Cher ami,


Plus je me confie à vous et plus la vie que je mène, là, à côté d’eux, m’est insupportable. A côté d’eux ?... Carrément avec, oui !... Je mange avec eux, je regarde la télé avec eux, j’écoute toujours leurs mêmes petites histoires. Je ne rentre chez moi, juste en face, que pour dormir. Je n’ai aucune intimité. Elle dispose toujours d’une panoplie d’excellents prétextes pour surgir à tout moment comme en terrain conquis sans prévenir ni sonner. Je suis constamment sous la menace. C’est eux qui m’ont payé mon appartement, je sais !... Ils me le répètent assez. Mais comment voulez-vous que je puisse y recevoir qui que ce soit en toute sérénité ? Pour être tranquille je n’ai pas d’autre solution que de déserter mon chez-moi où je ne me suis d’ailleurs jamais sentie vraiment chez moi. C’est quand même un comble ! Et ça me vaut d’ailleurs des réflexions à n’en plus finir... - Où est-ce que t’as besoin d’aller courir sans arrêt comme ça, on se demande !... Tu n’es pas bien ici ? Tu n’as pas tout ce qu’il te faut ?...


Non... Et j’en suis loin... Quand je rencontre quelqu’un - je veux dire : quand ça pourrait être sérieux - je sais déjà, dès le départ, que je ne pourrai pas le ramener chez moi... J’ai essayé: une fois ! Je me suis bien juré de ne jamais recommencer. Une horreur ! Elle se l’est approprié. Elle s’est débrouillée pour ne jamais nous laisser seuls en tête à tête. Elle l’a abreuvé de « conseils » sur la façon dont il fallait s’y prendre avec moi. J’avais honte. Et lui, évidemment, il a pris la fuite... Délicatement. Avec diplomatie. Mais il a pris la fuite. J’aurais fait la même chose à sa place. Non. Si je ne veux pas finir ma vie toute seule je n’ai pas trente-six solutions: partir, dégager, foutre le camp. Et vite... Pendant qu’il est encore temps. Je dis ça, mais je ne le ferai pas... Je l’aurais déjà fait. Je ne le ferai pas parce que je sais trop bien quel cataclysme je ne manquerais pas de déclencher¼ Et je n’en ai ni la force ni le courage. Je ne le ferai pas parce que je sais pertinemment que je n’irais pas au bout, que je finirais forcément par capituler. J’y gagnerais quoi ?... Une défaîte supplémentaire. Merci bien...  Je ne me voile pas la face: elle a réussi à étendre sur moi une emprise démesurée que je suis parfaitement incapable de secouer. Tenez !... Toute la nuit dernière, toute la journée, je n’ai pas cessé de ruminer tout ça. Et ce soir, au dîner, comme elle me reprochait encore une fois de laisser mon appartement dans un désordre indescriptible je lui ai répondu avec une certaine brusquerie... - Non, mais t’as vu comment tu me parles ?!... Le ton est monté et, pour finir, elle m’a menacée d’une paire de claques... A 41 ans !... On en est là... Et je n’en sortirai jamais...


C’est pour ça que Jérôme et Sébastien ont tant d’importance pour moi. Elle est là ma fuite. Ou plutôt elle est là ma vie. La vraie. Ce que je partage avec eux est à moi, rien qu’à moi. C’est là que j’existe. Que je m’épanouis... Ce que nous faisons ensemble choquerait sans doute beaucoup de monde, mais quand je suis entre eux, qu’ils me prennent ensemble, chacun d’un côté, avec infiniment de sensualité et de tendresse, je me sens pleinement heureuse. Heureuse, oui, c’est le mot. Comme je suis heureuse quand ils occupent ma bouche, qu’ils s’en « servent » - avec tant de fièvre ! - pour se donner leur plaisir. Je ne les « suce » pas, non. Je me referme sur eux. Je leur fais une chatte de mes lèvres, humide et soyeuse, dont ils s’emparent avec frénésie. Rien n’est impossible avec eux. Rien n’est plus impossible désormais pour moi. Vous savez quoi ? La sexualité a envahi ma vie. Parce que c’est le seul espace de liberté dont je puisse disposer ? Si vous saviez le temps que je passe à éplucher la revue, à me promener au milieu des annonces, à les renifler avec gourmandise avant - parfois - de me lancer quand - et seulement dans ce cas-là - ce qu’on propose parle à mon imaginaire, qu’il va pouvoir l’habiter de longues semaines durant...


