Non… Quoi ?…
- C’est qu’on aille faire un tour tous les deux dans les rues… Marcher… Croiser des femmes… Il y a si longtemps que j’en rêve… C’est l’idée qu’un jour je connaîtrais peut-être à nouveau ce bonheur qui me permettait de tenir le coup là-bas… Sinon… sinon je ne sais pas ce que j’aurais été capable de faire…

 

Il s’est rasé du plus près qu’il a pu. S’est maquillé. A passé une de mes petites robes d’été préférées. Il était méconnaissable… Impossible que qui que ce soit se doute de quoi que ce soit… Impossible… On est descendus. On a traversé le jardinet en bas. Emprunté le boulevard. Il m’a donné le bras. Il observait tout et tout le monde avec ravissement. Comme si c’était la première fois. Comme s’il découvrait. Transfiguré. J’ai dû finir par le mettre en garde : il rayonnait tant qu’on se retournait avec curiosité sur son passage, qu’on le suivait des yeux avec insistance…

 

J’ai eu toutes les peines du monde à le ramener. Il suppliait…
- Encore un peu… Juste un peu… La rue là-bas et puis on rentre, c’est promis…
Il s’en est fallu de cinq minutes qu’Iliona ne nous trouve pas à l’appartement…

 

 

 

 

Mercredi 6 Septembre 2034

 

J’ai voulu savoir. Elle faisait quoi  Zaza quand j’étais pas là ?…
- Rien… Rien… Je vous attends…
- Rien ?… C’est-à-dire ?… Tu t’occupes bien à quelque chose quand même ?… Tu lis ou tu regardes la télé, non ?…
- Non… Je pense à vous… C’est tout…
En voilà une dont on ne peut pas dire qu’elle ne me soit pas dévouée corps et âme…

 

 

 

 

Vendredi 8 Septembre 2034

 

Je ne le lui ai pas laissé hier soir. Il n’y avait aucune espèce de raison. On avait passé une journée enchanteresse tous les deux, Christopher et moi. Toute la matinée on s’était promenés le long des quais, main dans la main. A midi on avait échoué dans une petite auberge de rêve où on avait passé deux heures idylliques. On était rentrés. On avait fait l’amour. Je m’étais endormie dans ses bras… Et il aurait fallu que je le lui abandonne sous prétexte qu’elle venait d’arriver et qu’elle claquait des doigts… Et puis quoi encore !… Je n’ai pas bougé. Je suis restée dans la chambre – dans le lit – blottie contre lui. Elle a multiplié les incursions pour s’efforcer de me faire quitter la place. Ce que je me suis bien gardé de faire. Elle a fini par jeter l’éponge : elle est repartie en claquant furieusement la porte. Christopher a éclaté de rire. Et on a encore fait l’amour…

 

 

 

 

23 heures

 

Elle est revenue ce soir toute mielleuse. Toute souriante. Et c’est moi, cette fois, qui suis partie. Rester là, sur le canapé, à les savoir à côté, à les entendre, c’était au-dessus de mes forces. C’est une situation qui, à l’évidence, ne va pas pouvoir durer. Il va falloir, d’une façon ou d’une autre, trouver une solution…

 

En attendant j’ai passé une soirée délicieuse avec les filles. Toutes les cinq. On a déliré comme des folles. Zaza était déchaînée. Elle a infiniment d’humour – je ne la connaissais pas sous ce jour-là – et les autres n’étaient pas en reste. Si j’ai bien compris elles passent toutes leurs soirées ensemble et elles ne s’ennuient pas… C’est le moins qu’on puisse dire… On sent entre elles une énorme complicité et j’avoue m’être sentie un peu jalouse… Au point de regretter de passer autant de temps avec Christopher ?… Non … Tout de même pas… Mais au point en tout cas d’avoir une explication franche avec Iliona. Plus question que je reste là-bas, à servir d’alibi, quand elle passe la nuit avec Christopher. Et pas question non plus qu’elle prétende à quelque privilège que ce soit de ce côté-là : dorénavant ce sera une nuit chacune… Et je ne céderai pas… 

 

vendredi 23 avril 2010

2034 ( 54 )

Samedi 2 Septembre 2034

 

Je n’y suis pas allée hier soir. Ce qu’Iliona m’a vertement reproché ce matin quand je suis arrivée…
- Si tu commences déjà à te défiler !…
Elle a établi tout un planning en fonction de nos horaires de fac respectifs. En vert les moments où elle sera seule avec lui. En bleu les moments où je serai seule avec lui. En rouge ceux où nous serons tous les trois ensemble. Et en noir ceux où il devra rester seul. Elle a fait en sorte qu’ils soient le moins nombreux possible. Ils l’inquiètent. Et elle accable Christopher de recommandations. Qu’il ne marche pas, quand il sera seul, dans l’appartement. Qu’il ne tire pas la chasse d’eau. Qu’il n’ouvre pas de robinet. Qu’il évite tout ce qui, d’une façon ou d’une autre, est susceptible de faire du bruit et d’attirer l’attention. Et quand il toussera ?… Quand il éternuera ?… Je suis revenue à la charge : est-ce qu’il ne serait pas plus judicieux d’admettre qu’une troisième personne vit ici quitte à ce qu’on ne la voie jamais ?… Iliona y est farouchement opposée. Pour elle c’est le meilleur moyen d’attirer l’attention et de faire découvrir le pot-aux-roses… Alors qu’à mon avis au contraire… Christopher m’a fait un clin d’œil par-dessus son épaule…

 

Elle a prévu que nous passerions toutes les deux toutes les nuits – ou peu s’en faut – à l’appart. Sans d’ailleurs se préoccuper de savoir ce que je pouvais bien en penser. Ce que je pense ne présente pas pour elle, de toute façon, beaucoup d’intérêt. Je compte pour quantité négligeable. Elle décide. Elle tranche. Elle organise. C’est comme ça. Et il n’y a pas à discuter. Elle a installé ses affaires dans la chambre de Christopher. Une façon de proclamer clairement que c’est là sa place. La mienne est sur le canapé, dans le séjour. A leur servir d’alibi. Quitte à ce qu’elle me jette quelques miettes de temps à autre. Comme elle l’a fait tout à l’heure. Du bout des lèvres…
- Tu veux y aller ?… Tu veux aller avec lui ?… Non ?… Bon, ben moi j’y retourne alors… J’ai trop envie… Depuis le temps que j’ai pas eu un homme entre les cuisses…
Et elle s’est enfermée dans la chambre avec lui…

 

Moi aussi, j’ai envie… Qu’est-ce qu’elle croit ?… Et pas qu’un peu. Mais pas comme ça !… Pas dans ces conditions-là… Mon heure viendra… Et alors là !… Là !…

 

 

 

 

Dimanche 3 Septembre 2034

 

J’ai trouvé un prétexte pour m’enfuir tout à l’heure de là-bas. C’était trop éprouvant. Elle minaude. Elle mamoure. Elle joue au petit couple. Ce qui – soit dit en passant – l’agace à l’évidence, lui, prodigieusement. Il n’y en a que pour elle. Elle accapare la conversation. Le saoule d’anecdotes toutes plus inintéressantes les unes que les autres dans lesquelles elle tient systématiquement le beau rôle. L’enfouit sous une avalanche d’histoires drôles dont elle est la seule à rire…

 

 

 

 

20 heures

 

Quel dommage que l’arrivée de Vionne et Fanette ait coïncidé avec « l’évasion » de Christopher !… Je ne peux pas profiter vraiment d’elles. Et elles m’ont gentiment fait remarquer tout à l’heure qu’elles avaient la désagréable impression de me mettre systématiquement en fuite. J’ai juré mes grands dieux que non et prétendu avoir intégré un groupe de réflexion dans lequel je m’investissais beaucoup. L’explication a paru les satisfaire. A moins qu’elles n’aient voulu me donner le change. Il n’empêche qu’il faudra quand même que je leur consacre du temps. D’abord parce qu’elles en valent la peine et ensuite pour les « contrôler » et éviter qu’elles ne finissent par se poser les vraies questions auxquelles elles ne manqueraient pas d’apporter un jour les vraies réponses…

 

 

 

 

23 heures

 

