Mardi 1er Août 2034

Elle n’a rien eu de plus pressé, à peine arrivée, que de m’appeler. A l’évidence pour se justifier. Je n’étais pas allé m’imaginer qu’elle s’était enfuie à cause de ce qui s’était passé au moins ?… Non, parce qu’elle n’avait jamais fui devant qui que ce soit. Et elle ne fuirait jamais devant qui que ce soit. Simplement il était grand temps, si on voulait être opérationnelles le 1er Septembre, de se mettre sérieusement en mouvement. Faute de quoi on serait obligées de se jeter partout au dernier moment. Et elle avait ça en horreur… Quant aux autres dindes, là, elles ne perdaient rien pour attendre. Elles allaient lui payer ça. Cher. Très cher. Au moment qu’elle jugerait, elle, opportun…
- J’t’en dis pas plus… Tu verras par toi-même… Mais  je peux te dire qu’elles vont regretter le jour où elles sont nées...

Je ne verrai rien du tout. Elle ne remettra pas les pieds ici parce qu’à l’idée qu’elles puissent lui retomber dessus elle est morte de trouille. Je commence à la connaître depuis le temps. Elle brasse beaucoup de vent, mais s’en prendre à plus fort qu’elle ?… Dans ses rêves, oui… Dans les histoires qu’elle invente, oui... Mais dans la réalité !… Elle a reconnu elle-même, l’autre soir, en revenant du parking, que la fille n’avait pas de répondant, qu’elle « faisait pas le poids ». Et elle avait l’air, après coup, de le regretter. Sauf que ça se voyait, d’entrée de jeu, comme le nez au milieu de la figure et que c’est en réalité pour ça qu’elle a choisi celle-là… Et toutes celles auxquelles elle prétend avoir, ici ou là, mis des râclées étaient probablement du même tonneau. Si elles ont jamais réellement existé. Ce dont je doute de plus en plus…

 

 

 

 

23 heures

Christopher m’attendait avec impatience…
- Je crois que j’ai fait une connerie – et une belle – en  mettant Iliona dans le coup…
- Parce que ?…
- Parce que mon projet ne pourra aboutir que si rien n’en transparaît… Et, entre nous, je me demande si elle est vraiment capable de tenir sa langue… J’étais en ligne avec elle tout à l’heure… Et elle m’a semblé si exaltée, si excessive que…
J’ai éclaté de rire…
- Oh, non, elle dira rien… Non… A personne…
- Tu crois ?…
- Je crois pas… Je suis sûre… Et tu sais pourquoi ?… Parce qu’elle n’a pas du tout l’intention de te partager avec qui que ce soit… Pas question que d’autres filles t’approchent… Tu peux t’attendre à ce qu’elle te mette sous cloche…
- Hein ?!… Oui, mais alors ça il n’en est pas question… Pas question que je reste bouclé vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans un appartement… Si c’est pour échanger une prison contre une autre !… Je veux bien prendre des risques, mais à condition que ça en vaille vraiment la peine… A condition que je puisse aller et venir à mon gré… Sentir le soleil sur ma peau… Le vent dans mes cheveux… Et voir des femmes… Des femmes… Des femmes… Les croiser… Leur sourire…
- Tu vas provoquer des émeutes… Et on aura tôt fait de te remettre le grappin dessus…
- Pas si je m’habille comme elles… Si je me fonds au milieu d’elles…
- A un moment ou un autre forcément…
- Ca fait rien… Ca m’est égal… J’aurai au moins eu ce bonheur-là… Même s’il ne doit pas durer… Et il ne durera pas… Mais quelle importance maintenant ?…

 

 

 

 

Mercredi 2 Août 2034

Elle est venue tranquillement à ma rencontre, sur la place, s’est arrêtée à ma hauteur et a attendu, tête basse. Mon bon vouloir. Des beignes si le cœur m’en disait. Ou autre chose. Tout ce que je voulais. A moi de décider. Un sentiment de bonheur intense m’a envahie. Elle était vivante. Il ne lui était rien arrivé. Je n’étais pas responsable de quoi que ce soit. Et puis, presque aussitôt, j’ai été prise d’une rage folle. Elle était qui, elle, pour m’avoir obligée à m’inquiéter comme ça ?… Pour disparaître et réapparaître comme bon lui semblait… Elle se prenait pour qui ?… Je l’ai attrapée par un bras, furieusement secouée…
- Tu sors d’où ?… Où t’étais passée ?…
Elle a pris son air de chien battu…
- C’est à cause de l’autre, là, la fille qu’est partie… Je voulais pas…
- Tu voulais pas quoi ?…
- La voir…
- Tu voulais pas la voir !… Non, mais je rêve là… Je rêve… Est-ce que c’est à toi de décider de quoi que ce soit ?… Eh bien ?!… Réponds !…
- Non…
- Et comment tu sais qu’elle est partie ?…
- Ben parce que…
- Parce que tu nous as espionnées… C’est ça, hein ?… De quel droit ?… Eh bien tu sais pas, puisque c’est comme ça, tu te casses… Je veux plus te voir… Jamais…
Les larmes lui sont montées aux yeux…
- Je vais aller où ?… Je vais faire quoi ?…
Elle a joint les mains…
- Ne me laissez pas !… S’il vous plaît, ne me laissez pas !… Je ferai ce que vous voudrez… Tout ce que vous voudrez…
Et dans un souffle…
- Je suis à vous… Toute entière à vous… Je peux pas vivre sans vous… Punissez-moi !… Battez-moi !… Tant que vous voulez… Mais gardez-moi !… Je vous en supplie, gardez-moi !…
- Bon… Pour cette fois-ci – et c’est la dernière – je veux bien accepter de passer l’éponge…
Un sourire ravi l’a illuminée…
- Mais à une condition : tu vas d’abord aller te mettre, chez elle, au service d’Iliona… Tout le temps que je jugerai nécessaire…
- Mais…
- C’est à prendre ou à laisser… Tu sais où est la gare ?… - Oui…
- Eh bien, va !… On t’attendra à l’arrivée… Elle en a pris la direction sans un mot, la tête basse, les épaules voûtées…