La vendeuse
Par francois-fabien le mardi 22 septembre 2009, 07:12 - Histoires de rencontres - Lien permanent
- Vous prendriez pas quelqu’un comme vendeuse?...
Je n’en avais pas la moindre intention: ma clientèle ne le justifiait pas... Et pourtant je me suis entendue aussitôt répondre à mon grand étonnement...
- Si!... Justement... Vous tombez bien...
Qu’est-ce qui avait bien pu me passer par la tête?... Elle n’a manifesté ni surprise ni satisfaction particulière... Comme si ça allait parfaitement de soi... Comme si, en passant la porte, elle avait déjà été absolument sûre que j’allais l’embaucher...
- Je commence quand ?…
- Le plus tôt possible…
- Demain alors !… Mais faudra qu’on voie pour mes horaires... Parce que j’ai aussi mes cours à la fac...
Dès le mercredi suivant elle a tranquillement constaté:
- Il y a pas grand monde, dites donc, chez vous!...
- Oh, chez personne... Le commerce en ce moment...
- Et les clientes, la plupart du temps, vous les laissez partir sans rien acheter en plus!... Alors!...
- Les clientes ont horreur qu’on leur force la main...
- Oh alors ça!... Ca dépend!... Certaines, oui, bien sûr!... Mais il y en a plein d’autres au contraire qui demandent que ça... Qu’on s’occupe d’elles... Qu’on les prenne en charge... Elles en ont besoin… Parce qu’elles savent pas elles-mêmes ce qu’elles aiment... Une sape elles sont incapables de se rendre compte si elle leur va ou pas… Et si vous décidez pas à leur place... Forcément elles s’en vont… Obligé…
Et effectivement... Effectivement… Force m’était de constater avec infiniment de dépit et d’envie qu’elle réussissait des ventes que, pour ma part, j’aurais été bien en peine de réaliser... A ce moment précis où je considérais, moi, que la partie était définitivement perdue, qu’il était inutile d’insister - quand le désir d’achat se délite, parce qu’on n’a pas eu l’indispensable coup de foudre, quand on renonce, quand on se laisse doucement dériver vers la sortie - c’est à ce moment-là qu’elle, elle intervenait...
- Et si vous essayiez ça?!... C’est complètement votre style... Essayez!... Vous verrez bien... Ca vous engage à rien n’importe comment... Elle entraînait insensiblement vers la cabine...
- Alors?!... Ca donne quoi?...
Elle écartait résolument le rideau...
- Ah oui!... Ah oui!... Comment ça vous met en valeur!... C’est fou!... Mais attendez!... Attendez!... J’ai quelque chose là-bas...
Le rideau se tirait, se retirait...
- Une personnalité comme la vôtre c’est vraiment pas banal... Ce serait un crime de pas la faire chanter... De pas en tirer tout le parti possible...
Elle se faisait complice... Une conversation animée s’engageait, parfois entrecoupée de grands fous rires... Elle accompagnait jusqu’à la caisse, reconduisait sur le pas de la porte, regardait s’éloigner sur le trottoir...
- Elle reviendra... Aucun doute qu’elle reviendra...
Elle revenait…
- Je peux vous dire quelque chose?... Vous vous vexerez pas ?…
Elle venait de finir la vitrine...
- C’est au sujet des fringues... Parce que vos goûts c’est les goûts de quand vous, vous étiez jeune... C’est pas ceux de maintenant... Et forcément, du coup, il y a des clientes vous pourrez jamais les avoir... Elles auront même pas l’idée d’entrer ici... Alors que si vous me laissiez les faire les commandes... Au moins celles pour les filles de mon âge...
- Ca!... Ca!... Ca!...
Moreau acquiesçait, à grands coups de menton, cochait les cases, sur son bon, au fur et à mesure d’un petit air satisfait...
- Elle sait ce qu’elle veut, la jeune fille... C’est votre fille?... Elle a du goût en tout cas... Et elle sent bien, d’instinct, ce qui est dans l’air du temps... Vos ventes vont s’envoler, Madame Cartier, vous allez voir, vous m’en direz des nouvelles...
- Vous avez quelqu’un?...
Elle était accoudée à la caisse, à côté de moi, dans l’après-midi finissante...
- Non, vous n’avez personne... Ca se voit tout de suite, ça!... Vous avez jamais eu personne?...
- Oh si, si!...
- Il y a longtemps?...
- Non... Pas tellement...
- Combien?...
- Je sais plus... Exactement je sais plus...
- Mais si, vous savez!... On peut pas ne pas savoir un truc pareil... Dix ans?... Plus?... Moins?... Vous voulez pas le dire... C’est que ça fait longtemps alors!... Et ça vous manque pas?...
- Oh, que non!... Je suis très bien toute seule...
- Ca, c’est toujours ce qu’on dit quand on n’a personne et qu’on en crève d’envie... Quel âge vous avez au juste?...
- 45...
- Mais comme ça, de temps en temps, vous en avez quand même des types?...
- Bien sûr!... Bien sûr!... Comme tout le monde...
