2034 ( 40 )
Par francois-fabien le vendredi 5 mars 2010, 07:26 - Histoires du futur - Lien permanent
Jeudi
13 juillet 2034
- En tout cas on la voit plus traîner dans les parages…
- T’as pas besoin de t’en faire qu’elle doit ramasser ses abattis… Après ce que
je lui ai dit hier… Parce que devant grand mère j’étais coincée, mais attends
qu’on se retrouve toutes les deux… Je peux te dire qu’elle va s’en
souvenir…
- On la reverra peut-être jamais…
- Oh, que si !… Elle peut pas se passer de moi… Elle va essayer… deux ou
trois jours… et puis elle va réapparaître… Bon, mais allez, on l’oublie… Elle
n’a pas la moindre importance…
Ce qui la préoccupe Iliona c’est surtout Christopher…
- Comment on pourrait faire ?… Faudrait vraiment qu’on trouve une
solution… La solution qu’elle préconise c’est qu’on lui prenne un petit studio
quelque part…
- Comme on ne peut l’héberger ni l’une ni l’autre…
- Un studio qu’on paierait comment ?…
- Ca… C’est pas un souci… Je m’en charge… Par contre… Par contre faudrait que
personne d’autre soit au courant… Que nous deux… Parce que tu sais comme moi
comment ça se passerait : l’une le dirait à l’autre qui le dirait à
l’autre qui le dirait à l’autre… Au bout de trois jours ce serait le secret de
polichinelle et on viendrait le cueillir pour le ramener là-bas…
Minuit
Elle n’a rien eu de plus pressé que de lui en parler dès qu’il s’est connecté.
Et, évidemment, il s’est montré enthousiaste. Multiplié en remerciements émus.
Du coup, toute la soirée, il n’a plus été question que de
« ça » : il est plus que jamais déterminé à mettre son projet à
exécution et a balayé, d’un revers de main, les quelques objections que,
pourtant du bout des lèvres, j’ai pu formuler.. J’ai fini par me taire et par
les laisser mutuellement se peindre, sous des couleurs idylliques, le jour de
sa « fuite » ( ils n’envisagent seulement pas que ce puisse être un
échec ) et les mois de bonheur qui ne manqueront pas de s’ensuivre. N’empêche…
n’empêche que je persiste à me demander ce qu’il va réellement gagner au
change. C’est la liberté qu’il veut… Mais quelle liberté ?… Celle de vivre
en reclus ?… Sans jamais pouvoir mettre le nez dehors de peur d’être
découvert ?… Celle de vivre avec une épée de Damoclès constamment
suspendue au-dessus de la tête ?… Parce qu’il a beau se dire persuadé que
le virus a été éradiqué, qu’il n’y a plus le moindre danger, je suis bien
certaine qu’il n’en est pas le moins du monde convaincu. Et sans doute à juste
titre. Mais il est décidé à sortir. Coûte que coûte. C’est devenu une
obsession. Sa seule raison de vivre. Entrer dans son jeu est très certainement
le plus mauvais service que nous puissions lui rendre… Seulement…
Samedi 15 Juillet
2034
C’est dans ces moments-là, quand on peut comparer avec avant – et un avant tout
proche : qu’est-ce que c’est un an ? – que ça vous saute violemment à
la figure. Que ça vous laisse le cœur au bord des lèvres… Parce que… l’an
dernier le 14 Juillet je l’avais passé ici avec Kerwan. On avait assisté au feu
d’artifice dans les bras l’un de l’autre. On avait dansé jusqu’au lever du
jour. Jusqu’à épuisement. Avant d’aller se faire passionnément l’amour, tant on
avait envie, là, tout de suite, dans une petite ruelle, juste derrière, d’où
nous parvenaient les flonflons du bal. Ce n’est qu’après qu’on avait découvert,
tout près, la présence d’un autre couple, occupé à la même chose que nous, qui
n’avait pas osé manifester sa présence. Ce qu’on avait pu rire !…
Cette année tout me semblait, tout était caricature : le spectacle que la
municipalité avait cru bon d’offrir pour l’occasion… Quelques poissardes
avinées qui secouaient à qui mieux mieux, en beuglant, les grilles d’un
pseudo-château de Versailles de carton-pâte et qui entonnaient, à intervalles
réguliers, une Carmagnole éraillée. Comme tout cela était dérisoire !…
Pitoyable et dérisoire… Quant au bal… une vingtaine de filles ont fait semblant
d’y croire, pendant une heure ou deux, avant de renoncer. A une heure du matin
tout était terminé. Je suis allée dans la ruelle, je me suis adossée contre le
mur, au même endroit, exactement au même endroit et j’ai pleuré. Tout ce que
j’ai pu. Avant de me donner éperdûment du plaisir. De le hurler. On m’a
entendue. On m’a forcément entendue. Je m’en fous…
Pendant ce temps-là, Iliona, elle, elle a passé la soirée en ligne avec Christopher et n’a rien eu de plus pressé, quand je suis rentrée, que de m’en faire un compte-rendu circonstancié. En fait, si elle m’a bien tout dit, ils se sont contentés d’évoquer encore et encore sa « sortie »… Je n’ai pas pu m’empêcher d’émettre des réserves, de lui laisser entendre qu’à mon avis ce n’était vraiment pas le meilleur service à lui rendre que d’entrer dans son jeu. Elle est montée sur ses grands chevaux et on a été à deux doigts de se disputer grave. C’est un sujet qu’il faut désormais que j’évite impérativement d’aborder avec elle. On finirait par se brouiller : elle n’est absolument pas en état d’entendre raison. Elle ne l’avouerait pour rien au monde, mais la seule chose qui lui importe en réalité, c’est que si Christopher sort elle aura un mâle à se mettre sous la dent. Un mâle pour elle. Pour elle toute seule. Ou presque…