Mercredi 27 Septembre 2034

 

Je l’ai – enfin ! – eu au téléphone. Il ne va pas trop mal. Même s’il a hâte – tout comme moi – que nous puissions être dans les bras l’un de l’autre il ne semble pas souffrir vraiment de sa solitude forcée…
- Qu’est-ce tu fais ?… Tu sors ?… Tu vas te promener ?…
- Un peu… Pas tellement… Non… Jamais j’aurais pensé habiter dans une maison comme ça, moi !… C’est un château !… Un palace… Alors j’en profite… Une chambre… Puis une autre… La verte… La bleue… La pastel… Je déménage… J’arrête pas de déménager… J’ai que l’embarras du choix… Et puis il y a le parc… Avec ses coins et ses recoins… J’y fais toutes sortes de découvertes. Sans compter le grenier. Qui regorge de trésors dans lesquels Zaza m’a autorisé à fouiller à ma guise. Ce sont trois ou quatre générations qui ont entassé là leurs souvenirs, tout ce qui, à un moment ou à un autre, a compté pour elles et dont elles n’ont pas eu le cœur de se débarrasser… Je plonge avec elles dans un passé d’autant plus émouvant qu’il est désormais révolu… Tant de choses qui n’ont plus le moindre sens… Ca te met le cœur au bord des lèvres…

 

 

 

 

17 heures

 

Iliona m’est tombée dessus entre deux cours…
- Faut le dire si t’en as rien à foutre !…
- Rien à foutre, mais de quoi ?…
- De ce qu’est devenu Christopher…
- Mais non, mais…
- Eh ben on dirait pas !…
- Qu’est-ce que j’y peux, moi, s’il a disparu ?… Tu veux que je fasse quoi ?… Que je le cherche où ?… De toute façon il est assez grand pour savoir où nous trouver s’il en a envie…
- Je veux savoir où il est…
- Ca va t’avancer à quoi ?… Tu vas quand même pas le forcer à revenir…
- Le forcer, non… Mais il reviendrait… Je suis sûre qu’il reviendrait… Encore faudrait-il que je mette d’abord la main dessus…
- Tu disais qu’il était chez Raphaëlle…
- Il y est pas… Et il y en a plus d’une vingtaine des filles chez qui il pourrait être… Alors si tu m’aides pas…

 

 

 

 

22 heures

 

Zaza a applaudi des deux mains…
- Ca y est alors !… C’est que ça y est !… Elle ne vous soupçonne plus… Ou presque plus… Elle va chercher ailleurs… Vous allez pouvoir avoir les coudées beaucoup plus franches et aller enfin là-bas…
Elle a beaucoup insisté pour que je collabore avec elle…
- Faites semblant !… Sinon, un jour ou l’autre, ils reviendront sur vous ses soupçons… Forcément… Et puis ça va vous permettre de garder un œil sur ce qu’elle fait… Sur ce qu’elle manigance… Sur ses plans et ses projets… Elle a raison… Evidemment qu’elle a raison…

 

 

 

 

Vendredi 29 Septembre 2034

 

On a passé la nuit ensemble. Une nuit de folie. Une nuit de ferveur. Il m’a mise dans un état !… Je ne peux pas m’empêcher de me dire – et de me répéter – que je suis la seule… Je suis la seule, à des centaines de kilomètres à la ronde, à pouvoir serrer un homme dans mes bras. A pouvoir me blottir contre lui. Ca me donne le vertige. Ce matin, en revenant de là-bas, je regardais les femmes que je croisais. Elles vaquaient à leurs occupations, indifférentes et pressées. Pas une, pas une seule, n’avait connu cette nuit le même bonheur que moi… Il y en avait pourtant qui en avaient rêvé, qui s’étaient convoqué un partenaire de chimère dans les bras duquel elles s’étaient fièvreusement abandonnées. Elles s’étaient réveillées avec, dans la bouche, le goût amer des plaisirs imparfaits. De ceux qu’on aurait voulu autres que ce qu’ils ont été… Pas moi. J’ai été comblée. Plus que comblée. Un bonheur profond – ineffable – m’a envahie. Et j’ai éprouvé soudain l’impérieux besoin de le faire partager, là, sur le trottoir. Qu’on sache. Qu’on m’envie. Je me suis mise à hurler… « - J’ai eu un homme cette nuit. J’ai un homme. A moi. A moi toute seule. »… Sans pouvoir m’arrêter… « - Un homme… Oui… Un homme… »… On m’a jeté des regards stupéfaits. Incrédules. Ironiques. On s’est tapé le front du doigt. On m’a évidemment prise pour une folle. Quelqu’une à qui l’absence de mâle était montée au cerveau. Et c’est tant mieux. J’ose à peine imaginer ce qui se serait passé si on avait ajouté foi une seule seconde à mes « élucubrations »… J’aurais pu être dans de beaux draps… Et lui avec… Il faut absolument que je me maîtrise. Je sais bien que tout le monde est à cran. Il y a de quoi. On le serait à moins. Mais j’ai le devoir, plus que les autres, de me contrôler. Parce qu’il n’y a pas que moi que mes sottises sont susceptibles de mettre en danger. Il y a lui. Surtout lui. Je n’ai pas le droit…