Zaza, elle, n’en pose pas de questions – ou très peu – mais elle écoute toujours avec une extrême attention ce que je veux bien lui dire. Et ce soir je lui ai beaucoup parlé. J’en avais besoin. Besoin de lui raconter là-bas…
- Et je sais vraiment pas comment ça va tourner… Parce que parti comme c’est combien de temps je vais pouvoir supporter ça ?…
- C’était obligé avec elle… Obligé… Ce qu’il faudrait, c’est que vous l’emmeniez Christopher… Que vous alliez le cacher ailleurs… Sans qu’elle le sache… Il refuserait, vous croyez ?…
- Je crois pas, non… Surtout quand du temps aura passé… Qu’il l’aura vue sous son vrai jour… Malheureusement c’est pas possible…
- Pourquoi pas possible ?…
- Parce que financièrement je serais dans l’incapacité de faire face…
- J’en ai, moi, des sous… Et beaucoup plus que je pourrai jamais en dépenser…

 

Je vais repartir là-bas le cœur beaucoup plus léger. D’autant que demain elle a des cours importants. Christopher sera tout à moi…

 

mardi 20 avril 2010

2034 ( 53 )

Vendredi 1er Septembre 2034

 

On était en avance. De plus d’une heure. Pas question, évidemment, d’aller stationner si tôt à l’endroit où Christopher nous avait fixé rendez-vous. On a garé la voiture dans une petite ruelle déserte, à l’écart, et on a attendu…
- T’as l’intention de coucher avec ?…
Sa question m’a cueillie par surprise. Elle ne m’a pas laissé le temps d’y répondre…
- Evidemment !… C’est obligé… Tu me dirais le contraire… Ca fait au moins huit mois – sinon plus – que t’as pas vu un mec… Que t’en as pas eu un… Alors si t’avais pas envie de te jeter sur lui tu serais pas vraiment normale… Je vais pas te dire que ça me fait plaisir : on voudrait toutes qu’un mec il en ait que pour nous… Que les autres il les voie même pas… Mais bon !… Faut pas rêver… Surtout là… T’es pas une sainte… Et lui non plus… Alors vaut mieux que les choses soient claires tout de suite… Pour tout le monde… D’autant que vous serez amenés à être souvent tout seuls tous les deux… Et justement !… Justement !… Je pensais à un truc là… Est-ce que t’es bruyante, toi ?…
- Comment ça ?…
- Ben quand t’es avec un mec est-ce que ça s’entend ?… Est-ce que t’en fais profiter tout l’immeuble ?…
- Ah… Je sais pas… Peut-être un peu… Oui… Sûrement… J’ai jamais fait vraiment attention à ça…
- Ben moi, si !… Je gueule… Je peux pas m’empêcher… Et ça fait pas semblant… Le problème, c’est que quand je serai avec lui je serai supposée être toute seule et que si ça braille elles vont se poser des questions les voisines… Ca va leur mettre la puce à l’oreille… Tandis que si t’es là, dans la pièce à côté, elles croiront qu’on le fait toutes les deux ensemble le tintamarre… Elles y feront pas vraiment attention… Ou du moins pas de la même façon…

 

Trente secondes à peine le long du trottoir. La portière à l’arrière s’est ouverte. Il s’est engouffré…
- Allez-y !… Allez-y !… Roulez !… Pas trop vite !… S’agirait pas d’attirer l’attention…

On n’a pas échangé un mot pendant toute la durée du trajet. Un contrôle d’identité, un simple accrochage et tout s’arrêtait là…

 

Pas question – selon Iliona ça coulait de source – qu’on descende de voiture et qu’on entre dans l’immeuble à trois. C’était le meilleur moyen d’éveiller les curiosités. Elle l’a emmené…

- Toi, t’attends là !…  Tu bouges pas, hein, surtout !… Je reviens te chercher…

Ce qu’elle a fait une dizaine de minutes plus tard…
- Vite !… Dépêche-toi !…
- Qu’est-ce qu’il y a ?… Qu’est-ce qui se passe ?…
- Rien… Il y a rien… Il y a juste qu’on a commencé… Et que ça presse…
Et elle a filé vers la chambre dont elle m’a claqué la porte au nez. Effectivement ça pressait. Et effectivement elle braille. Les murs en tremblent.

 

Je vais dormir un peu, tiens !… Je suis crevée…

 

 

 

 

16 heures

 

Ce n’était pas du tout comme ça que j’avais envisagé ce premier soir. Assise sur un canapé à les écouter s’envoyer allègrement en l’air dans la pièce d’à côté. Jusqu’au petit matin. Ou quasiment. A me demander si ça allait être mon tour après. A l’espérer. En vain. Parce qu’elle l’a tellement épuisé qu’il est tombé comme une masse… - Il vaut mieux qu’on le laisse dormir… Il en a pour un moment…

 

En bas la vieille dinde du rez de chaussée était sur le pas de sa porte…
- Eh ben vous, mes petites !… Eh ben vous !…
Iliona a ri…

 

Zaza ne dormait pas. Elle m’attendait. Je l’ai attirée entre mes cuisses. Elle ne demandait pas mieux. Elle m’a fait brailler. Moi aussi je sais faire…

 

Je suis une conne. Non, mais comment je me suis fait avoir !… Dès le début quand on était toutes seules toutes les deux dans la voiture. L’aumône elle me faisait… « Christopher est à moi, mais dans ma grande bonté je veux bien te le laisser un peu… » C’est tout de suite que j’aurais dû lui remettre les pendules à l’heure. Et quand on est arrivés !… C’était cousu de fil blanc son truc. Et j’y ai vu que du feu. Mais si elle s’imagine que ça va se passer comme ça !… T’as tout faux, ma petite… Christopher n’est pas plus à toi qu’à moi. Ou plutôt c’est à moi qu’il va être maintenant. Et à moi toute seule. Je sais pas encore comment je vais m’y prendre, comment je vais me débrouiller, mais profites-en bien parce qu’il va pas tarder à te passer sous le nez…

 

 

 

 

22 heures

 

Vionne et Fanette sont adorables. Elles nous ont mitonné un de ces petits repas !… Avec les moyens du bord, bien sûr, mais elles ont réussi à faire des miracles. Et elles sont d’une conversation très agréable toutes les deux… D’une gentillesse !…

 

Iliona est là-bas et j’avoue que je suis très partagée. J’y vais ou j’y vais pas ?… D’un côté je n’ai pas du tout envie de les laisser seuls tous les deux, mais de l’autre si c’est pour qu’ils puissent s’envoyer en l’air en toute tranquillité… 

 

vendredi 16 avril 2010

2034 ( 52 )

Mercredi 30 Août 2034

- Je peux te parler ?…
- Ben oui… Oui…
Evidemment qu’elle pouvait me parler Monelle… Ce n’était pas vraiment le moment. J’avais autre chose en tête, mais bon…
- T’as des nouvelles ?…
- Des nouvelles ?…
- De Valentine…
- Ah… Non… Non… Pas récemment… Non…
- Moi, si !… Par Zanella… Et ça s’arrange pas… On n’est pas près de les revoir… Elles sont en train de s’organiser leur petite vie là-bas… Toutes les deux… Et n’ont pas du tout l’intention, dans l’immédiat, de revenir ici… Mais alors là pas du tout… Du coup on a tout intérêt, nous, à prendre d’autres dispositions…
- D’autres dispositions ?… Quelles dispositions ?…
- Matérielles… Parce qu’on a été jusqu’à six ici… On n’est plus que trois… Peut-être deux… Je ne sais pas quelles sont tes intentions avec cette fille que tu as ramenée, mais financièrement ça risque de rapidement tirer… De mon côté en tout cas…
- Du mien aussi… Je te rassure… Si on peut dire… Du mien aussi…
- Alors il y a pas trente-six solutions… Il faut qu’on trouve des filles pour venir vivre avec nous…
- Oui, mais qui ?… T’as quelqu’un en vue, toi ?…
- Peut-être, oui…
- Qui ?…
- Une fille du boulot avec sa copine…
- Ce sont pas des chieuses au moins ?…
- Si c’était des chieuses je t’en aurais pas parlé… Non… Il y aura pas d’embrouilles avec elles… Et puis Fanette est une cuisinière hors pair…

 

 

 

 

20 heures

A moins qu’il ne s’agisse – c’est possible – d’une coïncidence Zaza a probablement entendu la conversation que j’ai eue tout à l’heure avec Monelle : elle vient de me proposer de « participer aux frais d’hébergement »…
- J’ai des sous, vous savez !… Et pas mal même !… Qu’on écoute aux portes m’a toujours profondément ulcérée, mais venant de sa part à elle, curieusement, cela ne me gêne pas vraiment. J’ai presque envie de dire : au contraire… Si elle me « surveille » c’est qu’elle éprouve pour moi un intérêt véritable, pour ne pas dire une véritable passion, c’est qu’elle ne vit qu’à travers moi. Ca a quelque chose de profondément rassurant : si je courais le moindre danger je suis certaine qu’elle volerait à mon secours. Et, en ce moment, beaucoup plus que d’habitude j’ai besoin d’être rassurée…

