Correspondante ( lettre 2 )
Par francois-fabien le vendredi 27 février 2009, 06:07 - Lien permanent
Cher inconnu,
C’est encore moi... Les sens satisfaits et l’esprit en paix comme toujours
quand je reviens de là-bas... Avec Jérôme et Sébastien j’ai appris à apprécier
infiniment la sodomie au point de la préférer maintenant bien souvent à des
rapports plus conventionnels... Qui mieux qu’eux - c’est leur pain quotidien -
aurait pu m’y initier aussi bien ? Avec eux je m’abandonne en toute confiance
et sans réserves. Pour mon plus grand plaisir. Parfois quand il peut - il est
marié - Fred se joint à nous. J’avoue qu’avoir alors trois hommes pour moi
toute seule - qu’ils s’occupent de moi ou que je les regarde avec ferveur
s’occuper les uns des autres - me rend profondément heureuse. La béatitude !...
Peut-être parce que j’ai besoin d’être rassurée? Parce que je ne l’ai pas été à
l’âge où j’aurais dû l’être? Si je me retourne vers mon enfance et mon
adolescence qu’est-ce que je vois ?... D’abord une enfant docile... si
docile... trop docile... - On en fait ce qu’on veut... disait ma mère de moi à
qui voulait l’entendre... Et c’était vrai... Pas de cris, pas de menaces, pas
de punitions... Je me pliais avec une infinie bonne grâce à tout ce qu’on
exigeait de moi... J’étais une petite fille modèle... On me citait en exemple:
je donnais toujours entièrement satisfaction à mes parents... A mes
instituteurs. A tout le monde. J’en étais fière et profondément heureuse... Ma
récompense, c’était ce fabuleux sentiment de paix intérieure qui m’habitait en
permanence...
Vers 12-13 ans des sensations, des impressions, des émotions étranges et
inconnues, parfois inquiétantes, ont commencé à m’envahir. Est-ce que c’était
normal?... Est-ce que j’avais le droit de les éprouver? Est-ce que j’étais
normale?... Ils en auraient pensé quoi, mes parents?... J’avais le vague
soupçon que l’image qu’ils avaient de moi en aurait été passablement écornée...
Je redoutais plus que tout au monde de perdre leur amour et leur estime... Et
du coup je me taisais... Je restais seule avec mes insolubles questions. Je
m’en sentais infiniment coupable: je leur avais toujours tout dit... Mon
silence me pesait comme une trahison et me confirmait intérieurement dans
l’idée que mes bouleversements intérieurs étaient répréhensibles... On ne cache
que ce qui a des raisons d’être caché... Je me sentais fausse, profondément
malhonnête, et j’en souffrais infiniment...
Et puis - je venais tout juste d’avoir 14 ans - il y a eu Nicolas - il était en
seconde au lycée - Nicolas qui était amoureux de moi - qui le disait en tout
cas - Nicolas que je trouvais beau comme un dieu, Nicolas qui me prenait dans
ses bras après les cours dans le petit square près de la piscine, Nicolas que
j’ai laissé me toucher les seins un mardi et mettre la main dans ma culotte le
lendemain et recommencer souvent, Nicolas qui m’écrivait des lettres d’amour
enflammées que je croyais parfaitement dissimulées au milieu de mes cours de
l’année précédente... Elles ne l’étaient pas... Ma mère me les a brandies sous
le nez un soir à mon retour du collège... - Qu’est-ce que c’est que
ça, tu peux me dire?... Deux gifles... - Tiens !... Tu les auras pas volées,
celles-là !... Les premières que j’aie jamais reçues. Deux gifles pleines,
sonores, déterminées qui m’ont stupéfaite... - Ah, bravo!... Bravo!... Alors
nous, on te fait confiance... On t’a toujours fait confiance et on a à peine le
dos tourné que toi, tu en profites pour... Tu sais ce que tu es? Une
hypocrite... Une sale petite hypocrite, sournoise et vicieuse... Non, mais ce
ramassis d’horreurs qu’il y a là-dedans!... Tu n’as pas honte?... Tu te rends
compte de la peine que tu nous fais au moins à ton père et à moi?... Lui, il me
regardait sans rien dire, de son fauteuil, avec un air de douloureuse
réprobation... Et moi, je pleurais. A chaudes larmes... Je sanglotais... Je
souffrais... Tellement... De tout... Du mal que je leur faisais... De les avoir
perdus... De ne plus être leur petite fille adorée... J’ai demandé pardon, j’ai
supplié, j’ai promis de ne plus revoir Nicolas, de redevenir celle que j’étais
avant... comme avant... pour toujours...
