Correspondante ( lettre 6 )
Par francois-fabien le lundi 16 mars 2009, 06:46 - Histoires par courrier - Lien permanent
Cher ami,
J’ai reçu une lettre adorable de Jérôme et de Sébastien. Dix longues pages où
ils me racontent ce qu’ils font... leur bonheur... leur plaisir... Dix longues
pages qui m’ont donné envie... Tellement... Envie d’eux... Envie d’être avec
eux... Envie de ce qui n’est qu’à nous... Ce sont des amours. Et je n’apprécie
peut-être pas toujours à sa juste valeur la chance que j’ai de les avoir
rencontrés et qu’ils soient si inextricablement noués à ma vie. Ils se
proposent de faire un saut jusqu’ici la semaine prochaine. Ce n’est évidemment
pas possible. Et je n’en peux plus. Toujours être obligée de compter avec elle.
Ses préjugés à elle. Ses petites conceptions étriquées à elle. J’étouffe...
Jusqu’à quand est-ce qu’elle va diriger ma vie comme ça ? Jusqu’à quand ?
Jusqu’à ce que... Oui. Je sais... Je sais... Merci. Vous allez pas vous y
mettre, vous aussi !?
A chaque pas ici je rencontre mes souvenirs. On ne peut pas avoir passé toutes
ses vacances, depuis toujours, au même endroit sans qu’ils vous surgissent
constamment de partout. Hier je suis allée me promener sur le port. C’est là
que j’ai rencontré Pierre qui allait devenir - pour trois si courtes et si
longues années - mon mari. J’avais 27 ans. Il en avait 20 de plus et il avait
décidé que ce serait moi. Sans même me demander mon avis. Mon avis ne
l’intéressait pas. Mon avis n’avait pas - n’avait jamais eu pour qui que ce
soit - la moindre importance. Je l’ai laissé faire. Ca m’était égal. Tout
m’était égal. Une seule chose m’importait : il allait m’emmener. Loin d’eux.
J’allais enfin leur échapper. Je ne leur ai pas échappé. Il était dit que je ne
pourrais jamais leur échapper. On s’est mariés. Et on a passé le plus clair de
notre temps avec eux. Il s’entendait à merveille avec mon père dont il chantait
à tout propos les louanges... mon père qui le portait aux nues. Ils passaient
des heures et des heures tous les deux en inépuisables et ennuyeuses
conversations qui se prolongeaient jusqu’au cœur de la nuit. Je me sentais
exclue. Je l’étais. Ma mère s’extasiait : - Mais qu’est-ce qu’il peut bien te
trouver ? Un homme aussi extraordinaire... Qu’est-ce que tu lui as fait ?
Chez « nous » on recevait. Presque tous les soirs. Des économistes. Des
juristes. Des sommités. Tout un tas de gens qui s’écoutaient parler. Qui se
prenaient au sérieux. Qui pontifiaient. Qui m’exaspéraient. Qui m’ignoraient.
Alors un soir je n’y ai plus tenu: je me suis engouffrée dans une inhabituelle
brèche de silence et je les ai imités... parodiés... Leurs tons. Leurs tics.
Leurs mimiques. Leur suffisance. Leurs mots. Je m’en donnais à cœur joie.
L’attention générale s’était concentrée sur moi, ébahie, stupéfaite,
réprobatrice... Pierre s’est levé, m’a prise par le bras... Je ne me suis pas
interrompue... Il m’a entraînée dans l’escalier, menée jusqu’à notre chambre.
Il a refermé la porte sur nous. Il m’a jetée sur le lit. Il m’a déculottée et
il m’a flanqué une fessée... Une monumentale fessée... Qui m’a fait pleurer,
hurler, supplier... Il a été sans pitié... - Et maintenant tu vas descendre
leur présenter tes excuses... Je l’ai fait...
Le lendemain, à la première heure, j’étais chez ma mère... - Je divorce... - Ah
! Ca faisait longtemps ! Ca faisait longtemps que t’avais pas eu une de tes
idées lumineuses. Tu divorces... Voilà autre chose... Et on peut savoir
pourquoi ? - Il me bat... - Il te bat ?! Comment ça il te bat ? Il a bien fallu
que je lui dise... - Une fessée?! Et pourquoi ? Hein, pourquoi ? Il y avait
bien une raison... Tu vois, tu dis rien... Faut croire que tu l’avais
cherché... Que t’avais encore fait des tiennes. Quand on te connaît... Et quand
on le connaît, lui... On le voit mal en train de... - Maman ! Mais j’ai 28 ans
! Et alors ? Qu’est-ce que ça change ? Tu as vingt-huit ans, oui ! Et tu
continues à te comporter comme si tu en avais 12! La preuve ! Tu as un mari
exceptionnel... Une crème... Que tout le monde t’envie. Et tu trouves rien de
mieux à faire que de le pousser à bout. Et le pire c’est que tu veux encore
avoir raison. Il faut toujours que t’aies raison... Au lieu d’incriminer
systématiquement les autres tu ferais beaucoup mieux de te remettre un peu en
question de temps en temps et de te demander si par hasard... - On peut pas
discuter avec toi... C’est pas la peine... On peut jamais discuter avec
toi...
Mais ça avait fait mouche : j’avais tellement pris l’habitude, depuis toujours,
de me sentir fautive de tout ce qu’on avait décidé de me reprocher, de
traverser l’existence en perpétuelle coupable, de vouloir être, sans jamais y
parvenir vraiment, le plus idéalement possible conforme à ce qu’on attendait de
moi qu’il ne m’a pas été bien difficile de leur donner raison... Puisqu’ils
étaient tous contre moi c’était bien que - une fois de plus - ça venait de moi.