 


J’ai accepté sa proposition, mais pourquoi diable ne lui ai-je pas, de moi-même, demandé une participation ?… Ca allait pourtant de soi… Parce que, dans mon esprit, elle a forcément un statut à part ?… Parce que pour moi il coulait de source qu’elle était désargentée ?… Ou bien plutôt parce que je n’avais pas vraiment envie d’officialiser sa présence ici ?… Que je ne comptais pas l’y garder à demeure ?… Que je voulais me réserver la possibilité de m’en débarrasser à tout moment ?… De toute façon le jour où je l’aurai décidé… si je le décide… elle giclera… Ca ne fait pas l’ombre d’un doute…

 

 

 

 

Jeudi 31 Août 2034

C’est le grand jour. Ce soir IL sera là. A condition que… mais non : je ne veux pas imaginer le pire. Il sera là. Oh oui, oui, il sera là…

J’ai fait un saut là-bas tout à l’heure pour apprivoiser un peu les lieux. Je m’attendais à y trouver une Iliona affairée, fébrile, ne sachant plus où donner de la tête. A ma grande surprise non. Elle n’était pas là. Par contre l’une des locataires du rez de chaussée – une femme qui ne doit pas avoir loin de 80 ans – m’a littéralement fondu dessus. Et passée à la question. J’étais qui ?… Je faisais quoi dans la vie ?… Et avant j’habitais où ?… Et l’autre femme, celle qui était venue installer l’appartement, elle était quoi par rapport à moi ?… C’était mon amie ou seulement une copine ?… On comptait rester longtemps ou c’était juste transitoire ?… J’ai été aussi évasive que possible en faisant tout pour ne pas le paraître. Inutile de l’indisposer contre nous. Mais j’ai bien peur qu’il y ait, de ce côté-là, un véritable danger. Voilà quelqu’un qui va manifestement passer son temps à épier et qui ne manquera pas de découvrir, un jour ou l’autre – et  à mon avis assez rapidement – qu’il y a, dans l’appartement, une troisième personne dont on s’emploie à dissimuler l’existence. Ce qui me paraît être – de plus en plus – une erreur monumentale. Mieux vaudrait jouer partiellement franc jeu et admettre qu’on héberge quelqu’un. Quitte à prétendre qu’il s’agit d’une femme qui, pour x raisons, ne peut pas ou ne veut pas rencontrer qui que ce soit…

 

 

 

 

19 heures

Ca n’a pas perdu de temps : elles sont déjà là. Vionne et Fanette. Quasiment installées. Ou peu s’en faut. Sympathiques. Pour autant que je puisse en juger. Parce qu’il faut bien reconnaître que, ce soir, j’ai vraiment la tête ailleurs. Déjà là-bas. C’est l’heure. J’y vais. Et à la grâce de Dieu…  

 

mardi 13 avril 2010

2034 ( 51 )

Mardi 29 Août 2034

J-2… Si tout se passe bien, après-demain, à cette heure-ci, Christopher sera sur le point de quitter le centre. Et nous sur le point d’aller l’attendre derrière le mur d’enceinte, à hauteur du troisième réverbère. Le schéma qu’il nous a adressé – par la poste, pour éviter une éventuelle interception – est parfaitement clair. Et lui étrangement calme. Je l’admire : à sa place, moi… Mais il faut dire qu’il n’a pas vraiment le choix : qu’il modifie ses habitudes, qu’il fasse preuve de fébrilité ou d’excitation et il va attirer l’attention sur lui… Au risque de tout faire capoter… Ce qu’il redoute surtout à l’heure actuelle, c’est que nous arrivions trop tôt au rendez-vous, Iliona et moi, par peur d’être en retard…
- Et une voiture qui stationnerait trop longtemps là apparaîtrait vite comme suspecte… Alors dix heures du soir, hein, les filles !… Ni avant ni après… Je compte sur vous… Il peut… On sera pile poil à l’heure… Ca fait pas l’ombre d’un doute…

 

 

 

 

16 heures

On s’était donné rendez-vous, Iliona et moi, à l’appartement qu’elle a loué pour Christopher. Il faut bien reconnaître que son choix est assez judicieux. Le coin est tranquille et discret. Il y a de grands arbres qui masquent une bonne partie de la façade. Le logement qui jouxte celui qu’il habitera est occupé par une vieille fille à moitié sourde… Les portes des deux autres, sur le même palier, sont relativement éloignées et leurs occupantes, d’après Iliona, ne sont vraiment pas du style à se préoccuper de ce que font leurs voisines. Ce qui reste malgré tout à confirmer. On a parfois des surprises. Et il nous faut impérativement rester sur nos gardes. Le danger vient, le plus souvent, de là où on ne l’attend pas…



En tout cas il ne risque pas de mourir de faim : elle lui a constitué d’invraisemblables réserves de victuailles. Ni de s’ennuyer : musique, livres, revues, films, jeux. Là aussi les stocks sont impressionnants. Par contre pas de téléphone…
- Qui veux-tu qu’il appelle ?… Il serait aussitôt grillé.
Ni de connexion Internet…
- Il finirait forcément, un jour ou l’autre, par chercher à entrer en contact, sous sa véritable identité, avec untel ou untel… Et ce serait la fin de l’aventure… Mieux vaut lui éviter les tentations… Elle n’a seulement pas pris la peine de lui demander son avis. Ni même de le mettre au courant. C’est comme ça. Un point c’est tout… Et il ne lui vient seulement pas à l’idée qu’il pourrait ruer dans les brancards. Ce qu’il fera inéluctablement. D’autant qu’elle est revenue sur la fameuse question des sorties. Pas question, selon elle, qu’il mette le nez dehors. Ni même à la fenêtre : ce serait beaucoup trop dangereux. Quelqu’un pourrait l’apercevoir. Pas question non plus qu’il fasse le moindre bruit quand il sera seul…
- Mais c’est pas possible !…
- Il faudra bien que ça le soit… T’imagines si une voisine appelle le poste de police parce qu’elle a entendu du bruit chez nous en notre absence ?…
C’est bien ce que je soupçonnais : on va lui faire quitter une prison pour une autre, beaucoup plus contraignante encore. En ce qui me concerne je vais donc avoir, à l’évidence, tout intérêt à me démarquer d’Iliona. A ce que ce soit elle qui apparaisse comme l’intraitable garde-chiourme. Et moi comme la complice compréhensive et ouverte qui adoucit systématiquement, autant que faire se peut, ses « conditions de détention »… Jusqu’au jour où… Mais c’est une autre histoire…

 

 

 

 

22 heures

J’ai été brusquement prise de panique à l’idée qu’il suffirait d’un minuscule petit grain de sable pour que la machine s’enraye et que tout échoue lamentablement. Je me suis tellement investie ces derniers temps dans ce projet – au point de ne plus vivre, sans toujours m’en rendre forcément compte, qu’à travers lui – que je ne supporterais pas de le voir avorter. Mais, en même temps, il y a – bizarrement – quelque chose en moi qui ne peut s’empêcher d’espérer qu’au dernier moment un événement quelconque va se produire et venir tout remettre en question. Pour que rien ne bouge. Pour que rien ne change. Pour que je puisse me replier sur mon petit univers égoïste rassurant qui, si notre entreprise se trouve couronnée de succès, va être irrémédiablement bouleversé sans que je puisse pour le moment savoir ni exactement comment ni avec quelles conséquences… Comment peut-on vouloir comme ça, avec autant de détermination, à la fois une chose et son contraire ?… Ah, on est compliqués, nous, les humains !…

Si seulement je pouvais au moins dialoguer avec Christopher !… Mais c’est totalement exclu. Parce que les services de police n’auront rien de plus pressé, aussitôt qu’ils auront constaté sa disparition, que de se mettre à la recherche d’indices. Or un ordinateur conserve la mémoire de tout ce qui s’y est fait cinq jours durant… Après, en vertu des lois de 2028 sur la protection de la vie privée, il est impossible d’y retrouver quoi que ce soit. La destruction est automatique. Et définitive. Entrer maintenant en contact avec lui ( il nous l’a formellement, et à juste titre, « interdit » ) ce serait les mettre sur sa piste et nous condamner inéluctablement à l’échec… Et nous placer toutes les deux, Iliona et moi, en très fâcheuse posture… 

