Mardi 15 Août 2034

Pour nous qui avons vécu autre chose avant l’apparition du virus la perspective de voir la situation actuelle perdurer n’est pas spécialement réjouissante. Mais qu’en sera-t-il dans 30 ou 50 ans pour celles qui viendront après nous et qui n’auront connu que ce que nous connaissons aujourd’hui ?… Qui ne se seront jamais blotties dans les bras d’un homme ?… Qui n’auront jamais croqué dans une pomme cueillie directement sur l’arbre ?… Qui ne se seront jamais fait de boucles d’oreilles avec des cerises ?… Est-ce que ça leur manquera ?… Evidemment pas… Sans doute en auront-elles entendu parler, mais ce sera si éloigné de leur quotidien qu’elles ne pourront se représenter que de façon très approximative ce dont il s’agissait. Comment pourraient-elles avoir la nostalgie de ce qu’elles n’ont pas connu ?… Se nourrir de substituts alimentaires, connaître l’amour ou l’extase dans les bras d’autres femmes ce sera aussi naturel pour elles que tout ce qui allait parfaitement de soi pour nous il y a encore un an…

C’est tout un monde qui est en train de mourir avec nous. Dont personne n’avait jamais pensé qu’il pourrait disparaître. Qui ne ressuscitera pas. Que nous serons de moins en moins nombreuses à avoir connu. Dont nous serons de moins en moins nombreuses à garder la nostalgie. Et ça fait froid dans le dos. Et c’est absolument terrifiant. Et en même terriblement rassurant. Parce qu’il faut que tout continue. Fût-ce au prix de la disparition de tout ce qui a été essentiel pour nous…

 

 

 

 

Mercredi 16 Août 2034

Finalement ce que ça signifie, entre autres, tout ça, si mes raisonnements sont justes – et je suis convaincue qu’ils le sont – c’est que jamais plus je ne tiendrai un homme dans mes bras. Jamais plus sa peau contre la mienne. Ma tête dans son cou. Nos baisers. Nos corps à corps. Nos matins épuisés. Jamais plus. A moins que… Christopher. Christopher, oui !… A l’automne. Christopher… En sachant que ce sera très vraisemblablement le dernier. Qu’après il n’y en aura plus jamais d’autre…

 

 

 

 

18 heures

Valentine arrive demain. Sa mère est décédée. Sans un mot Zaza a rassemblé ses quelques affaires. Je n’ai pas cherché à la retenir…

 

 

 

 

Jeudi 17 Août 2034

On a sauté en larmes dans les bras l’une de l’autre. Je suis folle de joie…

 

 

 

 

Mardi 22 Août 2034

Elle est repartie. Et je me sens incroyablement soulagée. Un cauchemar ces cinq jours. Ce n’était pas elle. Ce n’était pas la Valentine avec qui j’ai vécu et partagé tant de choses. La Valentine forte comme un roc, rassurante, apaisante, sur laquelle je me suis si souvent appuyée quand je partais à la dérive. Elle s’était déshabitée. Absente d’elle-même. Ailleurs. Et moi complètement désemparée – démunie – devant cette étrangère que je ne savais pas où ni comment rejoindre. Qui n’en avait manifestement pas vraiment envie. Que même mes caresses importunaient. Qui me repoussait… « - Plus tard !… Une autre fois… » Mais c’était comme si ça voulait dire «  Plus jamais… »… J’ai essayé de la pousser dans ses derniers retranchements…
- Qu’est-ce que tu nous fais là ?… Tu cherches à te punir de la mort de ta mère, c’est ça ?…
Elle s’est contentée de sourire. Pendant cinq jours elle s’est contentée de sourire et de hausser les épaules. Sans jamais donner prise sur elle…

Elle l’a décidé ce matin. Sans que rien ait pu le laisser prévoir…
- Je rentre… Ca vaut mieux…
Ca valait mieux, oui !… Avant qu’il ne soit trop tard. Qu’on ne se soit toutes les deux irrémédiablement perdues. Si ce n’est déjà fait. Je ne sais pas. Je ne sais plus. C’est incroyable ce que ces quelques jours ont pu provoquer comme dégâts. J’ai peur de ne plus avoir envie de vivre quoi que ce soit avec elle. Et je m’en veux. Je m’en veux de ne plus en avoir envie. Je m’en veux de ne pas avoir su trouver les mots qu’il aurait fallu pour la ramener. Pour la remettre en elle. Et je ne comprends pas. A cause de la mort de sa mère tout ça ?… A moins qu’elle n’ait été le facteur déclenchant de quelque chose qui se trouvait déjà là, à l’état latent, depuis longtemps ?… Depuis toujours ?… Depuis le virus ?… Valentine si forte… Si tranquille… Si sereine… Pour dissimuler quoi ?… Pour se cacher quoi ?…