Correspondante ( lettre 5 )
Par francois-fabien le mercredi 11 mars 2009, 16:19 - Histoires par courrier - Lien permanent
Cher ami,
13 Juillet !... Les vacances... Et les Vacances c’est - forcément ! -
l’arrière-pays niçois. Avec papa-maman.j’ai toujours passé mes vacances ici
avec eux. Même pendant la - très courte - période de mon mariage. Pourquoi
voudriez-vous que ça change ?... J’ai bien essayé de secouer une fois ou
l’autre les habitudes pour partir seule où je voulais, comme je voulais. J’ai
définitivement renoncé. C’était une interminable bataille pied à pied,
épuisante et vaine. Dès le début je savais que je finirais au bout du compte
par capituler et me rendre à leurs arguments. Et ce n’est pas vraiment le
meilleur état d’esprit pour obtenir ce qu’on veut. C’est comme ça. Et ce sera
sans doute toujours comme ça. Je me suis fait une raison. Même si c’est à
contre-cœur et si l’image que ça me renvoie de moi-même...
Donc... Me voici là pour un bon mois. Il fait beau. Le paysage est magnifique.
Et ça va pas me coûter un centime. Je vais lire, me promener, me reposer.
Qu’est-ce que je pourrais vouloir de plus ?... Rien ... Tout... Evidemment
depuis le temps que je viens ici j’y ai une foule de souvenirs. Je n’arrête pas
de tomber dessus. Pour le meilleur comme pour le pire. Hier matin dans le bourg
j’ai croisé Antoine. On a échangé quelques banalités avant de poursuivre notre
chemin chacun de notre côté. Antoine c’est le garçon qui a eu mon pucelage.
J’avais décidé de le perdre coûte que coûte cet été-là. Pour être comme les
autres. Pour savoir enfin ce qu’on ressentait. Parce que je me trouvais idiote
d’être encore vierge à 18 ans. C’aurait pu être n’importe qui. Ce fut Antoine.
Et un fiasco total. Il m’avait draguée à la piscine. Il ne me déplaisait pas.
Il ne me plaisait pas non plus. Alors pourquoi pas lui ?... On est allés au
cinéma le soir même. On s’est embrassés. Il m’a pelotée. A la sortie il m’a
entraînée dans une impasse déserte et prise maladroitement contre un mur. J’ai
eu mal. J’avais hâte que ça finisse parce que les aspérités du mur me râpaient
les fesses et le dos. Il s’est reculotté... - Bon, ben salut. !... On se revoit
?... C’était tout ? C’était que ça ?... On ne s’est pas revus. On en avait
envie ni l’un ni l’autre.
Pendant que je vous écris, à ma petite table devant la fenêtre, mon père arrose
abondamment le jardin comme tous les soirs à la même heure. Savez-vous que la
simple vue d’un tuyau d’arrosage me met dans un état de profond malaise et
ravive des souvenirs qui me sont parfaitement insupportables ?... Vous raconter
ça aussi? Oh, au point où j’en suis ! Alors c’était l’année suivante...
non... celle d’après. J’avais 20 ans. Et je sortais. Curieusement ma mère
n’avait pas cherché à m’en dissuader : elle se contentait d’afficher
ouvertement sa réprobation. Sans doute escomptait-elle - elle me connaissait si
bien ! - qu’en me gâchant ainsi systématiquement mon plaisir elle m’amènerait à
renoncer de moi-même. Et il s’en était bien souvent fallu de fort peu. Mais
enfin je sortais ! Et j’avais fait la connaissance d’une bande de jeunes
parisiens qui m’avaient immédiatement acceptée. C’était si inhabituel pour moi
que je ne cessais de m’en émerveiller. Je faisais la fête avec eux. Je
m’étourdissais. Je découvrais à la vie une saveur qu’elle n’avait jamais eue
jusque là pour moi.
Je n’avais - et pour cause - pas la moindre habitude de l’alcool. Et ce
soir-là, avec eux, il avait coulé à flots. Ivre de bien-être, j’avais bu encore
et encore sans me rendre compte que je dépassais très largement des limites
dont j’ignorais totalement où elles se situaient. Et j’ai rapidement perdu tout
contact avec la réalité.
J’ai vaguement en conscience qu’on me portait, que j’étais en voiture, qu’il
faisait jour - même les paupières fermées la lumière me brûlait les yeux -, que
je croupissais dans mes vomissures. On m’a encore portée et une voix familière
m’a brusquement vrillé les oreilles... - Ah, ben c’est du propre ! Ma mère !
Qu’est-ce qu’elle faisait là ma mère ? Ma mère qui a ordonné d’un ton ferme : -
Laissez-la dehors ! La rentrez pas ! Elle va m’en mettre partout... J’ai voulu
mobiliser toutes mes forces, toute mon énergie pour reprendre pied dans le
réel. En vain. Comme au travers d’un brouillard j’ai senti qu’elle me
déshabillait, qu’elle me dépouillait, avec autorité et détermination, de mes
vêtements poisseux et nauséabonds. Elle m’a tout enlevé. Dormir maintenant!
Dormir. Qu’on me laisse dormir. J’ai entendu l’eau crépiter à la sortie du
tuyau d’arrosage. Mais il va pas arroser maintenant ? En plein soleil ! Il est
fou...
Ca m’a saisie de plein fouet. En pleine figure. A pleine puissance. A bout
portant. Je me suis redressée, retournée. Et j’ai fui pour échapper au jet
glacé. A toute allure. Le plus vite possible A quatre pattes. Vite... Vite...
Vite... Il m’a suivie. Il m’a pourchassée. Il m’a ciblée. De tout près. Encore
plus vite. Je suis passée devant eux. Devant la bande de copains. Ils étaient
restés. Ils étaient là. Ils regardaient. Et ils riaient. De si bon cœur! Il m’a
acculée contre le mur de l’appentis. Je me suis roulée en boule, pelotonnée. Ca
a fini par s’arrêter. Et je suis restée là. Sans bouger. C’est ma mère qui est
venue me chercher, qui m’a emmenée en me tenant fermement par le bras. Et j’ai
dû repasser devant eux...
Une fois encore vous m’avez imposé une rude épreuve. Ca devient une habitude
chez vous, dites-moi ! Vous m’avez épuisée. Je vais dormir. A bientôt...
Je vous embrasse
E L O D I E