 

vendredi 9 avril 2010

2034 ( 50 )

Samedi 26 Août 2034

Je suis curieuse de savoir ce qu’elle s’imagine. Que quand je serai toute seule avec Christopher on va rester à contempler tous les deux sagement les franges du tapis ?… Alors que ça fait des mois que je n’ai pas serré un homme dans mes bras. Elle n’est pas idiote à ce point quand même !… Ni au point d’imaginer que je vais me sacrifier et lui abandonner complètement la place… Ou que, subjugué par elle, Christopher n’aura pas un regard pour moi… L’étrange, c’est qu’elle n’en parle pas. Pas un mot. Rien. Ca ne lui ressemble pas… L’Iliona que je connais m’aurait déjà mis depuis belle lurette les points sur les i… Si elle ne l’a pas fait c’est sans doute qu’elle a sa petite idée. Qu’elle me prépare un coup à sa façon. Mais quoi ?… Le plus vraisemblable, c’est qu’elle va chercher à m’évincer. D’une façon ou d’une autre. C’est inévitable. Et, la connaissant comme je la connais, elle est capable de tout.  Seulement cette fois il va lui falloir être vraiment très très douée. Parce que je suis sur mes gardes et que je n’ai pas du tout l’intention – mais alors là pas du tout – de lui laisser les coudées franches…

 

 

 

 

18 heures

Valentine m’a signifié par mail tout à l’heure – elle n’a même pas pris la peine de me téléphoner – qu’elle avait décidé d’aller habiter la maison de sa mère. Qu’elle ne sera donc plus avec nous à la rentrée. Aller s’enterrer là-bas avec ses souvenirs, ce n’est probablement pas ce qu’elle peut faire de mieux. Mais je n’ai pas du tout envie de lutter et d’argumenter sachant que, de toute façon, je ne la convaincrai pas. Est-ce que c’est aussi une façon de me signifier que tout est fini entre nous ?… Sans doute. Sûrement. Est-ce que ça me fait mal ?… Est-ce que j’en souffre ?… Je n’en sais trop rien. Je préfère ne pas savoir. Ne pas me poser, pour le moment, la question. La seule chose que je sache, c’est que j’éprouve un immense soulagement : l’idée de la retrouver là-bas dans le même état que quand elle était ici m’était, à proprement parler, insupportable…

 

 

 

 

22 heures

J’ai mis Zaza au courant de l’évasion imminente de Christopher. Une Zaza toute heureuse que je lui manifeste une telle confiance. Une Zaza qui sera, quoi qu’il arrive, mon indéfectible alliée. Une alliée que j’ai décidé de ramener avec moi dans mes bagages. Dont je saurai, le moment venu, faire le meilleur usage. Son bonheur quand je le lui ai dit !… On aurait dit une gamine qui découvre ses cadeaux sous le sapin de Noël…
- Mais alors ?!… Je vais vivre chez vous ?!… Avec vous ?!… Tout le temps ?!…
J’ai fait signe que oui. Elle m’a sauté au cou…

 

 

 

 

Dimanche 27 Août 2034

Je suis allé dire au revoir à grand mère ce matin, très tôt, sur son lit d’hôpital avec l’angoissant pressentiment que je ne la reverrai pas…
- Je dois remonter… Les cours vont reprendre… Le temps de tout remettre en place…
- Mais, bien sûr, ma chérie !… Bien sûr !… Pense à toi !… Pense à ton avenir… 
On a pris toutes les deux sur nous pour ne pas éclater en sanglots. Et je me suis enfuie. Il n’y a pas d’autre mot. J’ai laissé Zaza tout remettre en ordre et fermer la maison. J’étais hors d’état d’y remettre les pieds…

 

 

 

 

20 heures

Monelle était seule dans le séjour…
- Et Zanella ?…
- Elle est avec sa mère Zanella…    
- Eh bien je la lui souhaite bonne… Parce que je l’ai vue… Elle est dans un état !…
- Il paraît, oui…
- Elle va pas aller s’installer là-bas elle aussi au moins ?!… Elle ferait une de ces conneries…
- J’en sais rien… J’en sais rien et j’m’en fous… Elle commence à me courir Zanella…
- Tu as quelqu’un d’autre ?…
Elle a haussé les épaules…
- Toi oui, en tout cas, on dirait…
Avec un petit coup de tête dans la direction de Zaza qui, debout à mes côtés, examinait tout avec une stupéfaction ravie…
- Va visiter si tu veux…
Elle ne se l’est pas fait répéter deux fois...
- Elle va habiter ici… Ca t’ennuie pas ?… -
Pourquoi voudrais-tu que ça m’ennuie ?… Tu fais bien ce que tu veux… C’est ta nouvelle cop’s alors !?… Dans un sens, oui… Et dans un autre pas du tout…
- Ce qu’il y a de bien avec toi, c’est que tout est toujours très clair… 

 

mardi 6 avril 2010

2034 ( 49 )

Mercredi 23 Août 2034

Quelqu’un a frappé à la porte de ma chambre, est entré. C’était Zaza. Zaza avec un plateau de petit déjeuner qu’elle a posé à côté de moi sur le lit…
- Mais qu’est-ce que tu fais là, toi ?… D’où tu sors ?…
- Je serai toujours là quand vous aurez besoin de moi… Elle m’a émue. Pour la première fois elle m’a vraiment émue. Profondément. C’est la seule qui me soit vraiment attachée. Dévouée. Elle ne vit que par moi. Pour moi. Prête à tout m’offrir. Tout me donner. Sans jamais rien exiger en échange. Sans jamais rien implorer. J’ai repoussé le plateau. Je l’ai attirée entre mes cuisses, ai posé mes mains sur sa nuque. J’en avais trop besoin. Trop envie. Pour évacuer la tension des jours précédents. Pour n’être plus que plaisir. Seulement plaisir. Uniquement plaisir. La tête vide. Sans que plus rien d’autre n’ait d’importance…

 

 

 

 

23 heures

Je suis repue. Elle s’est occupée de moi toute la journée. Avec une ferveur qui a décuplé mes ardeurs. Et un savoir-faire !…
- Mais où t’as appris tout ça ?…
- Nulle part… C’est parce que je vous aime…
Elle est attendrissante. Aimer, c’est un mot qu’elle ne prononce jamais que du bout des lèvres. En me regardant avec inquiétude du coin de l’œil. Peur de me fâcher. De m’indisposer. De m’encombrer avec ses sentiments. Elle a sans doute raison. Rien de plus exaspérant que les sentiments amoureux, d’où qu’ils viennent, quand on n’éprouve rien en retour…

J’ai fini par vouloir lui rendre la pareille…
- Tu as envie ?…
- Si vous voulez… Comme vous voulez…
- Non ?… On dirait pas…
J’ai brusquement compris…
- Ah oui !… C’est pas ça que tu veux… C’est une râclée…
Elle a levé sur moi des yeux humides de bonheur…

 

 

 

 

Vendredi 25 Août 2034

J’ai voulu savoir. Ca lui venait d’où ce goût pour les volées ?… Hein ?… Mais de nulle part. Elle savait pas. Elle aimait pas ça en fait !… Elle aimait pas ça ?!… Non. Enfin si. Elle aimait quand c’était moi. Parce que c’était moi. Seulement moi. Jamais les autres. Parce qu’elle croyait que j’aimais ça le faire. Parce qu’elle le voyait. Parce qu’elle le sentait quand je lui faisais. Et qu’il y avait rien qui lui faisait plus plaisir que mon plaisir à moi. Je l’ai prise dans mes bras. Je n’ai pas pu m’en empêcher…

 

 

 

 

