- Vous voulez qu’on arrête ?…
- Non… Non… Pourquoi ?…
- Vous avez peut-être envie de faire autre chose…
- Quoi ?…
- Je sais pas, moi… Quelque chose pour vous…
- Tu es gentille… Mais il me reste si peu de temps… Pas assez pour entreprendre quoi que ce soit que je puisse espérer mener à terme… Non… Avançons… Avançons ton mémoire tant qu’il me reste suffisamment de forces et de lucidité… Avançons… C’est important pour toi… Et pour moi un vrai bonheur de travailler avec toi…
Elle s’est rassise, appuyée contre son flanc…
- J’ai de la chance finalement… Beaucoup de chance… Tellement de chance… Tu auras ensoleillé mes derniers jours… Chut… Chut… Ne dis rien…
Il lui a pris la main… Elle la lui a abandonnée…
- Elle est toute douce… Toute chaude… Vivante…
- Qu’est-ce que je pourrais faire pour vous ?… Vous donner ?… Quelque chose qui…
- Tu me donnes déjà tant !… Tu es là… Tu es jeune… Tu es douée… Tu es belle… Pleine de projets… Pleine d’espoirs… Pleine d’avenir… Et puis… Et puis tu ne triches pas avec moi… Tu es la seule… Tout le monde me ment… Avec les meilleures intentions du monde… La mort leur fait peur… Toi non… Avec toi j’aurai pu être vrai jusqu’au bout… Seulement avec toi… Ca n’a pas de prix…
Il s’est tu… Elle lui a pressé la main… Les derniers rayons du soleil se sont posés sur ses genoux… En bas un enfant a ri… Que quelqu’un a fait taire…
- Si… Il y a quelque chose… Si… Si tu voulais… Ca pour moi ce serait…
- Oui ?… Dites-moi !…
- Approche… Plus près…
En chuchotement à l’oreille… Elle s’est redressée…
- Oui… Je le ferai… Oui…


Et elle l’a fait… Quand elle a poussé la porte de la chambre le lendemain elle l’était… Nue... Entièrement… Elle s’est lentement avancée vers le lit, s’est immobilisée tout près, grave, silencieuse, et s’est offerte à ses regards… Aussi longtemps qu’il a voulu… Et il a voulu longtemps…
- C’est un merveilleux cadeau… Si tu savais !…
Elle a souri, s’est assise, penchée sur lui, lui a déposé un baiser sur le front…
- C’est cette image-là que j’emporterai avec moi quand je fermerai les yeux… Bientôt… La dernière… Je suis heureux que ce soit toi… On complique trop les choses, tu sais… On complique trop la vie… On la dilapide à courir après des chimères sans consistance… Alors qu’il faudrait simplement se contenter d’être… Au présent… Regarder… Ecouter… Il y a le ciel… Il y a les nuages… Il y a les arbres… Il y a le corps des femmes… A s’en saouler… Tiens, va jusqu’au meuble là-bas… Vas-y !… Ouvre-le !… Tu vois tous ces dossiers ?… Ma vie est toute entière rassemblée là… Des années et des années de travail obstiné… De mots amoureusement caressés… Combattus… Violentés… Pour rien… J’ai perdu mon temps… Ca n’a jamais intéressé personne… Ca n’intéressera jamais personne… Ca disparaîtra avec moi… Et quand bien même ils auraient fini par rencontrer un quelconque écho… Pour combien de temps ?… Tout passe… Je suis heureux que tu aies choisi de travailler sur Annie Saumont… C’est une grande dame… C’est une grande œuvre… Toute en subtilité… Qui suggère… Qui va inlassablement te chercher là où c’est essentiel… là où tu n’as pas forcément envie d’aller… Mais les mots changent… Ils ont leur vie propre… Les mentalités aussi… Dans cinquante ans… Dans cent ans on ne la comprendra plus… Ou seulement en surface… Tout ce qui en constitue la « substantifique moelle » se sera irrémédiablement altéré… On n’y aura plus accès qu’à travers une multitude de filtres… Et dans deux cents ans il faudra la traduire… Avec tout ce que cela suppose de déperdition… Après… Après plus personne ne se souciera peut-être de littérature… Ou bien le monde sera devenu tellement fou qu’un cataclysme aura tout détruit… Les livres comme le reste… Il aura fallu repartir à zéro… Les quelques humains qui en auront réchappé n’auront pas d’autre préoccupation que d’assurer leur subsistance… Mais bon… Allez… Il est tard… L’infirmière va arriver… Il ne faut pas qu’elle te trouve comme ça… Va vite te rhabiller… Elle a rassemblé ses papiers, repris ses dossiers…
- On n’aura pas beaucoup travaillé aujourd’hui, hein !?… - Ca fait rien… J’aime vous écouter…


