La journée d’Adrienne Petitbois a commencé à la sandwicherie Bertrand à midi moins deux. Juste avant la sortie de l’usine voisine…
- Vous avez des sandwichs ?
Ils avaient, oui . Evidemment qu’ils avaient. Ils n’avaient même que ça…
- A quoi ?…
- La liste est là juste au-dessus.
Elle s’est longuement absorbée dans sa contemplation. Derrière elle on entrait. On ne cessait pas d’entrer…
- Je sais pas. J’hésite. Il est frais le jambon ? Non. Pas au jambon. C’est plein de phosphates le jambon. Au fromage plutôt. Le gruyère, c’est de l’Emmental ? Oui ? Vous êtes sûre ? Parce que je m’y connais, vous savez, en fromage. Bon, mais finalement, tiens, je vais plutôt le prendre au Gorgonzola... Ah, vous n’en avez pas… Vous avez du chèvre quand même ? Non plus ?!… Si vous n’avez pas de chèvre…
- Bon, alors elle se décide celle-là ? On bosse, nous ! Et on n’a qu’une demi-heure de battement.
Elle s’est brusquement retournée…
- Moi aussi, ma petite dame, j’ai travaillé. Et j’ai fait plus que ma part. C’était pas les 35 heures à l’époque. Ni les RTT. On travaillait VRAIMENT. Et on mettait pas la Sécu sur la paille au moindre bobo. Avec quarante de fièvre on y allait quand même. Eh oui ! C’est comme je vous le dis. Seulement le problème aujourd’hui avec vous les jeunes, c’est que vous voulez plus rien faire. Si on vous met pas tout rôti dans le bec…
- Vous avez choisi ? Je vous mets quoi comme sandwich ?…
- Rien. Non, merci, rien. Il me reste du bourguignon à la maison…


A 14 heures 30 Adrienne Petitbois s’est assise aux côtés d’une toute jeune mère de famille sur un banc du square Jean Moulin…
- Vous n’avez pas honte ?…
L’autre a levé sur elle des yeux ahuris…
- Honte ?… Mais honte de quoi ?…
- Ca…là…
- Oh, mais on est dehors…
- On est peut-être dehors, mais les enfants vous voient. Le vôtre et ceux des autres. C’est criminel de leur donner un exemple pareil. Criminel, parfaitement. Et en plus vous m’empestez avec votre fumée…
- Oui, ben personne vous a obligée à venir vous installer là…
- Non, mais alors là c’est la meilleure ! Je m’installe où je veux. Personne m’en empêchera. Et sûrement pas une mijorée comme vous. Ce banc, figurez-vous, je l’occupais déjà que vous n’étiez pas encore née. Alors si vous croyez que vous allez m’en déloger !… C’est ça, fiche le camp, petite dinde… Bon vent…


A 16 heures 58 Adrienne Petitbois est entrée à la poste…
- On va fermer, Madame Petitbois…
- A 17 heures. Vous fermez à 17 heures. Ca tombe bien : j’en ai pour deux minutes. Il me reste combien sur mon livret ?…
- 812 euros…
- C’est pas possible. Non, c’est pas possible. Il y a quelqu’un qui se sert dessus. Il y a forcément quelqu’un qui se sert dessus. Faut dire qu’il y a une telle pagaille aussi chez vous. Tout le monde se plaint. Tout le monde. Vous les entendriez les gens ! Mais c’est vrai aussi qu’on ne peut pas à la fois se consacrer sérieusement à son travail et courir après les femmes des collègues… - Ma vie privée ne regarde que moi…
- Faut pas l’étaler sur la place publique alors !…
- On ferme, Madame Petitbois…
- Et pour mon livret ? Je sais toujours pas où est passé mon argent… Mais vous avez raison. Je verrai ça avec le directeur. Il vaut toujours mieux s’adresser à quelqu’un de compétent…


A 20 heures 30 Madame Petitbois s’est couchée satisfaite. Si – à son âge on savait jamais – si, par malheur, il lui arrivait quelque chose dans la nuit on se souviendrait d’elle. « Ils » se souviendraient d’elle. Ah oui alors !
Et elle s’est endormie. Heureuse.