22 heures 30

Tout à l’heure miracle : Internet est revenu. Et Iliona s’est mise à klaxonner comme une furieuse…
- Ben alors !… Qu’est-ce tu foutais ?… Ca fait trois jours que j’essaie de t’avoir… Bon, ben ça y est !… Ca y est !…
- Ca y est quoi ?…
- Ben l’appart… Pour Christopher… J’ai trouvé… Un truc génial… Il sera comme un coq en pâte là-dedans… Et puis les voisines ça a l’air d’aller… Il y en a pas trop… Ce qu’il faudra par contre c’est que nous on se montre un maximum… Surtout au début… Que, pour tout le monde, nous soyons les seules locataires… Mais, en même temps, il faudra surtout pas sympathiser avec… Pour éviter d’être obligées de les inviter… De les faire rentrer… Il y a bien un coin où, dans ce cas-là, on pourrait le planquer en cas de danger… Mais c’est forcément risqué… Il peut se passer n’importe quoi qui flanque tout par terre… D’autant plus que lui il m’inquiète… Je l’ai eu tout à l’heure… Je sais pas ce qu’il s’imagine… Ce qu’il se figure… Qu’il va pouvoir aller se promener comme ça, le nez au vent, quand bon lui chante ?… Il rêve… Et c’est hors de question… Hors de question qu’on fasse tout ça pour lui et qu’il aille se jeter dans la gueule du loup… Ou pour qu’il nous file entre les doigts et que ce soit une autre qu’en profite… Ah non alors !…
Je l’ai eu après…
- Prends profil bas !… Rassure-la !… Qu’est-ce que ça te coûte ?…
- Ca me coûte que je préfère – et de loin – que les choses soient claires. Je n’ai pas du tout l’intention de rester bouclé vingt-quatre heures sur vingt-quatre au fin fond d’un appartement-prison dont vous seriez les geôlières…
- Je sais… Mais l’essentiel, dans un premier temps, c’est que tu sortes, non ?… Après… elle ne sera pas toujours là… Elle ne peut pas disparaître du jour au lendemain de la vie qu’elle avait avant… Ca aussi ce serait une façon d’éveiller les soupçons… Nous nous relaierons – c’est prévu – elle et moi auprès de toi… Et elle ne sera pas obligée de savoir ce qui se passe quand elle n’y sera pas… Alors, à condition de prendre le maximum de précautions, je ne vois pas pourquoi tu devrais te priver d’aller et venir comme bon te semble quand tu en auras envie…

vendredi 2 avril 2010

2034 ( 48 )

Mardi 15 Août 2034

Pour nous qui avons vécu autre chose avant l’apparition du virus la perspective de voir la situation actuelle perdurer n’est pas spécialement réjouissante. Mais qu’en sera-t-il dans 30 ou 50 ans pour celles qui viendront après nous et qui n’auront connu que ce que nous connaissons aujourd’hui ?… Qui ne se seront jamais blotties dans les bras d’un homme ?… Qui n’auront jamais croqué dans une pomme cueillie directement sur l’arbre ?… Qui ne se seront jamais fait de boucles d’oreilles avec des cerises ?… Est-ce que ça leur manquera ?… Evidemment pas… Sans doute en auront-elles entendu parler, mais ce sera si éloigné de leur quotidien qu’elles ne pourront se représenter que de façon très approximative ce dont il s’agissait. Comment pourraient-elles avoir la nostalgie de ce qu’elles n’ont pas connu ?… Se nourrir de substituts alimentaires, connaître l’amour ou l’extase dans les bras d’autres femmes ce sera aussi naturel pour elles que tout ce qui allait parfaitement de soi pour nous il y a encore un an…

C’est tout un monde qui est en train de mourir avec nous. Dont personne n’avait jamais pensé qu’il pourrait disparaître. Qui ne ressuscitera pas. Que nous serons de moins en moins nombreuses à avoir connu. Dont nous serons de moins en moins nombreuses à garder la nostalgie. Et ça fait froid dans le dos. Et c’est absolument terrifiant. Et en même terriblement rassurant. Parce qu’il faut que tout continue. Fût-ce au prix de la disparition de tout ce qui a été essentiel pour nous…

 

 

 

 

Mercredi 16 Août 2034

Finalement ce que ça signifie, entre autres, tout ça, si mes raisonnements sont justes – et je suis convaincue qu’ils le sont – c’est que jamais plus je ne tiendrai un homme dans mes bras. Jamais plus sa peau contre la mienne. Ma tête dans son cou. Nos baisers. Nos corps à corps. Nos matins épuisés. Jamais plus. A moins que… Christopher. Christopher, oui !… A l’automne. Christopher… En sachant que ce sera très vraisemblablement le dernier. Qu’après il n’y en aura plus jamais d’autre…

 

 

 

 

18 heures

Valentine arrive demain. Sa mère est décédée. Sans un mot Zaza a rassemblé ses quelques affaires. Je n’ai pas cherché à la retenir…

 

 

 

 

Jeudi 17 Août 2034

On a sauté en larmes dans les bras l’une de l’autre. Je suis folle de joie…

 

 

 

 

Mardi 22 Août 2034

Elle est repartie. Et je me sens incroyablement soulagée. Un cauchemar ces cinq jours. Ce n’était pas elle. Ce n’était pas la Valentine avec qui j’ai vécu et partagé tant de choses. La Valentine forte comme un roc, rassurante, apaisante, sur laquelle je me suis si souvent appuyée quand je partais à la dérive. Elle s’était déshabitée. Absente d’elle-même. Ailleurs. Et moi complètement désemparée – démunie – devant cette étrangère que je ne savais pas où ni comment rejoindre. Qui n’en avait manifestement pas vraiment envie. Que même mes caresses importunaient. Qui me repoussait… « - Plus tard !… Une autre fois… » Mais c’était comme si ça voulait dire «  Plus jamais… »… J’ai essayé de la pousser dans ses derniers retranchements…
- Qu’est-ce que tu nous fais là ?… Tu cherches à te punir de la mort de ta mère, c’est ça ?…
Elle s’est contentée de sourire. Pendant cinq jours elle s’est contentée de sourire et de hausser les épaules. Sans jamais donner prise sur elle…

Elle l’a décidé ce matin. Sans que rien ait pu le laisser prévoir…
- Je rentre… Ca vaut mieux…
Ca valait mieux, oui !… Avant qu’il ne soit trop tard. Qu’on ne se soit toutes les deux irrémédiablement perdues. Si ce n’est déjà fait. Je ne sais pas. Je ne sais plus. C’est incroyable ce que ces quelques jours ont pu provoquer comme dégâts. J’ai peur de ne plus avoir envie de vivre quoi que ce soit avec elle. Et je m’en veux. Je m’en veux de ne plus en avoir envie. Je m’en veux de ne pas avoir su trouver les mots qu’il aurait fallu pour la ramener. Pour la remettre en elle. Et je ne comprends pas. A cause de la mort de sa mère tout ça ?… A moins qu’elle n’ait été le facteur déclenchant de quelque chose qui se trouvait déjà là, à l’état latent, depuis longtemps ?… Depuis toujours ?… Depuis le virus ?… Valentine si forte… Si tranquille… Si sereine… Pour dissimuler quoi ?… Pour se cacher quoi ?…  

 

mardi 30 mars 2010

2034 ( 47 )

Jeudi 10 Août 2034

Tout revient progressivement à la normale. Très progressivement. On peut circuler. Les stations-services sont correctement approvisionnées. Les grandes surfaces aussi. Les plus importantes se sont équipées de groupes électrogènes qui leur permettent de fonctionner dans de bonnes conditions. J’ai pu voir grand mère. Pas très longtemps. Si physiquement elle va bien, psychologiquement c’est loin d’être le cas. Elle se croit en 1999 et n’arrête pas de réclamer grand père mort depuis vingt-cinq ans. Les médecins pensent que ce sont peut-être les conséquences de l’anesthésie couplées avec les récents événements… Ils estiment que ça devrait passer assez rapidement. Normalement…

 

Depuis dimanche Zaza dort avec moi. Je n’ai pas eu le cœur de la faire redescendre par terre. Et puis je dois bien reconnaître que, pour le moment, ça m’arrange. J’ai besoin d’une présence physique – n’importe laquelle – d’une chaleur rassurante contre ma peau. C’est la seule qui soit là et je ne suis pas actuellement en mesure de faire la fine bouche. Elle, elle est manifestement ravie. Elle n’en espérait pas tant. Elle passe la nuit à se blottir contre moi, à en frissonner de bonheur. Je fais mine de ne m’apercevoir de rien. On passe les journées ensemble. Sans ordi, sans télé on est complètement démunies. Désoeuvrées. On erre de ci de là. Sans but. Tout – ou presque – est en ruines. Ca nous sape le moral. On rentre. On s’affale sur le canapé. J’exige d’elle qu’elle me distraie. Comme elle veut. Qu’elle se débrouille. Elle le fait. Elle me parle. Elle a une culture phénoménale. Sans jamais être ennuyeuse. Elle peut même être passionnante quand elle veut. Ca m’exaspère d’être obligée de le reconnaître. Je la punis pour ça. Elle est heureuse. Elle en redemande…

 

 

 

 