Tout venait toujours de moi. C’était évident. Et j’ai fini, torturée de
remords, par aller demander pardon à Pierre pour mon comportement de cette
soirée, par m’abaisser à aller lui demander pardon. Il a tout balayé d’un
revers de manche... - L’incident est clos...
Celui-là, oui ! Mais j’avais donné prise sur moi. J’avais cautionné. Je m’étais
exposée à me retrouver inéluctablement un jour ou l’autre dans la même
situation. Ce qui n’a pas manqué de se produire quelques semaines plus tard :
je n’ai jamais pu me passer des plaisirs solitaires. Ils font partie de moi, de
ma vie. J’éprouve à susciter mes images, à leur donner corps une ineffable et
incomparable délectation... Là, plus qu’ailleurs, je vis... C’est un sujet que
je n’avais jamais osé aborder avec Pierre. Je pressentais trop bien quel
jugement résolument négatif il aurait porté sur mes pratiques et comme il se
serait senti blessé dans sa fierté de mâle. Est-ce qu’il ne devait pas être le
seul habilité à me donner mon plaisir ? Alors je m’offrais à moi-même en
secret. Quand j’étais sûre d’être seule, de ne pas courir le risque d’être
surprise. Seulement évidemment, un jour ou l’autre, ça devait arriver...
Forcément. Il venait de partir. Pour tout l’après-midi. Je me suis
confortablement installée sur le canapé du salon. Je me suis sollicitée. J’ai
pris mon essor. Mon envol... Je ne l’ai pas entendu arriver. Il a surgi juste
au moment où j’allais m’aprocher du bonheur. Il n’a pas dit un mot. Il a marché
droit sur moi, le visage dur, fermé... Il m’a relevé les jambes vers la
poitrine, il les y a maintenues et, de l’autre main, il m’a fessée dans cette
humiliante position. Et il est reparti comme il était venu De cet après-midi-là
nous n’avons jamais reparlé ni l’un ni l’autre...
Il y a eu encore d’autres fessées. Pour les motifs les plus divers. Qui
m’habitaient longtemps. Les premiers jours je ne pouvais penser qu’à ça. Avec
rage. Avec honte. Avec désespoir. Avec impuissance. Avec rancœur. Je lui en
voulais. Comme je lui en voulais! Je rêvais de vengeances dont je m’offrais
intérieurement le spectacle délicieux. Je décidais irrévocablement de partir.
Loin. N’importe où. Le plus loin possible. Et puis, peu à peu, mon état
d’esprit se transformait insensiblement. Je commençais à m’interroger. A me
demander si Pierre n’avait pas eu malgré tout un tout petit peu raison. Je
n’étais pas toute blanche moi non plus. On pouvait au moins le comprendre. Si
je n’avais pas... Je lui donnais raison... De plus en plus raison... C’était ma
faute. Complètement ma faute. Et je m’en voulais... Et je m’en voulais d’être
incapable de ne pas m’en vouloir. Et d’entrer toujours systématiquement, quoi
qu’il arrive, dans le rôle de la coupable. A nouveau j’étais en rage. Mais
contre moi-même cette fois...
Et puis... Ce matin-là... C’était les Vacances... C’était ici... On déjeunait
tous les quatre sur la terrasse, dans le soleil. Pierre et mon père s’étaient
lancés, comme à leur habitude, dans une discussion à n’en plus finir. La
journée s’annonçait particulièrement chaude et je m’étais habillée extrêmement
léger... - Tu comptes sortir comme ça ? - Ben oui... Pourquoi ? - On est
honorablement connus ici, Elodie, ton père et moi, et je ne tiens pas à ce
qu’on aille raconter partout que ma fille se promène dans la rue attifée comme
une... - Mais j’en ai rien à foutre des gens. Ils pensent ce qu’ils veulent...
- T’en as peut-être rien à foutre, comme tu dis, mais moi, si ! Alors tu
vas me faire le plaisir d’aller passer quelque chose de décent... - Oh, ça va
pas recommencer, écoute ! J’ai 30 ans et je sais ce que j’ai à faire.
Alors tu me lâches... - Non, mais t’as vu comment tu me parles ? - Tu
m’emmerdes ! Tu m’emmerdes vraiment cette fois ! Pierre m’a fixée droit dans
les yeux... - Présente immédiatement tes excuses à ta mère... - Oui, ben alors
là sûrement pas ! J’en ai marre, mais vraiment marre. Il s’est lentement levé.
J’ai tout de suite compris... - Ah non, hein ! Non ! Et pour la première fois
je me suis débattue... J’ai résisté bec et ongles. Aussi longtemps et du mieux
que j’ai pu. J’ai dû finir par m’avouer vaincue. Et il m’a fessée devant eux
avec une vigueur jusque là inégalée. Quand il m’a relâchée hoquetante et
sanglotante ma mère a conclu : - Celle-là au moins tu l’auras pas
volée...
C’est le lendemain que j’ai appelé l’avocat pour entamer une procédure de
divorce...
Bon, mais dites-moi... Vous n’en avez pas assez de m’écouter m’épancher comme
ça à longueur de pages ? Sûrement, si ! Mais vous ne pouvez pas protester. Je
vous ai réduit au silence. Alors tant pis pour vous. Maintenant que vous m’avez
obligée à descendre brasser et remuer tout ça il va falloir que vous me
supportiez jusqu’au bout. Jusqu’à ce que je sois allée au fond.
Vous savez que je pense de plus en plus sérieusement à vous dévoiler mon
identité pour que vous puissiez me répondre Plus j’avance dans les confidences
avec vous et plus ça me semble devenir indispensable. Mais plus aussi ça
devient impossible. En même temps. Vous comprenez ?
Je vous embrasse
E L O D I E