Et je suis redevenue docile... Comme avant... Plus qu’avant... Je faisais tout
ce qui était en mon pouvoir pour leur donner satisfaction, pour qu’ils soient
fiers de moi, pour qu’ils m’aiment... Mais j’étais suspecte, définitivement et
inexorablement suspecte... Ma mère saisissait la moindre occasion pour me le
faire sentir... Il y avait les apparences, oui, ce que je voulais bien montrer,
mais là-dessous?... Qu’est-ce que je cachais encore? Qu’est-ce que je
dissimulais sournoisement?... Je les avais déjà trompés une fois... Comment
auraient-ils pu être sûrs que je ne recommencerais pas?... Et elle exerçait sur
moi une surveillance de tous les instants... Elle venait me chercher impromptu
à la sortie du collège... Elle épluchait mon courrier, interrogeait à
l’occasion mes camarades de classe... J’étais soumise à des contrôles réguliers
que j’acceptais sans murmurer pour prouver ma bonne foi et ma bonne volonté.
Elle surgissait dans ma chambre et exigeait que je vide mes tiroirs devant
elle, explorait mes classeurs, mes dossiers, fouillait sous mon linge ou dans
ma boîte à secrets... Je ressentais ces fréquentes vérifications comme
profondément humiliantes, mais je les estimais, tout au fond de moi-même,
parfaitement justifiées: si je n’avais pas trahi aussi délibérément leur
confiance...
Elles étaient d’autant plus justifiées d’ailleurs que je continuais - j’en
avais la preuve tous les jours - à la trahir tant et plus: j’avais découvert,
un peu par hasard, quel plaisir savoureux on pouvait s’offrir avec ses
doigts... J’en usais et j’en abusais... De plus en plus... Je passais le plus
clair de mon temps à attendre impatiemment ce moment où, enfin seule dans mon
lit, je pourrais me toucher - j’adorais ce mot - tout mon saoul... L’envie de
me le faire me réveillait plusieurs fois par nuit et je m’épuisais de
plaisir... Je vivais dans la hantise de voir mon secret découvert, malgré les
précautions infinies dont je m’entourais, et dans la culpabilité: oui, leur
fille était une dépravée et une vicieuse... Et elle était fausse en plus...
Fausse et hypocrite: ils avaient bien raison... Elle continuait de leur tendre
obstinément d’elle-même une image qui n’avait rien à voir avec ce qu’elle était
vraiment... Ce qu’ils auraient tellement voulu qu’elle soit... Ce qu’elle
aurait tellement voulu être... Elle faisait semblant... Elle n’arrêtait pas de
faire semblant... De plus en plus semblant... Parce qu’elle ne voulait pas les
perdre... Pour leur laisser croire qu’elle était toujours celle d’avant, pour
le rester à leurs yeux, elle était prête à tout... A tout accepter...
Et j’abandonnais à ma mère un droit de regard absolu sur ma vie... Je la
laissais y pénétrer quand elle voulait... Comme elle voulait... Vous voyez bien
que je n’ai rien à cacher... Tout est là devant vous clair... limpide...
transparent... Elle s’emparait de moi, de mon existence... Elle l’habitait...
Elle la quadrillait... Elle s’y installait... Elle l’occupait... Puisque je
tenais tant à être celle qu’ils voulaient que je sois qui, mieux qu’elle,
aurait pu savoir ce que je devais être? Et elle disposait de moi, de mes goûts,
de mes choix, de mes tenues vestimentaires... Sans que j’élève jamais la
moindre protestation... Elle pensait juste... Elle savait juste... Elle
décidait... Je laissais faire... J’étais celle qu’elle voulait... Elle haussait
parfois les épaules avec un soupir, les yeux au ciel: - Cette pauvre Elodie...
Heureusement qu’on est là! Elle sera toujours incapable de la moindre
initiative... Incapable de gérer sa vie... Je m’y essayais parfois
timidement... Elle prenait un air stupéfait: - Mais ça va pas? Qu’est-ce qui te
prend? T’es pas bien?... Ou bien au contraire elle me laissait faire, me
regardait avec délectation m’enferrer, m’enliser, maladroite et vaine...
J’allais bien finir par venir implorer son secours... Elle reprenait alors les
choses en mains sans un mot... Elle triomphait... Pourquoi je vous raconte tout
ça, moi ? Vous êtes psychanalyste ? Sans doute est-ce que j’ai besoin de me
débarrasser une bonne fois pour toutes de tout ça, de m’en libérer. C’est
pourquoi je tiens tant à vous laisser dans l’ombre au moins pour l’instant : à
cette condition seulement je pourrai me laisser vraiment aller et descendre en
moi aussi loin que possible...
Je vous embrasse
E L O D I E