Correspondante ( lettre 3 )
Par francois-fabien le mardi 3 mars 2009, 07:50 - Histoires par courrier - Lien permanent
Cher ami,
Je suis exaspérée. Hier soir je rentrais heureuse d’un week end plein et sans
souci avec Jérôme et Sébastien et qu’est-ce que je trouve en rentrant? ELLE
s’était introduite chez moi - évidemment elle a la clé - et elle avait fait le
ménage. A fond. Elle avait mis de l’ordre comme elle dit. J’en ai pleuré de
rage. A l’idée qu’elle s’était immiscée comme ça une fois de plus dans tout ce
que j’ai de plus personnel comme pour me dire - me répéter - que, même à 41
ans, rien ne peut être vraiment à moi, que pour elle je n’ai pas et je n’aurai
jamais de vie privée, que je lui appartiens encore et toujours. Et le pire,
c’est que ce matin : - Je me demande comment tu peux vivre dans un gourbi
pareil!... Faut vraiment avoir aucun respect de soi-même!... Et je n’ai rien
dit. Ni répondu ni protesté. Je sais trop bien quel tour la conversation aurait
pris, comment elle m’aurait enfoncée avec délectation, vaincue une fois de
plus. Je la connais par cœur. Je suis - je serai toujours - incapable de lui
tenir tête - ce n’est pas la peine que je me raconte d’histoires - et ça me
mine, ça me désespère. Est-ce que c’est ma nature qui est comme ça, est-ce que
c’est inscrit tout au fond de moi ou bien est-ce que c’est elle qui m’a
patiemment modelée, au fil des années, pour que je sois toujours incapable de
lui échapper? D’échapper à qui que ce soit d’ailleurs. Parce que ça !... Et ça
date pas d’hier Tiens, écoutez !...
A 17 ans, en première, Florence m’avait prise en amitié. C’était la seule. Les
autres m’ignoraient. En général, sans que j’arrive à discerner pourquoi, on ne
m’aimait pas. On me surnommait « la lèche-cul » ou « le chien battu » et on
m’excluait systématiquement de tout ce qui s’organisait... - Toi, tu as maman
!... m’avait-on lancé un jour et on avait éclaté de rire... - C’est parce que
tu n’es pas comme les autres, avait suggéré Florence, et en plus tu fais pas
d’efforts !... Des efforts je voulais bien en faire, mais comment je pouvais
être comme les autres? Florence, elle, elle savait. C’était tout simple. Il
fallait s’intéresser aux mêmes choses qu’elles. Et d’abord aux garçons. Ils
m’intéressaient pas les garçons?... - Oh si, si !... Mais... Mais quoi ?...
Mais il y avait eu Nicolas et... - Mais t’avais pas le même âge, attends!... Et
puis c’est quand même pas ta mère qui va régenter ta vie !... Echappe-lui à ta
mère, putain!... Dis-lui merde une bonne fois pour toutes. C’était facile à
dire, mais... - De toute façon c’est complètement normal d’avoir un petit ami à
17 ans. C’est le contraire qui va pas. Bon... Mais elle allait s’occuper de
moi, j’allais voir!... Et d’abord pour que les garçons ils nous regardent il
fallait qu’on attire leur attention... Elémentaire, non? Et la première chose
c’était les vêtements... Non, mais j’avais vu comment je m’habillais?...
On est allées chez elle et elle m’a fait essayer tout un tas de fringues...
Alors ? Qu’est-ce que j’en pensais ?... Je savais pas. C’était bizarre. J’avais
pas l’habitude - Ca te va super bien, oui !... - Je pourrai jamais mettre ça...
- Mais si, tu verras !... Et puis il y avait le maquillage... Jamais je
m’étais maquillée ?... - Attends, tu vas voir !... Dans la glace c’était une
autre, transformée, différente, méconnaissable. Qui me fascinait. Mais à
laquelle je n’oserais jamais ressembler. Et puis la coiffure... ça, il faudrait
faire quelque chose la coiffure... - Ca te donne 12 ans les cheveux longs comme
ça. Restaient les sous-vêtements - Parce que j’ai vu ce que tu mettais en gym
!... Des tue-l’amour, oui ! Comment tu veux qu’un type il parte pas à la course
quand il tombe là-dessus?... Commence par là !... Ca se verra pas sous le
reste. Ca te donnera le temps de t’y faire. De commencer à être une autre. Et
elle m’a prêté une culotte et un soutien-gorge à elle, blancs, transparents,
avec des petites dentelles et des fleurs brodées. Avant de rentrer je me suis
démaquillée et elle a haussé les épaules. Avec exactement la même expression
que ma mère...
