Très cher ami,

Eh oui, une lettre postée de Paris. Je suis partie de là-bas. Avant-hier. J’ai coupé les ponts... largué les amarres... mis les voiles... Cette fois c’est définitif et sans espoir de retour. Pour le moment je suis chez Sébastien. Je n’ai pas voulu rentrer « chez moi » : c’est chez eux. Je vais me chercher un appartement. Loin d’eux. Le plus loin possible...


Ca a eu lieu lundi. Je lézardais sur la terrasse. Elle, elle passait l’aspirateur en haut, dans les chambres. Tous les jours elle passe l’aspirateur en haut, dans les chambres... - Elodie, tu peux venir voir là ? J’ai soupiré... Qu’est-ce qu’il y avait encore ? Je suis montée... - Quoi? Qu’est-ce tu veux ? - Tu peux me dire ce que c’est que ça ? Elle m’a brandi la lettre de Jérôme sous le nez...       - Ca, c’est mon courrier !... Et tu n’as pas le droit de...     - Parce que t’appelles ça du courrier ?! Ce ramassis d’horreurs... - C’est mon problème. Ca ne te regarde pas... - Ah si, ça me regarde, si ! Tu es encore ma fille que je sache ! Mais ça je m’en doutais ! Je m’en doutais! De ta part on peut s’attendre à tout. A tout. Seulement si tu t’imagines que je vais tolérer ça ! - Mais j’ai 42 ans enfin ! - Eh bien justement ! Raison de plus ! Il serait quand même grand temps que tu te plombes enfin un peu la cervelle, non, tu crois pas ? - Rends-moi ça !         - Certainement pas ! J’ai voulu la lui reprendre, la lui arracher. Elle m’a lancé deux gifles à toute volée. Comme la fois de Nicolas. Comme quand j’avais 14 ans. Comme si j’avais encore 14 ans. Et elle a déchiré la lettre en morceaux minuscules qu’elle a laissé tomber dans la corbeille d’un air profondément dégoûté. J’ai immédiatement commencé à rassembler mes affaires...  - Qu’est-ce que tu fais ? - Je m’en vais... Elle a haussé les épaules... - Tu sais très bien que tu le feras pas...


Je l’ai fait. Je me l’étais juré il y a tout juste sept ans. Je m’étais juré que si jamais elle levait à nouveau une seule fois la main sur moi je partirais... Et qu’ils ne me reverraient pas. C’était l’été de mes 35 ans. J’avais été prise d’une frénésie de sorties. Le besoin de m’étourdir. D’oublier. Que j’étais seule. Que je le resterais sans doute toujours. Que ma vie tournait désespérément à vide. Je sortais. Je m’éclatais. Je couchais. Avec un peu n’importe qui. Et, ce soir-là, avec Bertrand, un gamin de 20 ans qui me tournait obstinément autour. Il a absolument voulu m’emmener chez son grand-père... - Il y est pas en ce moment. On sera tranquilles. Tu verrais cette villa que c’est en plus ! Avec piscine et tout. Il a éprouvé mille difficultés à ouvrir la porte, ce qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille, mais je ne me suis pas posé la moindre question. On s’est déshabillés. On s’est jetés dans la piscine. On y a fait les fous. On s’est poursuivis sur la margelle tout autour. Quand les gendarmes sont arrivés on venait juste de commencer à faire l’amour. Dans le faisceau des torches longuement braquées sur nos corps nus il a fallu expliquer ce qu’on faisait là et comment on était entrés. Je me sentais profondément humiliée, ridicule et furieuse contre ce Bertrand qui m’avait entraînée à mon insu dans cette histoire. On a passé le reste de la nuit au poste. A répondre à une foule de questions toutes plus saugrenues les unes que les autres... - Ca va durer longtemps ? - Mais, Madame, il y a violation de domicile! Avec effraction.


Au petit matin j’ai reconnu la voix de mon père dans la pièce à côté. Il parlait avec le brigadier. Il m’a ramenée à la maison sans m’adresser le moindre mot, sans me jeter le moindre regard. Un bloc de réprobation muette. Dans la cuisine ma mère m’a ignorée. Pas un reproche. Pas une allusion. Je n’existais pas. J’ai voulu aller prendre une douche pour me laver de tout ça, pour m’en débarrasser, pour me retrouver. Elle a presque aussitôt surgi et… non… je ne peux pas vous raconter… non… c’est au-dessus de mes forces… un jour… plus tard peut-être… Je suis restée confinée deux jours dans ma chambre. A pleurer. De honte. D’humiliation. De remords. De tout. J’ai pensé à me supprimer : je ne méritais pas de vivre. Et puis, le matin du troisième jour, j’ai pris ma décision : la prochaine fois je m’en irais... Pour toujours. C’était irrévocable. Et je suis redescendue. Ils n’ont pas fait le moindre commentaire. Comme s’il ne s’était rien passé. Jamais...


Que de temps perdu ! Si vous saviez comme je me sens bien maintenant. Libérée. Sereine. Epanouie. Au large en moi. Je commence enfin à vivre. Il était temps. Je n’avais jamais formé de vrais projets : je ne m’en reconnaissais pas le droit. J’en ai plein aujourd’hui : ça part dans tous les sens. Bref, je vis. Je suis heureuse.


Je vous embrasse


E L O D I E