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Par francois-fabien le mardi 30 mars 2010, 07:36 - Histoires du futur - Lien permanent
Jeudi
10 Août 2034
Tout revient progressivement à la normale. Très progressivement. On peut
circuler. Les stations-services sont correctement approvisionnées. Les grandes
surfaces aussi. Les plus importantes se sont équipées de groupes électrogènes
qui leur permettent de fonctionner dans de bonnes conditions. J’ai pu voir
grand mère. Pas très longtemps. Si physiquement elle va bien, psychologiquement
c’est loin d’être le cas. Elle se croit en 1999 et n’arrête pas de réclamer
grand père mort depuis vingt-cinq ans. Les médecins pensent que ce sont
peut-être les conséquences de l’anesthésie couplées avec les récents
événements… Ils estiment que ça devrait passer assez rapidement.
Normalement…
Depuis dimanche Zaza dort avec moi. Je n’ai pas eu le cœur de la faire redescendre par terre. Et puis je dois bien reconnaître que, pour le moment, ça m’arrange. J’ai besoin d’une présence physique – n’importe laquelle – d’une chaleur rassurante contre ma peau. C’est la seule qui soit là et je ne suis pas actuellement en mesure de faire la fine bouche. Elle, elle est manifestement ravie. Elle n’en espérait pas tant. Elle passe la nuit à se blottir contre moi, à en frissonner de bonheur. Je fais mine de ne m’apercevoir de rien. On passe les journées ensemble. Sans ordi, sans télé on est complètement démunies. Désoeuvrées. On erre de ci de là. Sans but. Tout – ou presque – est en ruines. Ca nous sape le moral. On rentre. On s’affale sur le canapé. J’exige d’elle qu’elle me distraie. Comme elle veut. Qu’elle se débrouille. Elle le fait. Elle me parle. Elle a une culture phénoménale. Sans jamais être ennuyeuse. Elle peut même être passionnante quand elle veut. Ca m’exaspère d’être obligée de le reconnaître. Je la punis pour ça. Elle est heureuse. Elle en redemande…
Dimanche 13 Août 2034
Je me suis relue. Ce journal tout d’une traite. Et une constatation. Une
évidence. Peu à peu, tout doucement, je me suis complètement détournée de ce à
quoi nous étions toutes collectivement confrontées ( la toute récente tempête
mise à part ) pour ne plus me préoccuper que de ma petite existence à moi. Que
de Valentine. Que de Christopher. Que d’Iliona. Que de Zaza. Ce n’est en aucun
cas une excuse, mais… je ne suis pas la seule. Il y a peu encore toutes les
conversations tournaient systématiquement autour de la situation, du virus, du
confinement des hommes, de la nouvelle donne politique, des perspectives
d’avenir, etc… Plus maintenant. Tout se passe comme si on voulait toutes
oublier. Ou comme si on en avait définitivement pris notre parti. Ce sont des
sujets qui, au quotidien, ne sont pratiquement plus jamais abordés. Par
personne. Le faire aurait quelque chose d’incongru. Désintérêt ?…
Sentiment d’impuissance ?… Volonté délibérée d’ignorer une réalité sur
laquelle il nous est impossible d’avoir prise ?… Un peu de tout ça sans
doute. On dirait que tout s’est définitivement figé. Que l’avenir ne pourra
plus jamais être autre chose qu’une réplique grimaçante du présent. Impossible
de l’imaginer – de l’espérer – différent. Pas étonnant que Christopher soit
prêt à tout pour qu’il se passe quelque chose. N’importe quoi. Coup de pied
salutaire dans la fourmilière. Indispensable pour se prouver qu’on vit… A quand
mon tour ?…
On vit finalement avec le virus comme s’il s’agissait d’une fatalité. Comme s’il ne devait jamais être éradiqué. Et s’il ne devait effectivement jamais l’être ?… Si les chercheuses qu’on nous montre parfois à l’œuvre dans les laboratoires avaient pour mission de ne jamais rien trouver ?… Parce que, à supposer qu’on découvre enfin un vaccin contre ce fichu virus, il se passerait quoi ?… On serait nombreuses à vouloir – à exiger – un retour à la situation antérieure. Que les hommes retrouvent, en nombre, la place qui était la leur. Qu’on en revienne à l’alimentation qui était la nôtre avant. A base de vraies plantes. Et d’animaux. Ca nous mènerait inéluctablement à la catastrophe. Parce que les besoins en eau – une eau qui fait déjà cruellement défaut, qui doit encore être rationnée un peu plus encore dès le mois prochain – exploseraient et ne pourraient évidemment pas être couverts. Il en irait de notre survie. De la survie de l’espèce humaine.
On peut donc supposer qu’on a fait délibérément le choix, dans les hautes sphères dirigeantes mondiales, de ne pas se débarrasser du virus. Qui sert d’alibi. Qui permet de maintenir le nombre d’êtres humains dans des limites raisonnables. Parce que, au bout du compte, qui a la maîtrise totale de la natalité ?… Nos dirigeantes. En théorie n’importe quelle femme est libre de faire le choix de la maternité, mais qu’en est-il en réalité ? On n’insémine pas sur simple demande. Il y a toutes sortes de barrages à franchir. D’examens à subir. D’autorisations à obtenir. Contrairement à ce qui se passait dans les tout premiers mois où on nous encourageait tant et plus – et presque fébrilement – à sauter le pas. Tout est sans doute très soigneusement planifié. On se contente d’assurer le renouvellement des générations féminines. Et peut-être même pas. Quant aux hommes, qui n’auront plus finalement qu’un simple rôle de reproducteurs, probablement a-t-on décidé d’en réduire le nombre à ce qui est strictement nécessaire pour qu’ils remplissent au mieux leur fonction. C’est sans doute la solution de sagesse. Dans l’intérêt général. Tout se passe dans l’ombre ?… Derrière notre dos ?… C’est le seul moyen d’éviter les sempiternels débats qui paralysent toute action…. Et alors oui… Oui… Il faut probablement s’attendre à vivre très longtemps encore avec un virus officiellement invincible…