Mardi 29 Août 2034

J-2… Si tout se passe bien, après-demain, à cette heure-ci, Christopher sera sur le point de quitter le centre. Et nous sur le point d’aller l’attendre derrière le mur d’enceinte, à hauteur du troisième réverbère. Le schéma qu’il nous a adressé – par la poste, pour éviter une éventuelle interception – est parfaitement clair. Et lui étrangement calme. Je l’admire : à sa place, moi… Mais il faut dire qu’il n’a pas vraiment le choix : qu’il modifie ses habitudes, qu’il fasse preuve de fébrilité ou d’excitation et il va attirer l’attention sur lui… Au risque de tout faire capoter… Ce qu’il redoute surtout à l’heure actuelle, c’est que nous arrivions trop tôt au rendez-vous, Iliona et moi, par peur d’être en retard…
- Et une voiture qui stationnerait trop longtemps là apparaîtrait vite comme suspecte… Alors dix heures du soir, hein, les filles !… Ni avant ni après… Je compte sur vous… Il peut… On sera pile poil à l’heure… Ca fait pas l’ombre d’un doute…

 

 

 

 

16 heures

On s’était donné rendez-vous, Iliona et moi, à l’appartement qu’elle a loué pour Christopher. Il faut bien reconnaître que son choix est assez judicieux. Le coin est tranquille et discret. Il y a de grands arbres qui masquent une bonne partie de la façade. Le logement qui jouxte celui qu’il habitera est occupé par une vieille fille à moitié sourde… Les portes des deux autres, sur le même palier, sont relativement éloignées et leurs occupantes, d’après Iliona, ne sont vraiment pas du style à se préoccuper de ce que font leurs voisines. Ce qui reste malgré tout à confirmer. On a parfois des surprises. Et il nous faut impérativement rester sur nos gardes. Le danger vient, le plus souvent, de là où on ne l’attend pas…



En tout cas il ne risque pas de mourir de faim : elle lui a constitué d’invraisemblables réserves de victuailles. Ni de s’ennuyer : musique, livres, revues, films, jeux. Là aussi les stocks sont impressionnants. Par contre pas de téléphone…
- Qui veux-tu qu’il appelle ?… Il serait aussitôt grillé.
Ni de connexion Internet…
- Il finirait forcément, un jour ou l’autre, par chercher à entrer en contact, sous sa véritable identité, avec untel ou untel… Et ce serait la fin de l’aventure… Mieux vaut lui éviter les tentations… Elle n’a seulement pas pris la peine de lui demander son avis. Ni même de le mettre au courant. C’est comme ça. Un point c’est tout… Et il ne lui vient seulement pas à l’idée qu’il pourrait ruer dans les brancards. Ce qu’il fera inéluctablement. D’autant qu’elle est revenue sur la fameuse question des sorties. Pas question, selon elle, qu’il mette le nez dehors. Ni même à la fenêtre : ce serait beaucoup trop dangereux. Quelqu’un pourrait l’apercevoir. Pas question non plus qu’il fasse le moindre bruit quand il sera seul…
- Mais c’est pas possible !…
- Il faudra bien que ça le soit… T’imagines si une voisine appelle le poste de police parce qu’elle a entendu du bruit chez nous en notre absence ?…
C’est bien ce que je soupçonnais : on va lui faire quitter une prison pour une autre, beaucoup plus contraignante encore. En ce qui me concerne je vais donc avoir, à l’évidence, tout intérêt à me démarquer d’Iliona. A ce que ce soit elle qui apparaisse comme l’intraitable garde-chiourme. Et moi comme la complice compréhensive et ouverte qui adoucit systématiquement, autant que faire se peut, ses « conditions de détention »… Jusqu’au jour où… Mais c’est une autre histoire…

 

 

 

 

22 heures

J’ai été brusquement prise de panique à l’idée qu’il suffirait d’un minuscule petit grain de sable pour que la machine s’enraye et que tout échoue lamentablement. Je me suis tellement investie ces derniers temps dans ce projet – au point de ne plus vivre, sans toujours m’en rendre forcément compte, qu’à travers lui – que je ne supporterais pas de le voir avorter. Mais, en même temps, il y a – bizarrement – quelque chose en moi qui ne peut s’empêcher d’espérer qu’au dernier moment un événement quelconque va se produire et venir tout remettre en question. Pour que rien ne bouge. Pour que rien ne change. Pour que je puisse me replier sur mon petit univers égoïste rassurant qui, si notre entreprise se trouve couronnée de succès, va être irrémédiablement bouleversé sans que je puisse pour le moment savoir ni exactement comment ni avec quelles conséquences… Comment peut-on vouloir comme ça, avec autant de détermination, à la fois une chose et son contraire ?… Ah, on est compliqués, nous, les humains !…

Si seulement je pouvais au moins dialoguer avec Christopher !… Mais c’est totalement exclu. Parce que les services de police n’auront rien de plus pressé, aussitôt qu’ils auront constaté sa disparition, que de se mettre à la recherche d’indices. Or un ordinateur conserve la mémoire de tout ce qui s’y est fait cinq jours durant… Après, en vertu des lois de 2028 sur la protection de la vie privée, il est impossible d’y retrouver quoi que ce soit. La destruction est automatique. Et définitive. Entrer maintenant en contact avec lui ( il nous l’a formellement, et à juste titre, « interdit » ) ce serait les mettre sur sa piste et nous condamner inéluctablement à l’échec… Et nous placer toutes les deux, Iliona et moi, en très fâcheuse posture…