Scène de Ménage ( contribution de Schéhérazade )
Par francois-fabien le mercredi 1 avril 2009, 06:33 - Histoires en contribution - Lien permanent
On trouve de tout sur Internet. Du bon. Du moins bon. De l'excellent. Du lamentable. Et puis quelquefois, au gré de ses promenades, on tombe sur un véritable petit joyau, un incontestable talent d'écrivain... C'est le cas ici:
http://sexcentriques.blogspot.com/
avec des textes qui constituent un véritable bonheur de lecture... Schéhérazade
n'a pas son pareil pour animer une scène sous nos yeux en faisant tout
simplement parler et être ses personnages. Des personnages denses et
foisonnants vers lesquels on ne peut s'empêcher de revenir encore et encore:
ils ont toujours quelque chose de nouveau à nous apprendre...
Mais plutôt que de longs discours mieux vaut vous proposer, avec son accord, un
échantillon de son talent...
Les mains qui sentent la lavande, la vaisselle qui
avance.
Tu fais les quatre cents pas dans le salon. Je sais ce que tu vas dire, ça
m'empêche pas de trembler.
Le nez dans 'mousse du Palmolive en spécial, j'essaye de pas y penser. J'essaye
d'espérer que c'est pas pour aujourd'hui.
Un moment j'ai espoir pis... pis je t'entends ouvrir la bouche.
J'te laisserai pas faire.
''Simonack que l'eau est chaude!''
Tu refermes tes lèvres toutes prêtes à formuler la fatalité. J't'ai coupé
l'élan net. Tu vas devoir repenser, retrouver ton beau courage que tu mijotes
depuis une semaine, re-peser le pour et le contre.
Je souris de fierté. Pis tu t'empresses de détruire mes illusions.
''Bin refroidit là, cibole! À part de tsa, j'suis tanné.''
C'est bizarre, ce sentiment. Quand tout devient froid en dedans, que ça te
grimpe à la gorge, que la peau du coeur arrache. Mais tout continue de vivre,
tu continues de respirer. Y'a même des petites bulles qui flottent un peu
partout, des diamants qui font un kaléïdoscope de couleurs avec l'ampoule
jaunâtre de la cuisine.
J'ai pas envie de t'aider. J'ai pas envie de le dire. J'ai envie de te voir
patiner, j'ai envie de te voir te casser la gueule. Mes les mots sortent malgré
moi.
''Tanné d'quoi?''
Je sais bin que je précipite la situation. Je peux rien y faire. Pis le frette,
en dedans, y continue de prendre d'la place.
''De toute.''
T'es pas un homme. T'es juste pas un homme d'allonger la situation de même,
t'as juste pas le droit! Dis le donc! Dis le donc tu-suite pis ça va être
réglé!
J'essaye de me concentrer sur du fromage collé. Ça marche pas.
Tu soupires.
''Bin c'est ça! Vas donc r'garder la télé au lieu de m'aider, monsieur le
dépressif! D'mande à ton beau Gretsky si y s'plaint de toute à sa femme quand
qu'cé elle qui l'fait vivre!''
Tu me fixes, t'as envie de me foudroyer du regard. Je te laisse même pas cette
chance. J'te laisse face-à-dos à moi, moé, j'regarde le mur...
''Gretsky, y joue même pu!''
''Comme si c'tait l'point important d'ma phrase! J'te dit qu'des fois
toé!''
''Moé quoi hein? Moé quoi?''
''Laisse donc faire...''
''C'est ça hein! Tu sais pu quoi dire, pis t'as surtout pas envie de l'répéter!
M'a t'en donner une raison moé, de pu savoir quoi dire!''
Là, par contre, ça m'a prit par surprise. Même si le mal de coeur à commencé
avant que tu finisses ta phrase.
''J'te quitte! C'est fini! J'suis tanné!''
Les mains crispées sur le couteau à pain. J'pleure pas. J'le sentais trop venir
pour pleurer. Mais toutes les belles répliques que j'm'étais imaginé me
viennent pu. En tous cas, celles qui viennent sont trop pathétiques.
T'as ton p'tit sourire bin étampé dans ta face plate.
''Tu parles pu, hein? Tu sais pu quoi dire?''
La voix qui me sort de la gorge est bin plus grave que ce que j'avais
pensé.
''Bin oui, bravo, t'as gagné l'grand, j'sais pas quoi dire.''
Maudit que j'hais ça donner raison à quelqu'un. Mais, j'peux rien faire
d'autre. Si les yeux restent secs secs, la boule dans la gorge est
énorme.
Le divorce! Le divorce!
Moi qui avait fait un pied-de-nez à tout le monde parce que j'm'étais mariée
avec ma cerise pis mes dix-sept ans à peine entamés ! Convaincue d'être sa
princesse, de me diriger vers une vie où y'en aurait pas de facile, mais où mon
mariage marcherait. Parce qu'on s'aimait pour vrai, pis depuis tellement
longtemps.
Je me retrouve les mains rouges dans l'eau trop chaude, ridées comme celles
d'une vieille fille, quand j'ai même pas encore vu vingt-huit bougies alignées
sur du crémage!
