Vendredi 21 Juillet 2009

Valentine et moi non seulement on se téléphone, mais on s’écrit tous les jours. J’ai besoin de ses mots et – c’est du moins ce qu’elle me dit – elle a besoin des miens. Je la lis, je la relis et je lui concocte de longues réponses que je peaufine des après-midi entières – il me faut parfois dix, douze brouillons surchargés de ratures – avant de me résoudre à les lui adresser. Je lui écris tous les jours et pourtant je ne lui ai toujours pas parlé de Christopher et du projet de son évasion. Ce n’est pas que j’aie l’intention de lui en faire mystère – s’il y a quelqu’un en qui j’ai une absolue confiance, c’est bien Valentine – mais c’est quelque chose dont, pour toutes sortes de raisons, il me semble préférable de l’entretenir de vive voix. Je lui ai seulement dit ( avant-hier ) qu’il y avait quelque chose d’important dont il fallait absolument que je discute avec elle et elle m’a aussitôt proposé de venir passer quelques jours avec moi ici au début du mois d’Août… J’en suis enchantée, mais… mais il y a grand mère… qui a des principes et qui verrait certainement d’un très mauvais œil sa petite-fille adorée en couple avec une femme ayant, qui plus est, le double de son âge. Il y aurait bien entendu la solution de jouer la comédie… Je n’en ai pas du tout, mais alors là pas du tout, envie… Et puis, dans ce genre de situation, on finit toujours, à un moment ou à un autre, par se couper…

 

 

 

 

Dimanche 23 Juillet 2034

On s’est assises au comptoir. On a commandé un whisky. Et elle a laissé son regard divaguer dans la salle. Sur la piste de danse. Sur les filles installées dans les box…
- Non, mais regarde-moi ce ramassis de connasses… Pour qui ça se prend ?… Ah, j’te dis que si il y en a une qui me cherche elle va me trouver… Parce que j’en suis pas ce soir… J’en suis vraiment pas… Et toi ?… Vas-y !… Attaque !… Prospecte !… Trouve-toi quelque chose !… Tu vas quand même pas être venue pour rien ?!… Tiens, ça là-bas… Ca renifle la carpette à plein nez… Ca te tente pas ?… Non ?… La blonde à côté alors ?… Dans deux jours elle te mange dans la main… Non plus ?… Tu deviens difficile, toi, dis donc !… Bon, mais t’es assez grande… Tu te débrouilles toute seule… Après tout c’est pas mon problème… Qu’est-ce qu’elle a l’autre pouffe à me regarder comme ça ?… Elle va y attraper… Qu’est-ce tu paries qu’elle va y attraper ?… Elle a une gueule à essayer de me piquer Christopher en plus… Tu trouves pas qu’elle a une gueule à essayer de me piquer Christopher ?…
Elle s’est levée. Avec une lenteur calculée. S’est approchée de la table, a dit quelque chose. A agrippé la fille par son chemisier, l’a soulevée, obligée à se lever. L’autre lui a lancé une gifle. Qu’Iliona lui a aussitôt rendue. Elles sont sorties…

Elle est revenue s’asseoir à côté de moi comme si de rien n’était. Tout juste était-elle un peu plus rouge. Vaguement décoiffée…
- Ah, ça fait du bien !… Comment ça fait du bien !… Même si… il y avait pas trop de répondant en face… Elle faisait pas vraiment le poids… C’était trop facile…
- Elle est où ?…
- Je sais pas… Sûrement en train de pleurnicher sur le parking parce que je lui ai fait bobo…
Elle a fait dépasser un petit bout de tissu de la poche de son jean…
- T’as vu ?…
- C’est quoi ?…
- Sa culotte…
- Tu lui as piquée ?… Comment t’as fait ?… Tu lui as enlevée ?…
- Non… Je l’ai obligée à me la donner… Sinon j’arrêtais pas… Je continuais à la tabasser… Elle a préféré… Comment c’est vexant qu’on te force à faire un truc pareil… J’adore…

La fille a réapparu. Elle avait pleuré. Son maquillage avait coulé. Une manche de son pull pendait lamentablement. La robe était couverte de taches de boue. Un genou avait saigné. Elle s’est dirigée, sans un regard pour Iliona, vers ses amies. Deux d’entre elles l’ont aussitôt entraînée aux toilettes…
- Non, mais t’as vu ça ?… Elle ose se repointer… Faut croire que ça lui a pas suffi… Je te vais lui en faire passer l’envie, moi !…
Dès qu’elles sont revenues, qu’elles ont été réinstallées, elle est allée se planter devant elles, a extirpé de sa poche la culotte qu’elle a jetée sur la table…
- Tiens, t’as oublié ça dehors tout à l’heure…
La fille s’est caché la figure dans les mains, levée d’un bond, enfuie…
- Tu viens ?… On y va, nous aussi ?…

- Et voilà !… Elles savent à quoi s’en tenir celles qui veulent me piquer Christopher…
- Elle a pas voulu te le piquer… Elle le connaît même pas…
- Oui, mais si elle l’avait connu elle aurait rien eu de plus pressé que d’essayer de me le souffler… Ca fait pas l’ombre d’un doute…

Qu’est-ce que je dois comprendre ?… Qu’il s’agit d’un avertissement ?… Que si, d’aventure, je m’avisais, quand Christopher sera dehors, de lui tourner autour je subirais le même sort ?… Peut-être. Sûrement même. Avertissement sans frais. Que je tente ma chance auprès de Christopher ça lui paraît de l’ordre du possible, voire du probable, et elle veut y mettre dès à présent le holà.  Mais que je parvienne à mes fins c’est, à ses yeux, inimaginable. Parfaitement incongru. Iliona est le centre du monde. Qui tourne autour de sa seule et unique petite personne. Que Christopher puisse me désirer, moi, alors qu’il l’aura, elle, à sa disposition, ça ne peut être que parfaitement invraisemblable. Quant à aller envisager qu’il pourrait me préférer !… Et pourtant quand je me remémore certaines des conversations que j’ai eues avec lui je me dis que j’aurais bien tort de partir battue. Et ce ne sont sûrement pas les pitoyables effets de manche d’Iliona qui vont m’impressionner. Il y a des mois que je ne me suis pas délicieusement blottie dans les bras d’un homme. Et je laisserais passer l’occasion ?… Qu’est-ce qu’elle s’imagine ?… Que je vais courir des risques inconsidérés – j’ai vérifié : se faire la complice d’un homme qui s’est évadé d’un centre peut valoir cinq ans de prison et douze mille sesterces d’amende – juste pour le plaisir de lui apporter des provisions, de faire la causette avec lui et de savoir qu’ils s’envoient tous les deux allègrement en l’air ?…