Dimanche 13 Août 2034

Je me suis relue. Ce journal tout d’une traite. Et une constatation. Une évidence. Peu à peu, tout doucement, je me suis complètement détournée de ce à quoi nous étions toutes collectivement confrontées ( la toute récente tempête mise à part ) pour ne plus me préoccuper que de ma petite existence à moi. Que de Valentine. Que de Christopher. Que d’Iliona. Que de Zaza. Ce n’est en aucun cas une excuse, mais… je ne suis pas la seule. Il y a peu encore toutes les conversations tournaient systématiquement autour de la situation, du virus, du confinement des hommes, de la nouvelle donne politique, des perspectives d’avenir, etc… Plus maintenant. Tout se passe comme si on voulait toutes oublier. Ou comme si on en avait définitivement pris notre parti. Ce sont des sujets qui, au quotidien, ne sont pratiquement plus jamais abordés. Par personne. Le faire aurait quelque chose d’incongru. Désintérêt ?… Sentiment d’impuissance ?… Volonté délibérée d’ignorer une réalité sur laquelle il nous est impossible d’avoir prise ?… Un peu de tout ça sans doute. On dirait que tout s’est définitivement figé. Que l’avenir ne pourra plus jamais être autre chose qu’une réplique grimaçante du présent. Impossible de l’imaginer – de l’espérer – différent. Pas étonnant que Christopher soit prêt à tout pour qu’il se passe quelque chose. N’importe quoi. Coup de pied salutaire dans la fourmilière. Indispensable pour se prouver qu’on vit… A quand mon tour ?…

 

On vit finalement avec le virus comme s’il s’agissait d’une fatalité. Comme s’il ne devait jamais être éradiqué. Et s’il ne devait effectivement jamais l’être ?… Si les chercheuses qu’on nous montre parfois à l’œuvre dans les laboratoires avaient pour mission de ne jamais rien trouver ?… Parce que, à supposer qu’on découvre enfin un vaccin contre ce fichu virus, il se passerait quoi ?… On serait nombreuses à vouloir – à exiger – un retour à la situation antérieure. Que les hommes retrouvent, en nombre, la place qui était la leur. Qu’on en revienne à l’alimentation qui était la nôtre avant. A base de vraies plantes. Et d’animaux. Ca nous mènerait inéluctablement à la catastrophe. Parce que les besoins en eau – une eau qui fait déjà cruellement défaut, qui doit encore être rationnée un peu plus encore dès le mois prochain – exploseraient et ne pourraient évidemment pas être couverts. Il en irait de notre survie. De la survie de l’espèce humaine.

 

On peut donc supposer qu’on a fait délibérément le choix, dans les hautes sphères dirigeantes mondiales, de ne pas se débarrasser du virus. Qui sert d’alibi. Qui permet de maintenir le nombre d’êtres humains dans des limites raisonnables. Parce que, au bout du compte, qui a la maîtrise totale de la natalité ?… Nos dirigeantes. En théorie n’importe quelle femme est libre de faire le choix de la maternité, mais qu’en est-il en réalité ? On n’insémine pas sur simple demande. Il y a toutes sortes de barrages à franchir. D’examens à subir. D’autorisations à obtenir. Contrairement à ce qui se passait dans les tout premiers mois où on nous encourageait tant et plus – et presque fébrilement – à sauter le pas. Tout est sans doute très soigneusement planifié. On se contente d’assurer le renouvellement des générations féminines. Et peut-être même pas. Quant aux hommes, qui n’auront plus finalement qu’un simple rôle de reproducteurs, probablement a-t-on décidé d’en réduire le nombre à ce qui est strictement nécessaire pour qu’ils remplissent au mieux leur fonction. C’est sans doute la solution de sagesse. Dans l’intérêt général. Tout se passe dans l’ombre ?… Derrière notre dos ?… C’est le seul moyen d’éviter les sempiternels débats qui paralysent toute action…. Et alors oui… Oui… Il faut probablement s’attendre à vivre très longtemps encore avec un virus officiellement invincible…

 

vendredi 26 mars 2010

2034 ( 46 )

Dimanche 6 Août

Grand mère a été hospitalisée cette nuit. A quatre heures. C’est Zaza, par terre, sur la descente de lit, qui l’a entendue geindre en-dessous et qui m’a réveillée. Elle se plaignait que quelque chose lui écrasait la poitrine, la lui broyait dans un étau. Les secours ont mis vingt minutes pour arriver. Vingt minutes qui m’ont paru interminables. On l’a branchée. Et on l’a emmenée. On n’a jamais voulu que je l’accompagne. J’ai passé le reste de la nuit à tourner et à virer comme une lionne en cage avant de sombrer, ivre de sommeil, sur le coup de huit heures du matin…

 

 

 

 

17 heures

On me l’a laissée voir. Pas longtemps. Pour ne pas la fatiguer. Elle est méconnaissable. Cireuse avec de gigantesques cernes noirs sous les yeux. Mais l’opération, à ce qu’on m’a dit, s’est bien passée. Ils vont la garder une quinzaine de jours et puis ils l’enverront passer un mois en maison de repos. Du coup, moi, je ne sais plus quoi faire. Rester ?… Toute seule dans cette grande maison ?… Je n’en ai pas la moindre envie... Partir ?… Qui ira lui rendre visite à l’hôpital ?… Je n’ai pas le cœur à l’abandonner au moment où elle a le plus besoin de moi. Et puis de toute façon il va y avoir Valentine. Qui va venir me rejoindre. La deuxième semaine d’Août elle m’avait dit. On y est. J’attends son coup de fil d’un moment à l’autre…

 

 

 

 

22 heures

Je l’ai eue au téléphone Valentine. Elle ne sait pas quand elle pourra. Ni même SI elle pourra. Sa mère à elle ne va pas très bien non plus. Et c’est un euphémisme. Il ne lui est pas possible de la laisser dans l’état actuel des choses. Décidément !… Quand ça s’y met !… Et l’autre, là, qui jubile intérieurement. Elle fait tout pour le cacher, elle promène partout un petit air éploré, compatissant, mais elle jubile. Ca se voit. Ca se sent. Elle n’arrête pas de jubiler. Et ça m’insupporte. Qu’est-ce qu’elle se figure ?… Que ça va changer quoi que ce soit pour elle ?… Ca va rien changer du tout. Elle va prendre la porte pareil. Pas tout de suite, non : je n’ai pas la moindre envie de rester toute seule. Mais elle la prendra. Et ce sera définitif. Sans aucun espoir de retour…

 

 

 

 

Lundi 7 Août 2034

L’Apocalypse !… Un spectacle de désolation. Toitures arrachées. Pylônes renversés. Arbres couchés. Et encore !… Ce n’est que ce que je vois de la fenêtre de ma chambre. Je n’ai pas encore eu le courage de m’aventurer dehors. Impossible d’avoir des nouvelles. Pas d’électricité. Pas de télé. Pas de radio. Mon portable a bien encore de la batterie, mais Internet est inaccessible. Et grand mère ?… Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé. Comme s’il y avait besoin de ça !… En plus. J’ai pensé à elle toute la nuit. On n’a pas fermé l’œil. Comment aurait-on pu ? J’ai laissé Zaza monter avec moi dans le lit. On s’est blotties l’une contre l’autre. Sans bouger. Le dos rond. C’est ce que font les animaux – je l’ai lu – en présence d’un danger auquel il leur est impossible de se soustraire…

 

 

 

 

Midi

Tout le monde – tout le quartier – a passé la matinée dehors. On a constaté les dégâts. Parlé. Essayé de se rassurer. Il paraît que les vents ont dépassé, par endroits, 200 kms/heure. Que du côté de Mont-de-Marsan c’est la désolation. Un véritable champ de ruines. La tempête – puisqu’il faut bien l’appeler par son nom – a tout ravagé sur une ligne qui va de Nantes à Bilbao. Les informations dont on dispose sont fragmentaires et contradictoires. Et de toute façon, dans l’état actuel des choses, invérifiables. Les services de la voirie – on les voit, on les entend – sont à l’œuvre pour dégager les routes au plus vite. Avant ce soir je devrais normalement pouvoir rendre visite à grand mère. A condition qu’elle se trouve toujours à l’hôpital. Qui a été endommagé. Il menacerait de s’effondrer. Certains malades auraient été transportés à Arcachon et à Royan. D’autres auraient été déplacés dans des locaux où ils courraient beaucoup moins de risques. Un groupe électrogène sera mis à la disposition du quartier dans la journée de façon à ce qu’on puisse sauvegarder le contenu des congélateurs, avoir de l’eau chaude, recharger les batteries des téléphones et des ordinateurs portables. Même si ça risque de ne pas servir à grand chose : la plupart des relais sont sérieusement endommagés et il faudra plusieurs jours pour les remettre en état. Quant à Internet personne ne sait le temps qu’il faudra…  