Le soir, quand j’ai été sûre que tout le monde dormait, je les ai essayés.
Comment ça me mettait en valeur !... J’étais pas si mal foutue que ça
finalement ! J’imaginais des regards d’hommes sur moi, chargés d’admiration et
de désir. Comment il m’excitait leur désir! J’ai joué avec toute la nuit. Au
matin j’avais pris ma décision: je les garderais toute la journée. J’irais au
lycée avec. Ce serait mon secret. Un secret douillet et satiné. Ma mère
quittait la maison à 7 heures. Mon père n’entrait jamais dans la salle de bains
quand je m’y trouvais. Je pouvais donc me préparer en toute tranquillité. Je
prenais tout mon temps. Je virais, tournais et virevoltais en jetant des coups
d’œil ravis dans la glace, chaque fois que je passais devant, à cette nouvelle
Elodie si séduisante...
Je n’ai rien entendu venir. La porte s’est brusquement ouverte. Elle ! Elle
n’était pas partie. Elle a poussé un cri d’horreur... - Qu’est-ce que c’est que
ça ?... Non, mais alors là c’est la meilleure !... Elle a appelé mon père...
- Viens voir !... Non, mais viens voir ta fille !... Elle a
attendu qu’il soit là - presque aussitôt - pour exiger
: - Enlève-moi ces oripeaux tout de suite !...
J’étais tétanisée, incapable de dire quoi que ce soit, de faire quoi que ce
soit... - T’as compris ce que je t’ai dit ?... Aussi loin que je pouvais
remonter dans mes souvenirs je n’avais jamais été nue devant mon père... -
Alors ?!... Non, mais c’est pas vrai, ça !... Quelle entêtée !... Deux gifles à
toute volée et elle m’a déculottée avec détermination. Le soutien-gorge, c’est
moi qui l’ai dégrafé, vaincue, en larmes - File !... Va t’habiller décemment.
J’ai dû passer devant mon père appuyé, immobile, silencieux, au chambranle de
la porte...
Le soir il a fallu expliquer. J’avais sorti ça d’où ?... J’ai menti : j’avais
économisé sur mon argent de poche sou à sou... - Toujours tes petits coups en
douce, hein ?!... Faut croire que t’avais la conscience tranquille !... Et tu
voudrais qu’on te fasse confiance après ça ?!... Elle ne me faisait pas
confiance. De temps à autre, à l’improviste, elle relevait résolument ma robe,
d’un air soupçonneux, pour voir ce que je portais dessous. Ou bien elle
exigeait que j’ouvre mon jean d’un ton qui n’admettait aucune réplique. J’ai dû
tenir mes comptes et justifier le moindre centime dépensé. Elle surgissait à
tout moment dans ma chambre pour voir à quoi j’étais occupée. Mes affaires
étaient systématiquement fouillées. J’étais en permanence une coupable en
sursis.
A Florence je n’avais évidemment rien dit de ce qui s’était passé.
J’appréhendais le moment où elle me réclamerait ses sous-vêtements - que ma
mère avait bien entendu fait disparaître - et où il me faudrait inventer une
explication plausible. Elle était toujours aussi décidée à me transformer. Plus
je manifestais de réticences, plus je me montrais évasive et plus elle
s’employait à me convaincre. A l’évidence elle en avait fait une affaire
personnelle. Sa sœur était coiffeuse... - Visagiste même !...
Elle avait voulu que je la rencontre. Elle avait été formelle: évidemment il
fallait que je change de coiffure... Evidemment !... Ca faisait pas l’ombre
d’un doute. Et elle savait très exactement ce qu’il me fallait. Elle m’a montré
sur catalogue. Hein ?... Qu’est-ce que j’en pensais ?... Ca me plaisait ?... Oh
oui... oui... beaucoup... - Eh ben alors ! Allez !... Elle a sa mallette dans
la voiture... - Non !... Non... Pas tout de suite... Plus tard... Un autre
jour... - Mais pourquoi ? - Parce que j’ai pas envie
maintenant... - C’est ta mère, c’est ça ? T’as peur qu’elle... - Oh non...
non... tu parles!... Je fais quand même encore ce que je
veux... - Ben ça... on dirait pas...