Par exemple, en Mars dernier, j’ai répondu à un toubib qui rêvait d’attouchements appuyés sur une patiente complaisante. J’ai accepté de jouer le jeu : je viendrais... je me mêlerais à ses autres malades dans la salle d’attente et, une fois dans son cabinet, je me « dénoncerais » et me laisserais tripoter - c’est le mot qu’il employait - autant qu’il voudrait... Quand ? Je ne savais pas. Peut-être dans trois jours. Peut-être dans trois semaines. Peut-être dans trois mois. Il verrait bien. Mais il pouvait être sûr que je viendrais... Je lui en donnais ma parole. Et vous savez ce que j’ai fait ? Je suis devenue VRAIMENT sa patiente tout en continuant à correspondre assidûment avec lui par l’intermédiaire de la revue afin de préserver mon anonymat... Je suis venue le consulter, une première fois, sous un prétexte quelconque, pour voir à quoi il ressemblait. C’était un bel homme... La soixantaine racée. De grands yeux sombres profonds. De longs doigts effilés. Vous imaginez dans quel état d’esprit j’ai pu lui écrire le soir !... Je suis revenue. Pour mes vaccins... Pour la pilule... Pour différents petits bobos... C’était une situation qui m’enchantait positivement et dont je me délectais. Moi, je savais, je connaissais son secret et lui ne savait pas que je savais... Il m’avait entrée dans son ordinateur. J’ai systématiquement saisi toutes les occasions qui se sont présentées pour venir le consulter. J’ai tenu à ce qu’il me voie régulièrement. Qu’il s’habitue à moi. Qu’il soit MON médecin pour que le jour où je déciderais enfin de « passer à l’attaque » la situation soit infiniment plus troublante encore. Pour lui comme pour moi...


Ca a été début Juin. Juste avant moi il a reçu une jeune visiteuse médicale aux longues jambes gainées de noir, à la poitrine avantageuse, au regard délibérément félin. Il l’a gardée longtemps. Beaucoup plus longtemps sans doute qu’il n’aurait fallu... Derrière elle c’était le moment. Forcément le moment. Il m’a serré la main, invitée à m’asseoir... - Alors ?!... Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui ?... - Heu... Eh bien voilà... Depuis lundi j’ai tout un tas de petits boutons en bas à l’intérieur des lèvres... Ca me démangeait ? Ca me brûlait ?... Non. Non. Pas vraiment. Une impression de fourmillement plutôt...    - Bon !... Eh bien on va voir ça... Pendant que je me déshabillais il a détourné son attention, fait mine de préparer méticuleusement la table d’examen. Je m’y suis installée. Il s’est penché, m’a écartée avec ses doigts, le sourcil froncé, la lippe dubitative... - Je ne vois rien... Rien de vraiment significatif... - Oh, si, vous voyez !... Vous voyez même très bien... Il a relevé la tête, m’a jeté un regard stupéfait... - Parce que me dites pas que vous en profitez pas pour vous rincer l’œil !... Bouche bée il me contemplait d’un air ahuri... - Alors vous voyez bien que vous voyez !... Il s’est repris très vite... - Oh vous savez, Madame, dans mon métier s’il fallait que chaque fois que... - On dit ça... On dit ça... Et on se met en quête de patientes à tripoter dans des revues spécialisées !... Son visage s’est brusquement éclairé... - Ah, c’est vous !... C’est pas vrai que c’est vous !... Vous m’avez bien eu... Il a souri... - Mais on n’a pas fini l’examen du coup !...Il est redescendu entre mes cuisses avec ses mains, avec ses doigts, en longues caresses précises et sûres... - Mais c’est qu’elle aime ça cette petite cochonne !... Alors comme ça on joue les malades pour avoir le plaisir de se faire tripatouiller par son toubib ?!... Mais vous savez que c’est pas bien du tout ?... Tout en me touchant avec un infini savoir-faire il m’a débité des chapelets ininterrompus de mots orduriers en me fixant droit dans les yeux... J’ai joui très vite, posée dans son regard, d’un plaisir à la fois profond et aérien, savouré à longs soupirs gourmands. Alors il est venu tout près à hauteur de mon visage. Il s’est sorti du pantalon, il a pris ma main et il l’a refermée dessus... Il a giclé presque aussitôt sur ma joue, sur mes lèvres, dans mon cou. Il m’a regardée me rhabiller de bout en bout... - Vous reviendrez ?... - Bien sûr!... Vous êtes mon médecin, non ?... Je ne l’ai pas encore fait... Il ne faut jamais abuser des bonnes choses... D’ailleurs je vais maintenant vous laisser pour aller lui écrire...


A bientôt...

ELODIE…