 

mardi 23 mars 2010

2034 ( 45 )

Jeudi 3 Août 2034

Elle est là, à mes pieds, pendant que j’écris. La tête posée sur eux. De temps à autre elle la lève amoureusement vers moi…
- Merci !… Oh, merci !… Merci… Merci…
Elle me remercie – elle ne cesse pas de me remercier – de ne pas l’avoir expédiée à Iliona. Il n’en était évidemment pas réellement question. Je l’ai récupérée sur le quai au moment où elle montait dans le train. Son bonheur quand je l’ai appelée, quand elle m’a vue, quand elle a compris qu’elle ne partirait pas ! Elle m’a baisé les mains – de reconnaissance – tout au long du trajet de retour sans se soucier le moins du monde des passantes qu’on pouvait croiser. Je l’ai ramenée ici. Si seulement je savais pourquoi ! Elle était folle de joie. Je vais la garder un jour ou deux et puis… Il est de toute façon hors de question qu’elle soit encore là quand Valentine arrivera...

Elle a dormi sur la descente de lit. Elle s’y est installée d’elle-même sans que je lui aie demandé quoi que ce soit. Elle se fait, quelles que soient les circonstances, la plus petite, la plus légère possible. Elle m’exaspère. Elle m’exaspère et elle m’attendrit. Elle m’attendrit et ça m’exaspère…

 

 

 

 

18 heures

- Qu’est-ce que tu as contre Iliona ?…
On marchait, toutes les deux, côte à côte, en front de mer. J’avais finalement décidé de la laisser venir se promener avec moi. Ca me ferait une présence. Une compagnie. Elle s’est immobilisée. Les vagues lui ont léché les pieds. Ce qu’elle avait contre elle ?… Son regard s’est fait dur…
- Elle est mauvaise… Elle vous aime pas… Elle vous fera du mal… Beaucoup de mal… Tout le mal qu’elle pourra… Faut pas vous laisser faire… Vous vous laisserez pas faire, hein ?!…
C’était dit sur un tel ton de conviction, c’était si suppliant que je n’ai pas pu m’empêcher de l’embrasser et de la prendre contre moi. Elle s’y est blottie. Je me suis – très vite – dégagée…

 

 

 

 

23 heures

Impossible de me connecter avec Christopher ce soir. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Et d’avoir insisté. Il était pourtant en ligne – il l’est resté toute la soirée – mais occupé. Désespérément occupé. Avec qui ?… Iliona ?… Non. Elle faisait tout ce qu’elle pouvait de son côté pour entrer en contact avec lui. Sans plus de succès. Ce qu’on redoute maintenant, toutes les deux, c’est qu’il se soit ouvert de son projet à une autre, qu’elle lui ait fait miroiter toutes sortes de chimères dans lesquelles il est allé donner tête baissée et que ce soit avec elle qu’il s’évade en septembre. Il n’a pas le droit. C’est notre projet à nous… A nous trois… Comment c’est exaspérant de se sentir délibérément ignorée comme ça… Et l’autre là, en-dessous, qui a choisi le moment – je la soupçonne de l’avoir fait exprès – où j’éteignais rageusement l’ordinateur pour se mettre à revendiquer. Pourquoi je lui flanquais plus de baffes ? Pourquoi je la battais plus ? C’était que j’avais plus envie ? Que ça me faisait plus plaisir ? Ah, c’était comme ça ?… Elle en voulait ?… Elle allait en avoir… Elle en a eu. largement son compte…

 

 

 

 

Samedi 5 Août 2034

Je n’aurais jamais dû la récupérer. La prendre avec moi. Ca change trop de choses entre nous. Ca en fait disparaître. Ca en crée d’autres. Je ne la tape plus – je m’en rends bien compte – parce que tel est mon bon plaisir, comme avant, mais parce que, elle, elle en a envie. Parce qu’elle le réclame. Et ça n’a plus rien à voir : ce n’est plus elle qui en passe par où je veux, mais moi par où elle veut. Et elle est en train de donner à tout ça un sens qu’il est hors de question que ça ait pour moi. Je n’ai pas du tout envie qu’elle se mette à imaginer – comme c’est manifestement le cas – que j’éprouve quoi que ce soit pour elle. Si !… De l’indifférence. L’indifférence la plus absolue. Qu’elle se le tienne pour dit. Ses airs de chien battu m’insupportent. Sa dévotion à mon égard m’exaspère. Et elle va gicler. Ce soir – demain au plus tard – je l’aurai mise dans le train. Et bon vent !… Et qu’elle essaie de recroiser ma route pour voir !…

 

 

 

 

23 heures

Christopher a beaucoup ri. Non, mais qu’est-ce que j’étais allé m’imaginer !… Déjà qu’il se demandait s’il avait bien fait de mettre Iliona au courant !… C’était pas pour aller faire ses confidences à la première venue… Oui… Oui… Mais n’empêche qu’il n’a pas répondu à la question… Qu’il a éludé… Et que je ne sais toujours pas pourquoi il était impossible de le joindre hier soir…

 

vendredi 19 mars 2010

2034 ( 44 )

Mardi 1er Août 2034

Elle n’a rien eu de plus pressé, à peine arrivée, que de m’appeler. A l’évidence pour se justifier. Je n’étais pas allé m’imaginer qu’elle s’était enfuie à cause de ce qui s’était passé au moins ?… Non, parce qu’elle n’avait jamais fui devant qui que ce soit. Et elle ne fuirait jamais devant qui que ce soit. Simplement il était grand temps, si on voulait être opérationnelles le 1er Septembre, de se mettre sérieusement en mouvement. Faute de quoi on serait obligées de se jeter partout au dernier moment. Et elle avait ça en horreur… Quant aux autres dindes, là, elles ne perdaient rien pour attendre. Elles allaient lui payer ça. Cher. Très cher. Au moment qu’elle jugerait, elle, opportun…
- J’t’en dis pas plus… Tu verras par toi-même… Mais  je peux te dire qu’elles vont regretter le jour où elles sont nées...

Je ne verrai rien du tout. Elle ne remettra pas les pieds ici parce qu’à l’idée qu’elles puissent lui retomber dessus elle est morte de trouille. Je commence à la connaître depuis le temps. Elle brasse beaucoup de vent, mais s’en prendre à plus fort qu’elle ?… Dans ses rêves, oui… Dans les histoires qu’elle invente, oui... Mais dans la réalité !… Elle a reconnu elle-même, l’autre soir, en revenant du parking, que la fille n’avait pas de répondant, qu’elle « faisait pas le poids ». Et elle avait l’air, après coup, de le regretter. Sauf que ça se voyait, d’entrée de jeu, comme le nez au milieu de la figure et que c’est en réalité pour ça qu’elle a choisi celle-là… Et toutes celles auxquelles elle prétend avoir, ici ou là, mis des râclées étaient probablement du même tonneau. Si elles ont jamais réellement existé. Ce dont je doute de plus en plus…

 

 

 

 

23 heures

Christopher m’attendait avec impatience…
- Je crois que j’ai fait une connerie – et une belle – en  mettant Iliona dans le coup…
- Parce que ?…
- Parce que mon projet ne pourra aboutir que si rien n’en transparaît… Et, entre nous, je me demande si elle est vraiment capable de tenir sa langue… J’étais en ligne avec elle tout à l’heure… Et elle m’a semblé si exaltée, si excessive que…
J’ai éclaté de rire…
- Oh, non, elle dira rien… Non… A personne…
- Tu crois ?…
- Je crois pas… Je suis sûre… Et tu sais pourquoi ?… Parce qu’elle n’a pas du tout l’intention de te partager avec qui que ce soit… Pas question que d’autres filles t’approchent… Tu peux t’attendre à ce qu’elle te mette sous cloche…
- Hein ?!… Oui, mais alors ça il n’en est pas question… Pas question que je reste bouclé vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans un appartement… Si c’est pour échanger une prison contre une autre !… Je veux bien prendre des risques, mais à condition que ça en vaille vraiment la peine… A condition que je puisse aller et venir à mon gré… Sentir le soleil sur ma peau… Le vent dans mes cheveux… Et voir des femmes… Des femmes… Des femmes… Les croiser… Leur sourire…
- Tu vas provoquer des émeutes… Et on aura tôt fait de te remettre le grappin dessus…
- Pas si je m’habille comme elles… Si je me fonds au milieu d’elles…
- A un moment ou un autre forcément…
- Ca fait rien… Ca m’est égal… J’aurai au moins eu ce bonheur-là… Même s’il ne doit pas durer… Et il ne durera pas… Mais quelle importance maintenant ?…

