Dimanche 6 Août

Grand mère a été hospitalisée cette nuit. A quatre heures. C’est Zaza, par terre, sur la descente de lit, qui l’a entendue geindre en-dessous et qui m’a réveillée. Elle se plaignait que quelque chose lui écrasait la poitrine, la lui broyait dans un étau. Les secours ont mis vingt minutes pour arriver. Vingt minutes qui m’ont paru interminables. On l’a branchée. Et on l’a emmenée. On n’a jamais voulu que je l’accompagne. J’ai passé le reste de la nuit à tourner et à virer comme une lionne en cage avant de sombrer, ivre de sommeil, sur le coup de huit heures du matin…

 

 

 

 

17 heures

On me l’a laissée voir. Pas longtemps. Pour ne pas la fatiguer. Elle est méconnaissable. Cireuse avec de gigantesques cernes noirs sous les yeux. Mais l’opération, à ce qu’on m’a dit, s’est bien passée. Ils vont la garder une quinzaine de jours et puis ils l’enverront passer un mois en maison de repos. Du coup, moi, je ne sais plus quoi faire. Rester ?… Toute seule dans cette grande maison ?… Je n’en ai pas la moindre envie... Partir ?… Qui ira lui rendre visite à l’hôpital ?… Je n’ai pas le cœur à l’abandonner au moment où elle a le plus besoin de moi. Et puis de toute façon il va y avoir Valentine. Qui va venir me rejoindre. La deuxième semaine d’Août elle m’avait dit. On y est. J’attends son coup de fil d’un moment à l’autre…

 

 

 

 

22 heures

Je l’ai eue au téléphone Valentine. Elle ne sait pas quand elle pourra. Ni même SI elle pourra. Sa mère à elle ne va pas très bien non plus. Et c’est un euphémisme. Il ne lui est pas possible de la laisser dans l’état actuel des choses. Décidément !… Quand ça s’y met !… Et l’autre, là, qui jubile intérieurement. Elle fait tout pour le cacher, elle promène partout un petit air éploré, compatissant, mais elle jubile. Ca se voit. Ca se sent. Elle n’arrête pas de jubiler. Et ça m’insupporte. Qu’est-ce qu’elle se figure ?… Que ça va changer quoi que ce soit pour elle ?… Ca va rien changer du tout. Elle va prendre la porte pareil. Pas tout de suite, non : je n’ai pas la moindre envie de rester toute seule. Mais elle la prendra. Et ce sera définitif. Sans aucun espoir de retour…

 

 

 

 

Lundi 7 Août 2034

L’Apocalypse !… Un spectacle de désolation. Toitures arrachées. Pylônes renversés. Arbres couchés. Et encore !… Ce n’est que ce que je vois de la fenêtre de ma chambre. Je n’ai pas encore eu le courage de m’aventurer dehors. Impossible d’avoir des nouvelles. Pas d’électricité. Pas de télé. Pas de radio. Mon portable a bien encore de la batterie, mais Internet est inaccessible. Et grand mère ?… Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé. Comme s’il y avait besoin de ça !… En plus. J’ai pensé à elle toute la nuit. On n’a pas fermé l’œil. Comment aurait-on pu ? J’ai laissé Zaza monter avec moi dans le lit. On s’est blotties l’une contre l’autre. Sans bouger. Le dos rond. C’est ce que font les animaux – je l’ai lu – en présence d’un danger auquel il leur est impossible de se soustraire…

 

 

 

 

Midi

Tout le monde – tout le quartier – a passé la matinée dehors. On a constaté les dégâts. Parlé. Essayé de se rassurer. Il paraît que les vents ont dépassé, par endroits, 200 kms/heure. Que du côté de Mont-de-Marsan c’est la désolation. Un véritable champ de ruines. La tempête – puisqu’il faut bien l’appeler par son nom – a tout ravagé sur une ligne qui va de Nantes à Bilbao. Les informations dont on dispose sont fragmentaires et contradictoires. Et de toute façon, dans l’état actuel des choses, invérifiables. Les services de la voirie – on les voit, on les entend – sont à l’œuvre pour dégager les routes au plus vite. Avant ce soir je devrais normalement pouvoir rendre visite à grand mère. A condition qu’elle se trouve toujours à l’hôpital. Qui a été endommagé. Il menacerait de s’effondrer. Certains malades auraient été transportés à Arcachon et à Royan. D’autres auraient été déplacés dans des locaux où ils courraient beaucoup moins de risques. Un groupe électrogène sera mis à la disposition du quartier dans la journée de façon à ce qu’on puisse sauvegarder le contenu des congélateurs, avoir de l’eau chaude, recharger les batteries des téléphones et des ordinateurs portables. Même si ça risque de ne pas servir à grand chose : la plupart des relais sont sérieusement endommagés et il faudra plusieurs jours pour les remettre en état. Quant à Internet personne ne sait le temps qu’il faudra…