Ma mère tenait à mes cheveux comme à la prunelle de ses yeux... - C’est ceux de
ta grand-mère... Exactement les mêmes... Longtemps j’en avais été, moi aussi,
extrêmement fière. Maintenant je les détestais. Elles avaient raison... Bien
sûr qu’elles avaient raison !... Je revenais obstinément devant la glace.
C’était vrai: ça m’allongeait désespérément la figure. Ca me donnait des
allures de gamine attardée... - Ce que tu es moche comme ça, ma pauvre fille
!... Je ne voyais plus que ça... Je ne pensais plus qu’à ça. A changer de tête.
A être une autre. A être enfin moi ?... Mais...
J’ai voulu aborder le sujet un soir... maladroitement... sans véritable
conviction... - Quoi ? Non, mais ça va pas ? Mais enfin c’est ça qui fait ta
personnalité, Elodie !... Ce sont tes cheveux... Ah non... non... Pas question
que tu y touches. Je te l’interdis. Je suis retournée devant la glace. Et
oui... finalement... Peut-être en fin de compte...
Florence a éclaté de rire - Ben voyons !... Non, mais attends !... Elle sait de
quoi elle parle ma sœur... C’est son métier quand même !... Chrystelle était du
même avis. Et Séverine. Et Pascale... - Ah, tu vois bien !... Allez!... Mardi
je dis à ma sœur de venir. Tu le regretteras pas, tu verras !... C’est une
super pro...
Elle ne s’est pas interrompue. Elle a continué à monter ses œufs en neige... -
Inutile de remettre ça sur le tapis. Non, non, et non. Faut te le dire comment
? - C’est ma tête quand même !... Et j’ai bien le droit de... - De quoi? De
faire la première idiotie qui la traverse ? Tu es mineure, je te rappelle et
jusqu’à preuve du contraire c’est moi qui décide... - Je m’en fous... Je... -
D’abord tu vas me parler sur un autre ton. Et ensuite je te l’interdis, Elodie.
C’est bien clair ? Et je te conseille pas de passer outre. Parce que je
t’assure que tu t’en souviendrais !...
Le mardi, à la sortie des cours, j’ai fui Florence. Mais le jeudi sa sœur était
là... - Allez !... C’est aujourd’hui qu’on t’opère... J’ai voulu protester. On
ne m’a pas écoutée. On m’a fait asseoir. Je n’ai pas résisté et je leur ai
abandonné ma tête. Elle a taillé à grands coups de ciseaux. Elle a ciselé,
modelé, retouché... - Alors ? T’en dis quoi ?... Ca n’a plus rien à voir, non
?... C’était bien , oui... Je pouvais pas dire le contraire... Très bien
même... - Maintenant tu fais vraiment femme...
J’ai erré longtemps par les rues sans pouvoir me décider à rentrer. Il a
pourtant bien fallu finir par s’y résoudre, la peur au ventre. Elle n’a rien
dit. Pas un mot. Exactement comme si elle ne s’apercevait de rien. Ou que ça
lui était complètement égal... Elle m’a interrogée sur ma journée. On a dîné,
regardé un peu la télé tous les trois. Je leur ai dit bonsoir et je suis montée
me coucher, perplexe et vaguement inquiète. Cela ne lui ressemblait
pas...
Je venais juste d’éteindre quand la porte s’est ouverte. Elle a rallumé. Elle
avait un martinet à la main. Elle est venue droit sur moi, le visage dur,
fermé, les lèvres serrées. Elle a rabattu draps et couvertures jusqu’au pied du
lit. D’instinct je me suis retournée sur le ventre. Pour dormir je ne portais
qu’un petit tee shirt blanc. Elle l’a relevé au-dessus de la taille et elle a
cinglé. Calmement. Méthodiquement. A longs intervalles réguliers. Je criais
chaque fois. Je me cabrais Et puis j’ai supplié, demandé pardon, imploré...
Elle a été sans pitié. Quand elle a estimé la punition suffisante elle a laissé
tomber le martinet à côté du lit, éteint, refermé la porte. Sans un mot. J’ai
sangloté toute la nuit. Voilà. Vous m’avez imposé là une rude épreuve en
m’obligeant à évoquer ces souvenirs, mais je ne vous en veux pas...
A bientôt...
Je vous embrasse...
E L O D I E