 

 

 

 

Mercredi 2 Août 2034

Elle est venue tranquillement à ma rencontre, sur la place, s’est arrêtée à ma hauteur et a attendu, tête basse. Mon bon vouloir. Des beignes si le cœur m’en disait. Ou autre chose. Tout ce que je voulais. A moi de décider. Un sentiment de bonheur intense m’a envahie. Elle était vivante. Il ne lui était rien arrivé. Je n’étais pas responsable de quoi que ce soit. Et puis, presque aussitôt, j’ai été prise d’une rage folle. Elle était qui, elle, pour m’avoir obligée à m’inquiéter comme ça ?… Pour disparaître et réapparaître comme bon lui semblait… Elle se prenait pour qui ?… Je l’ai attrapée par un bras, furieusement secouée…
- Tu sors d’où ?… Où t’étais passée ?…
Elle a pris son air de chien battu…
- C’est à cause de l’autre, là, la fille qu’est partie… Je voulais pas…
- Tu voulais pas quoi ?…
- La voir…
- Tu voulais pas la voir !… Non, mais je rêve là… Je rêve… Est-ce que c’est à toi de décider de quoi que ce soit ?… Eh bien ?!… Réponds !…
- Non…
- Et comment tu sais qu’elle est partie ?…
- Ben parce que…
- Parce que tu nous as espionnées… C’est ça, hein ?… De quel droit ?… Eh bien tu sais pas, puisque c’est comme ça, tu te casses… Je veux plus te voir… Jamais…
Les larmes lui sont montées aux yeux…
- Je vais aller où ?… Je vais faire quoi ?…
Elle a joint les mains…
- Ne me laissez pas !… S’il vous plaît, ne me laissez pas !… Je ferai ce que vous voudrez… Tout ce que vous voudrez…
Et dans un souffle…
- Je suis à vous… Toute entière à vous… Je peux pas vivre sans vous… Punissez-moi !… Battez-moi !… Tant que vous voulez… Mais gardez-moi !… Je vous en supplie, gardez-moi !…
- Bon… Pour cette fois-ci – et c’est la dernière – je veux bien accepter de passer l’éponge…
Un sourire ravi l’a illuminée…
- Mais à une condition : tu vas d’abord aller te mettre, chez elle, au service d’Iliona… Tout le temps que je jugerai nécessaire…
- Mais…
- C’est à prendre ou à laisser… Tu sais où est la gare ?… - Oui…
- Eh bien, va !… On t’attendra à l’arrivée… Elle en a pris la direction sans un mot, la tête basse, les épaules voûtées…

mardi 16 mars 2010

2034 ( 43 )

Mardi 25 Juillet 2034

J’y suis allée sur la pointe des pieds…
- Ecoute, grand mère…
Fait venir ça du plus loin que j’ai pu…
- Il faut que je t’explique quelque chose…
Elle m’a presque aussitôt interrompue…
- Qu’est-ce que tu essaies de me dire ?… Que tu couches avec des femmes ?…
- Oui… Non… C’est pas si simple…
- Rien n’est simple aujourd’hui… Qu’est-ce que tu veux ?… Tu es en pleine force de l’âge… Tu as des désirs… Qu’il faut bien que tu assouvisses… Avec les moyens du bord puisqu’il n’y a plus d’hommes nulle part… Alors… Il y a encore un an je ne t’aurais pas tenu ce discours, mais maintenant !… L’essentiel c’est que tu te sentes épanouie… Et heureuse… Est-ce que tu l’es ?…
- Autant que faire se peut… Parce qu’avec tout ce qui se passe de tous les côtés…
- Je sais… Mais je peux quand même te demander quelque chose ?… Tu l’aimes cette Iliona ?…
- Hein ?!… Iliona ?!… Mais il y a jamais rien eu et il y aura jamais rien entre Iliona et moi… Il y a pas de risques… C’est juste une copine de fac Iliona…
- Tant mieux ! Parce que… soit dit entre nous… je peux pas la sentir cette fille… elle est fausse… elle est prétentieuse… et le jour où elle pourra t’en faire une… Mais c’est qui alors ?… Cette petite qu’on ne voit plus et qui passait son temps sur le trottoir devant la maison ?…
- Non plus… Non… Tu ne la connais pas… Mais, si tu n’y vois pas d’inconvénient, elle viendra passer quelques jours ici au début du mois d’Août…
- Bien sûr… Bien sûr…
Elle a silencieusement essuyé une larme…
- Qu’est-ce qu’il y a, grand mère ?…
- Il y a… il y a que je vais pas pouvoir la recevoir comme j’aurais voulu… On manque de tout… De tout ce qui, du moins, permettait avant de confectionner des repas à peu près présentables…
- Mais ça n’a pas d’importance, ça, grand mère… Elle le sait bien… On est toutes logées à la même enseigne… C’est pas ça l’essentiel…

 

 

 

 

Vendredi 28 Juillet 2034

Iliona s’est fait casser la figure. Mais alors là quelque chose de bien !… Elles l’ont pas loupée. Elle est rentrée dans un état !… Boîtillante. Les vêtements en lambeaux. Un œil au beurre noir. L’arcade sourcilière en sang. La joue enflée. Une dent cassée. Toute une touffe de cheveux arrachée… - Mais qu’est-ce qui s’est passé ?… Qu’est-ce qui t’est arrivé ?…
- Elles me sont tombée dessus à quatre… C’est vachement courageux, hein ?!…
- Celles de l’autre soir ?…
- Oh, sûrement !… Dans le noir je pouvais pas discerner grand chose, mais sûrement !… Qui tu veux d’autre ?!… Seulement si elles s’imaginent que ça va en rester là, que je suis du genre à me laisser faire elles se fourrent le doigt dans l’oeil… Jusqu’au coude… Bouge pas que quand elles vont me tomber entre les pattes…
- Oui, ben en attendant gigote pas comme ça !… Si tu veux que j’arrive à te redonner à peu près figure humaine…
- Oh, mais je saurai exactement qui c’est… Je saurai… Et quand je saurai…
- Tu feras quoi ?…
- Je les prendrai une par une entre quatre-z-yeux et je les démolirai… Je te leur mettrai une râclée qu’elles s’en souviendront toute leur vie…
- Tu es sûre que c’est vraiment la meilleure solution ?…
- T’en vois une autre, toi ?… Tu veux que je fasse quoi ?… Que je leur laisse le dernier mot ?… Que je m’écrase ?… Plutôt crever…

Grand mère a frappé…
- Oui ?…
Elle brandissait une petite culotte noire…
- C’est à vous ça, les filles ?…
- Non…
- A moi non plus… D’où ça sort ?…
- C’était dans la boîte aux lettres… Qui c’est qu’a bien pu aller fourrer ça là ?…
On a haussé les épaules en signe d’ignorance…
- Bon, eh bien poubelle alors !…
Et elle a refermé la porte. Iliona a serré les poings…
- Elles me le paieront… Je te jure qu’elles me le paieront…

 

 

 

 

23 heures

Elle n’a jamais voulu qu’on se connecte avec Christopher…
- J’ai une tête à faire peur… Hors de question qu’il me voie comme ça !…
Oui, oui, mais ça ne m’empêchait pas, moi, d’aller discuter avec lui…
- T’es pas folle ?… Il va réclamer après moi… Forcément… Et quel prétexte on va trouver pour que je me montre pas ?… Il va aller s’imaginer je sais pas trop quoi…

 

 

 

 

Samedi 29 Juillet 2034

Elle est partie ce matin. Comme ça. Sur un coup de tête. Sous prétexte d’aller prospecter les appartements…
- Parce qu’il faudrait pas qu’au dernier moment on se retrouve le bec dans l’eau… Il compte tellement sur nous… Et on y sera vite au 1er Septembre… Elle a rassemblé ses affaires en catastrophe. A à peine pris le temps de dire au revoir à grand mère. Je l’ai accompagnée à la gare…
- Je te tiendrai au courant… Dès que j’ai trouvé quelque chose je te tiens au courant…
J’appréhendais qu’elle soit toujours là quand Valentine arrivera. Cela n’a plus lieu d’être…          

 

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