- Tu es belle… Tu es si belle… Et dire que bientôt… Viens !… S’il te plaît !… Plus près !… Encore… Tu as des seins magnifiques… C’est merveilleux un sein… Ca a sa forme… sa pente… son grain… C’est unique un sein… C’est…
- Jamais on ne m’a regardée comme ça… Jamais… Personne… c'est comme si vous découvriez… Comme si c’était la première fois…
- C’est la première fois… La toute première fois… Plus que jamais… Mais allez !… Travaillons… Tu n’auras jamais fini ton mémoire à temps sinon… Travaillons… Mais d’abord je voudrais te demander quelque chose… Mes dossiers dans le meuble là-bas… Va les chercher… Prends-les… Emporte-les quand tu partiras tout-à-l’heure… Tous… Tu en feras ce que tu voudras… Je ne veux pas les savoir entre d’autres mains que les tiennes…
Elle s’est levée… Elle y est allée, les fesses nues, abandonnées, s’est longuement penchée, les a rapportés, serrés contre elle…
- Je pourrai les lire ?…
- Bien sûr !… Ils sont à toi… Mais ils n’ont pas vraiment d’importance, tu sais… Ils n’en ont eu que pour moi… J’y ai mis ce que j’avais de meilleur… Avec infiniment de bonheur… On a toujours raison d’avoir une passion… Aie une passion, Amélie… Une passion à toi… Qui t’envahisse… Qui remplisse toute ta vie… Qui rende tout le reste sans importance… Tu es amoureuse ?… De Martial tu es amoureuse ?…
- Oui… Non… Peut-être… Je sais pas en fait…
- Alors tu ne l’es pas… Tu essaies de te le faire croire parce que tu as envie de l’être… Le jour où tu le seras vraiment tu ne te poseras pas la question… Et ce jour-là… Que lui aussi ait une passion… ravageuse… dévorante… qui l’habite tout entier… Ne soyez pas tout l’un pour l’autre… C’est ce à quoi on aspire habituellement… On court à la catastrophe… On s’enroule sur soi-même… On se dessèche… On s’étouffe… Personne ne peut jamais être tout pour l’autre… Personne ne peut demander à personne d’être tout pour lui… Il lui faut de l’espace au couple… Il faut qu’il s’alimente à quelque chose à l’extérieur… Autrement… Mais pourquoi je te raconte tout ça, moi ?… Egoïstement sans doute pour partir avec l’idée que tu seras heureuse… Mais bon… Allez… Le temps passe… Travaillons… Qu’est-ce que tu as ?… Tu pleures ?…
- Non… Non… C’est les pollens… Je suis allergique…
- Le mois de Juin… C’est le mois que j’ai toujours préféré…

- Bon… Allez… On avance aujourd’hui… Tu as rédigé ?… Oui ?… Tu fais voir ?… Oh, mais tu as tout repris… Depuis le début… Encore !… Rien ne peut jamais être absolument parfait, tu sais… A vouloir trop bien faire on risque de tout gâcher ou de tourner indéfiniment en rond… Il arrive toujours un moment où il faut savoir « se contenter de »… C’est comme dans la vie… Ce dont on a longtemps rêvé… qu’on a tellement voulu… qu’on a tout fait pour avoir… le jour où on l’obtient… ce n’est pas ça… ce n’est plus ça… c’était tellement mieux quand on imaginait qu’on l’aurait… Si on ne le sait pas, si on n’en prend pas son parti, on s’expose à tellement de désillusions… Il y a des exceptions bien sûr… Elles sont rares… Elles sont précieuses… Des moments inouïs où la réalité vient très exactement coller à l’attente qu’on en avait… Ou la dépasse… Comme là… Comme maintenant… Te voir nue… toi… ne fût-ce que quelques secondes… ne fût-ce que furtivement… si tu savais ce que je l’ai désiré… ce que j’y ai pensé… ce que je l’ai voulu… A en avoir mal… Et tu l’es pour moi… De longues merveilleuses heures durant… Et je suis comblé… Bien au-delà de tout ce que j’aurais pu imaginer… Elle a souri… Elle s’est levée… approchée…
- Fermez les yeux !… Fermez !… Allez !…
Le lit a légèrement bougé… Elle lui a brièvement effleuré le visage…
- Vous pouvez les rouvrir…
Elle était là, juste au-dessus, tout près, en replis rosés entrouverts…

- C’est toi, Amélie ?…
- C’est moi, oui…
- Ah… Je suis heureux… J’avais peur que tu arrives trop tard… C’est le moment, tu sais… C’est maintenant…
- Vous voulez que j’appelle quelqu’un ?…
- Non… Surtout pas… Non… Je veux que tu sois là… toi… à côté de moi… comme tu l’as été ces trois jours… Je veux pouvoir te voir… Et que tu me tiennes la main… C’est tout… Merci, Amélie… Au revoir… Merci…