- Je crois pas... Ca m’étonnerait... Vous êtes pas le genre… Vous, vous êtes plutôt du genre à attendre encore le Prince Charmant... Il viendra pas le Prince Charmant... Il viendra plus... Plus maintenant... Il vient jamais n’importe comment... Faut pas rêver…
Elle était en train de partir la cliente…
- Je reviendrai… Je vais réfléchir…
Elle ne reviendrait pas… Une fois de plus je venais de rater lamentablement une vente… Elle a surgi, pris les choses en mains…
- Vous avez vu ces petits ensembles qu’on a reçus là-bas au fond ?… Non ?… Venez y jeter un coup d’œil… Juste pour le plaisir…
Elle en a acheté deux… Les plus chers…
- C’est drôle cette idée que vous avez eue quand même de vous lancer dans le commerce… Ca vous va pas du tout… Ca se sent tout de suite… Vous l’avez hérité votre truc, hein, c’est ça !?…
- De ma mère, oui !… Elle l’a tenu toute sa vie… Elle est morte il y a deux ans…
- J’en étais sûre… Et vous avez jamais eu l’idée de faire autre chose ?!… Non… Evidemment… Bon… mais de toute façon maintenant à votre âge c’est trop tard… Vous y êtes vous y êtes… Et pour un bon moment… Faut faire avec… Sauf qu’à vous y prendre comme vous vous y prenez un de ces quatre vous allez boire le bouillon c’est obligé… Et le pire c’est qu’on dirait que vous vous en fichez… Parce que vous pourriez profiter de ce que je suis là - je serai pas toujours derrière vous, vous savez - pour venir voir comment je fais, pour en prendre de la graine… Mais non !… Pas moyen de vous décrocher de derrière votre caisse…
C’était une jeune femme d’une trentaine d’années… Elle n’est pas intervenue tout de suite… Elle l’a d’abord laissée tourner, apprivoiser les lieux, empiler sur son bras un… deux… trois pantalons…
- On peut essayer ?…
- Bien sûr !… C’est là juste en face…
Elle n’a pas quitté la cabine des yeux et elle s’est décidée d’un coup… A fait glisser le rideau sur la tringle…
- Ca va comme vous voulez ?… Oui… Oui… Pas mal…
Elle a passé un doigt entre le contrefort du pantalon et la peau…
- C’est pile poil votre taille en plus… Nickel… Tournez-vous !… Impeccable !… Ca vous dessine au plus juste… Quand on a des fesses comme les vôtres il faut qu’elles se voient…
Elle les a effleurées du revers de la main…
- Et le vert ?… Vous l’avez essayé le vert ?… Non ?… Allez-y !…
Elle le lui a tendu, l’a aidée à l’enfiler, à boutonner, s’est reculée…
- Ah oui !… Ah Oui !… Mais j’aimerais pas être à votre place… Ils vous vont aussi bien l’un que l’autre… Pour arriver à se décider…
- Et voilà !… Elle aussi elle a pris les deux… Vous avez vu ?… C’est pas bien compliqué dans le fond… Le tout c’est de la sentir la cliente… De repérer très vite - tout de suite - comment elle fonctionne… De trouver la faille et de s’engouffrer aussitôt dedans… Parce que tout le monde en a une de faille quelque part… Plus ou moins profonde… Plus ou moins béante… Plus ou moins bien dissimulée… Mais tout le monde en a une… Qu’est jamais la même pour personne… C’est pour ça qu’il y a pas de règle générale… C’est toujours au coup pour coup… Il y en a vous avez intérêt à surtout pas intervenir… à vous effacer le plus possible… C’est pas la majorité… La majorité faut y aller… Et savoir comment la jouer… Des fois c’est à la professionnelle consciencieuse et détachée… Des fois à la bonne copine complice… Des fois à la femme admirative et jalouse de la beauté d’une autre… D’autres fois encore… Tout dépend… Mais l’essentiel toujours c’est de prendre le dessus, l’ascendant… C’est jamais gagné d’avance… Mais quand vous y arrivez… vous en faites ce que vous voulez… tout ce que vous voulez…
- Pourquoi vous m’avez invitée au restaurant ?… C’est pour me remercier de ce que votre chiffre d’affaires il s’emballe depuis que je suis arrivée, c’est ça?…
- Non… Non… Simplement pour le plaisir d’être un peu avec toi en dehors du contexte du magasin…
- C’est gentil… En tout cas c’est très bon… Vous faites quoi d’habitude le dimanche ?… Vous allez au restaurant ?…
- Non… Rarement…
- C’est vrai que toute seule… Vous faites quoi alors?… Vous restez chez vous à vous emmerder devant la télé?… Ca doit être gai…
- Oh, j’ai l’habitude… Et puis quand on voit défiler du monde toute la semaine…
- Mais c’est pas la même chose… Ca a rien à voir… Non… Que vous ayez jamais personne c’est un truc ça me dépasse…
- Pour trouver quelqu’un qui tienne la route aujourd’hui…
- Mais il s’agit pas de ça, attendez… Mais de s’éclater au moins… De prendre du bon temps… C’est comme ça qu’on trouve à force en plus… Parce qu’un jour il y en a un ça finit forcément par le faire…
( à suivre )