On s'en est rendu là comment... Maudit.
Tu l'as rencontré elle. Je pense que c'est de même que ça commencé, parce
qu'avant, ça avait toujours été super bien. T'en parlais beaucoup au début. Pis
j'trouvais ça bien, t'avais toujours refusé d'autres femmes que moé dans ta
vie, pis là, t'en voyais enfin une autre. Je trouvais ça naturel. Pis un jour,
t'es revenu tout rouge, tu m'as presque pas regardé, t'as dis que t'étais
fatigué pis tu t'es sauvé dans la salle de bain. J'ai trouvé ça drôle au
début.
Pis t'as pu jamais parlé de Virginie. Jamais, pu un mot, rien.
J'suis pas très paranoïaque. Même pas du tout. Ça me prend des preuves assez
solides.
Mais les rappelle-moi chuchotés, le sourire faux qui suit, le parfum, les
factures de bijoux, les rentrées tardives, les heures supplémentaires qui ne
correspondent pas aux chèques de paye...
J'ai rien dit.
Rien.
Pas la moindre petite insinuation. Et quand t'as perdu ta job, Virginie du même
coup, je suppose, ça a été un doublé. Une peine d'amour, le sentiment d'être un
loser, inutile finalement, même après dix ans dans la même boîte. Deux beaux
morceaux d'égo tronqué.
Quand c'est arrivé, j'ai commencé à la voir venir. Toute c'que je faisais te
tombait sur les nerfs. Toute, c'est pas compliqué! Au début, j'voulais pas trop
y croire. Je sais pas si au début j'avais vraiment considéré le divorce comme
une de tes portes de secours. J'ai été bête moi aussi. T'amenais la marde et je
la doublais. Pis même quand je m'en suis rendue compte, que ça nous dirigeait
vers ça j'ai pas arrêté. Premièrement, parce que c'était trop tard, et que y'a
des situations qui justifient la position agenouillée et d'autres non, et puis
parce que ça me donnait un plaisir masochiste. Oui, ça faisait éroder notre
couple plus vite, oui, si j'avais fermé ma gueule des fois, ça s'rait p't'être
pas à soir le grand soir. Mais j'avais pas envie d'être la seule à retenir mon
venin pour sauver la situation. Ça fait trop de bien de mordre. Même si ça fait
juste du bien sur le coup pis qu'on s'en veut après.
''Toi non plus tu sais pas quoi dire, hein? Tu voulais que je me jette à tes
pieds pis que je te demande de rester? Que j'me mette à brailler?''
Vous avez déjà vécu ça, c'est sûr. Quand tu sais que tu devrais pas continuer
ce que tu dis, parce que tu le penses pas pentoute pis parce que ça va toute
détruire. Mais que tu peux pas t'en empêcher?
''Bin 'gard, j'braille pas. J'braille pas l'moins du monde! Divorce moi, pis va
faire notre lune de miel de dix ans avec ta Virginie pis laisse moi donc finir
ma vaisselle tu-seule.''
Comme si ça me faisait plaisir! Comme si ça me dérangeait pas! La seule image
de moi-même qui me venait à l'esprit s'tait des p'tits morceaux. Des p'tits
morceaux de verre poussiéreux étendus partout, qui vont être prêts à s'enfoncer
dans le pied de n'importe quel innocent qui va essayer de ramasser les
dégâts.
J't'entends serrer les dents. Maudit que j'ai brassé tes plans, hein? Tu
pensais vraiment que j'allais te supplier? Que t'allais sortir de tsa la tête
haute? Que j'allais pas me battre après toute la marde que tu m'as faite vivre
depuis que toute est sur mon bras?
Le pire, c'est que c'est passé proche que j'te supplie. Parce que je sais que
t'aurais dit oui. Parce que dans le fond, t'as pas vraiment envie de t'en
aller, tu veux juste te sentir indispensable.
La seule chose que tu dégages, c'est l'alcool.
C'est un scénario que j'ai considéré, ouais. Me retourner, m'effondrer, te
demander pardon même si je sais très bien que j'ai besoin de m'excuser pour
rien!
Mais non, non. J'mérite pas ça. J'ai pas l'impression que j'mérite ça...
Faque j'ai faite comme que j'me sentais.
J'ai été bête, pis j'ai aimé ça. Te clouer une dernière fois. Me donner raison
une dernière fois.
Avoir raison... dans l'fond c'est quoi, à part une once de plus à notre
fierté?
Tu sacres.
J't'ai jamais laissé me r'garder une fois dans les yeux, parce que je l'aurais
jamais supporté.
''C'est ça... Continue donc ta vie tu-seule...''
T'as claqué ta porte hors de ma vie.
Pis moi j'ai faite la chose la plus niaiseuse du monde.
J'me suis mise à brailler.
http://sexcentriques.blogspot.com/ ou ci-contre dans les
liens...
Commentaires
Magicienne des mots et des situations... J'adore...
Oui... Un véritable bonheur de lecture... Merci à vous aussi...