10 Juin

Ma chère Alicia,

Ce qui se passe dans la tête ?… Tout dépend… De tant de choses… Des circonstances… Du contexte… De l’état d’esprit du moment… Imaginons… Imaginons par exemple - perspective ma foi fort séduisante - que vous marchiez dans la rue devant moi… Vous avez choisi une tenue qui met vos formes en valeur, qui attire les regards, qui les retient… Je vous suis… Je calque mon pas sur le votre - pas trop près pas trop loin - et je fixe vos fesses qui vivent et dansent devant moi… Je m’en empare… Je les détaille… Je les apprends… Le plus longtemps possible… Ma hantise, c’est que vous disparaissiez brusquement sous un porche d’immeuble, que vous m’échappiez… Trop tôt… Trop vite…

J’ai de la chance, beaucoup de chance : vous entrez dans un café… Je le dépasse… Quelques pas sur le trottoir pour donner le change… Je fais demi-tour… Je m’y engouffre… Je m’installe à une table toute proche de la votre… D’abord mettre un visage sur ces fesses que j’ai si amoureusement caressées du regard tout à l’heure… Le graver dans ma mémoire, du mieux possible, pour après… pour plus tard… Et puis vos seins… J’en dessine les contours… Je les soupèse… Je m’en éloigne… J’y reviens… Obstinément… Sous la table vous avez croisé les jambes… Je les parcours… Je les escalade… Je viens désespérément buter sur la lisière de la robe… Juste au-dessus… au-delà… il y a… Il suffirait d’un rien, de presque rien… que vous vous laissiez légèrement glisser sur la banquette pour que… Nos regards s’effleurent brièvement, s’abandonnent aussitôt pour aller se poser ailleurs, n’importe où, délibérément vides, ouvertement indifférents… Mais… mais sous la table vous décroisez les jambes… vous les recroisez lentement dans l’autre sens… si lentement… Merci, Alicia… Merci… Merci de cet instant de pur bonheur et merci de m’avoir laissé vous donner celui d’être désirable et désirée…

Je vous embrasse

ALAIN



8 Juillet

Cher vieux pépé,

Oui… Oui… Au café… Dans la rue… Partout… il y a ces regards posés sur moi… Qui me cherchent… Qui me déshabillent… Qui me fouillent… Qui me veulent… Je les ignore… Je fais semblant… Je les suscite… Je les sollicite… Je les aime… Inconnus anonymes qui effleurent furtivement ma vie… Qui s’éloignent avec leur désir… Qui disparaissent… Qui se perdent à tout jamais…

Et puis il y a mes pépés… Eux, ils sont là… Présents… Fidèles… Constants… Ils m’attendent… Ils me réclament… Ils ne vivent que par moi, que pour moi, que pour cet instant où je franchis leur porte… où je viens virevolter autour d’eux… pour ces précieuses minutes où je ne suis qu’à eux…

Il y a Maxime qui me guette derrière son rideau, qui se précipite pour m’ouvrir la portière dès que j’entre dans sa cour… Il me porte mes affaires, s’efface pour me laisser monter l’escalier devant lui… Il m’installe, fébrile, prévenant… Il s’installe… Il joue les indifférents… Il fixe un point très loin quelque part… Mais dès que je lui tourne le dos pour attraper un peigne, reposer un rasoir, il m’engloutit des yeux… Il me dévore sous ma robe, par transparence, dans le soleil… Je fais durer… Je lui laisse le temps… Tout son temps… Qu’il en profite… Que j’en profite…

Lucien, lui, joue carrément franc jeu… Il m’accueille d’un : - C’est pas vrai !… Mais c’est pas vrai !… Vous avez encore embelli depuis la dernière fois… Et moi qui croyais que c’était impossible… Et, comme pour vérifier, incrédule, il me parcourt et reparcourt des yeux tout du long… - Il en a de la chance votre petit ami !… Il en a conscience au moins ?… Et il s’attarde innocemment sur les « morceaux de choix », ceux que le dit petit ami est supposé tout particulièrement apprécier…

Patrick ne voit que mes seins… Il en est fou, mais fou à un point… C’est avec lui - allez savoir pourquoi !… - que je me montre la plus conciliante… Je lui choisis toujours des décolletés profonds et audacieux, des soutien-gorge vertigineux… Sans paraître me rendre compte du spectacle que je lui offre je me penche au large, me redresse, me repenche… Quand tout est fini il lève sur moi des yeux remplis d’une immense reconnaissance…

Il arrive toujours un moment où Mémé finit, pour une raison ou pour une autre, par quitter la pièce… C’est le moment que René attend, pour se jeter aussitôt goulûment sur moi du regard - comme un meurt-de-faim - avec une telle voracité que je suis bien obligée de le repousser… - Allons, pépé, allons !… On garde sagement ses yeux dans ses poches, hein ?!… Il rougit… Il baisse la tête comme un petit garçon pris en faute… Mémé revient… Elle repart… Et il retourne à l’assaut… Avec un peu plus de détermination encore… C’est plus fort que lui… Il ne peut pas s’empêcher… - Vous n’avez pas honte ?!… Je pourrais être votre petite fille… Et il jette un regard rempli de confusion à la photo qui trône sur le buffet…

Une photo ?… Bon… Allez, je suis bonne fille… Je vous en envoie encore une… Laquelle ?… Tiens, celle-là !… Elle vous plaira… J’y suis exactement comme vous m’avez imaginée dans votre lettre… Les jambes - en gros plan - croisées bien haut sous la table… Si je les décroiserai un jour ?… On verra… C’est pas sûr… Rêvez bien en attendant…

Je vous embrasse…

ALICIA

P.S. Qu’est-ce que vous dites ?… Ah… J’ai oublié de mettre la photo dans l’enveloppe ?… Mais non !… C’est fait exprès… Vous la recevrez à part dans quelques jours… Soyez pas pressé comme ça…