Cher ami,


13 Juillet !... Les vacances... Et les Vacances c’est - forcément ! - l’arrière-pays niçois. Avec papa-maman.j’ai toujours passé mes vacances ici avec eux. Même pendant la - très courte - période de mon mariage. Pourquoi voudriez-vous que ça change ?... J’ai bien essayé de secouer une fois ou l’autre les habitudes pour partir seule où je voulais, comme je voulais. J’ai définitivement renoncé. C’était une interminable bataille pied à pied, épuisante et vaine. Dès le début je savais que je finirais au bout du compte par capituler et me rendre à leurs arguments. Et ce n’est pas vraiment le meilleur état d’esprit pour obtenir ce qu’on veut. C’est comme ça. Et ce sera sans doute toujours comme ça. Je me suis fait une raison. Même si c’est à contre-cœur et si l’image que ça me renvoie de moi-même...


Donc... Me voici là pour un bon mois. Il fait beau. Le paysage est magnifique. Et ça va pas me coûter un centime. Je vais lire, me promener, me reposer. Qu’est-ce que je pourrais vouloir de plus ?... Rien ... Tout... Evidemment depuis le temps que je viens ici j’y ai une foule de souvenirs. Je n’arrête pas de tomber dessus. Pour le meilleur comme pour le pire. Hier matin dans le bourg j’ai croisé Antoine. On a échangé quelques banalités avant de poursuivre notre chemin chacun de notre côté. Antoine c’est le garçon qui a eu mon pucelage. J’avais décidé de le perdre coûte que coûte cet été-là. Pour être comme les autres. Pour savoir enfin ce qu’on ressentait. Parce que je me trouvais idiote d’être encore vierge à 18 ans. C’aurait pu être n’importe qui. Ce fut Antoine. Et un fiasco total. Il m’avait draguée à la piscine. Il ne me déplaisait pas. Il ne me plaisait pas non plus. Alors pourquoi pas lui ?... On est allés au cinéma le soir même. On s’est embrassés. Il m’a pelotée. A la sortie il m’a entraînée dans une impasse déserte et prise maladroitement contre un mur. J’ai eu mal. J’avais hâte que ça finisse parce que les aspérités du mur me râpaient les fesses et le dos. Il s’est reculotté... - Bon, ben salut. !... On se revoit ?... C’était tout ? C’était que ça ?... On ne s’est pas revus. On en avait envie ni l’un ni l’autre.


Pendant que je vous écris, à ma petite table devant la fenêtre, mon père arrose abondamment le jardin comme tous les soirs à la même heure. Savez-vous que la simple vue d’un tuyau d’arrosage me met dans un état de profond malaise et ravive des souvenirs qui me sont parfaitement insupportables ?... Vous raconter ça aussi? Oh, au point où j’en suis !  Alors c’était l’année suivante... non... celle d’après. J’avais 20 ans. Et je sortais. Curieusement ma mère n’avait pas cherché à m’en dissuader : elle se contentait d’afficher ouvertement sa réprobation. Sans doute escomptait-elle - elle me connaissait si bien ! - qu’en me gâchant ainsi systématiquement mon plaisir elle m’amènerait à renoncer de moi-même. Et il s’en était bien souvent fallu de fort peu. Mais enfin je sortais ! Et j’avais fait la connaissance d’une bande de jeunes parisiens qui m’avaient immédiatement acceptée. C’était si inhabituel pour moi que je ne cessais de m’en émerveiller. Je faisais la fête avec eux. Je m’étourdissais. Je découvrais à la vie une saveur qu’elle n’avait jamais eue jusque là pour moi.


Je n’avais - et pour cause - pas la moindre habitude de l’alcool. Et ce soir-là, avec eux, il avait coulé à flots. Ivre de bien-être, j’avais bu encore et encore sans me rendre compte que je dépassais très largement des limites dont j’ignorais totalement où elles se situaient. Et j’ai rapidement perdu tout contact avec la réalité.


J’ai vaguement en conscience qu’on me portait, que j’étais en voiture, qu’il faisait jour - même les paupières fermées la lumière me brûlait les yeux -, que je croupissais dans mes vomissures. On m’a encore portée et une voix familière m’a brusquement vrillé les oreilles... - Ah, ben c’est du propre ! Ma mère ! Qu’est-ce qu’elle faisait là ma mère ? Ma mère qui a ordonné d’un ton ferme : - Laissez-la dehors ! La rentrez pas ! Elle va m’en mettre partout... J’ai voulu mobiliser toutes mes forces, toute mon énergie pour reprendre pied dans le réel. En vain. Comme au travers d’un brouillard j’ai senti qu’elle me déshabillait, qu’elle me dépouillait, avec autorité et détermination, de mes vêtements poisseux et nauséabonds. Elle m’a tout enlevé. Dormir maintenant! Dormir. Qu’on me laisse dormir. J’ai entendu l’eau crépiter à la sortie du tuyau d’arrosage. Mais il va pas arroser maintenant ? En plein soleil ! Il est fou...


Ca m’a saisie de plein fouet. En pleine figure. A pleine puissance. A bout portant. Je me suis redressée, retournée. Et j’ai fui pour échapper au jet glacé. A toute allure. Le plus vite possible A quatre pattes. Vite... Vite... Vite... Il m’a suivie. Il m’a pourchassée. Il m’a ciblée. De tout près. Encore plus vite. Je suis passée devant eux. Devant la bande de copains. Ils étaient restés. Ils étaient là. Ils regardaient. Et ils riaient. De si bon cœur! Il m’a acculée contre le mur de l’appentis. Je me suis roulée en boule, pelotonnée. Ca a fini par s’arrêter. Et je suis restée là. Sans bouger. C’est ma mère qui est venue me chercher, qui m’a emmenée en me tenant fermement par le bras. Et j’ai dû repasser devant eux...


Une fois encore vous m’avez imposé une rude épreuve. Ca devient une habitude chez vous, dites-moi ! Vous m’avez épuisée. Je vais dormir. A bientôt...

Je vous embrasse


E L O D I E