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Par francois-fabien le mardi 13 avril 2010, 05:49 - Histoires du futur - Lien permanent
Mardi 29 Août 2034
J-2… Si tout se passe bien, après-demain, à cette heure-ci, Christopher sera
sur le point de quitter le centre. Et nous sur le point d’aller l’attendre
derrière le mur d’enceinte, à hauteur du troisième réverbère. Le schéma qu’il
nous a adressé – par la poste, pour éviter une éventuelle interception – est
parfaitement clair. Et lui étrangement calme. Je l’admire : à sa place,
moi… Mais il faut dire qu’il n’a pas vraiment le choix : qu’il modifie ses
habitudes, qu’il fasse preuve de fébrilité ou d’excitation et il va attirer
l’attention sur lui… Au risque de tout faire capoter… Ce qu’il redoute surtout
à l’heure actuelle, c’est que nous arrivions trop tôt au rendez-vous, Iliona et
moi, par peur d’être en retard…
- Et une voiture qui stationnerait trop longtemps là apparaîtrait vite comme
suspecte… Alors dix heures du soir, hein, les filles !… Ni avant ni après…
Je compte sur vous… Il peut… On sera pile poil à l’heure… Ca fait pas l’ombre
d’un doute…
16 heures
On s’était donné rendez-vous, Iliona et moi, à l’appartement qu’elle a loué
pour Christopher. Il faut bien reconnaître que son choix est assez judicieux.
Le coin est tranquille et discret. Il y a de grands arbres qui masquent une
bonne partie de la façade. Le logement qui jouxte celui qu’il habitera est
occupé par une vieille fille à moitié sourde… Les portes des deux autres, sur
le même palier, sont relativement éloignées et leurs occupantes, d’après
Iliona, ne sont vraiment pas du style à se préoccuper de ce que font leurs
voisines. Ce qui reste malgré tout à confirmer. On a parfois des surprises. Et
il nous faut impérativement rester sur nos gardes. Le danger vient, le plus
souvent, de là où on ne l’attend pas…
En tout cas il ne risque pas de mourir de faim : elle lui a constitué
d’invraisemblables réserves de victuailles. Ni de s’ennuyer : musique,
livres, revues, films, jeux. Là aussi les stocks sont impressionnants. Par
contre pas de téléphone…
- Qui veux-tu qu’il appelle ?… Il serait aussitôt grillé.
Ni de connexion Internet…
- Il finirait forcément, un jour ou l’autre, par chercher à entrer en contact,
sous sa véritable identité, avec untel ou untel… Et ce serait la fin de
l’aventure… Mieux vaut lui éviter les tentations… Elle n’a seulement pas pris
la peine de lui demander son avis. Ni même de le mettre au courant. C’est comme
ça. Un point c’est tout… Et il ne lui vient seulement pas à l’idée qu’il
pourrait ruer dans les brancards. Ce qu’il fera inéluctablement. D’autant
qu’elle est revenue sur la fameuse question des sorties. Pas question, selon
elle, qu’il mette le nez dehors. Ni même à la fenêtre : ce serait beaucoup
trop dangereux. Quelqu’un pourrait l’apercevoir. Pas question non plus qu’il
fasse le moindre bruit quand il sera seul…
- Mais c’est pas possible !…
- Il faudra bien que ça le soit… T’imagines si une voisine appelle le poste de
police parce qu’elle a entendu du bruit chez nous en notre
absence ?…
C’est bien ce que je soupçonnais : on va lui faire quitter une prison pour
une autre, beaucoup plus contraignante encore. En ce qui me concerne je vais
donc avoir, à l’évidence, tout intérêt à me démarquer d’Iliona. A ce que ce
soit elle qui apparaisse comme l’intraitable garde-chiourme. Et moi comme la
complice compréhensive et ouverte qui adoucit systématiquement, autant que
faire se peut, ses « conditions de détention »… Jusqu’au jour où…
Mais c’est une autre histoire…
22 heures
J’ai été brusquement prise de panique à l’idée qu’il suffirait d’un minuscule
petit grain de sable pour que la machine s’enraye et que tout échoue
lamentablement. Je me suis tellement investie ces derniers temps dans ce projet
– au point de ne plus vivre, sans toujours m’en rendre forcément compte, qu’à
travers lui – que je ne supporterais pas de le voir avorter. Mais, en même
temps, il y a – bizarrement – quelque chose en moi qui ne peut s’empêcher
d’espérer qu’au dernier moment un événement quelconque va se produire et venir
tout remettre en question. Pour que rien ne bouge. Pour que rien ne change.
Pour que je puisse me replier sur mon petit univers égoïste rassurant qui, si
notre entreprise se trouve couronnée de succès, va être irrémédiablement
bouleversé sans que je puisse pour le moment savoir ni exactement comment ni
avec quelles conséquences… Comment peut-on vouloir comme ça, avec autant de
détermination, à la fois une chose et son contraire ?… Ah, on est
compliqués, nous, les humains !…
Si seulement je pouvais au moins dialoguer avec Christopher !… Mais c’est
totalement exclu. Parce que les services de police n’auront rien de plus
pressé, aussitôt qu’ils auront constaté sa disparition, que de se mettre à la
recherche d’indices. Or un ordinateur conserve la mémoire de tout ce qui s’y
est fait cinq jours durant… Après, en vertu des lois de 2028 sur la protection
de la vie privée, il est impossible d’y retrouver quoi que ce soit. La
destruction est automatique. Et définitive. Entrer maintenant en contact avec
lui ( il nous l’a formellement, et à juste titre, « interdit » ) ce
serait les mettre sur sa piste et nous condamner inéluctablement à l’échec… Et
nous placer toutes les deux, Iliona et moi, en très fâcheuse
posture…