21 Février

Je suis furieuse, mais alors là furieuse d’une force ! Parce que… tout à l’heure je passe chercher du papier, pour mon imprimante, dans le bureau de Bertrand, le mec de ma mère ( j’arrive toujours pas à dire mon beau-père… et de toute façon ils sont pas mariés). Son ordi est allumé. Et réclame obstinément le mot de passe. Par jeu, j’essaie sa date de naissance… celle de ma mère… le nom de son ancien lycée… celui de notre rue… le numéro d’immatriculation de sa voiture… et, pour finir, le numéro de la mienne. Et là, non, mais j’y crois pas, ça s’ouvre. Bon. C’est pas ce que j’ai fait de mieux, je sais. Mais c’était trop tentant. Au-dessus de mes forces. J’ai pas pu résister. Et j’ai fouiné. Rien de bien intéressant en fait. Des factures. Des notes pour son boulot. Des lettres. J’allais m’en aller quand… une intuition… Et s’il y avait des dossiers cachés ? J’ai jeté un œil… Il y avait… Des centaines de videos. Si c’est pas des milliers. Dans un dossier intitulé « ELLE » Qui c’était cette « ELLE » ? J’en ai ouvert une… Vite fait… Deux… Trois… Dix… Eh bien cette « ELLE » c’est moi ! Oui, moi… Moi en train de lire dans un transat dehors… D’écosser les petits pois dans la cuisine… De regarder la télé au salon… De monter dans ma voiture. D’en descendre. Moi ! Moi ! Moi ! Dans tout un tas d’occupations sans le moindre intérêt. C’est quoi ce délire ? Il est amoureux de moi, c’est ça, à me tirer le portrait comme ça à tout bout de champ ? Un type de son âge ! S’enticher d’une gamine de 22 ans, mais ça tient pas debout ! N’empêche… n’empêche que je ne vois pas, pour le moment, d’autre explication. Et que ça me fait chier. Ca me fait vraiment chier. Non pas qu’il soit amoureux de moi, non, ça j’en ai rien à battre. Mais de pas pouvoir faire un pas dans la maison ou dans le jardin sans être aussitôt fliquée. Oh, mais ça va y avoir explication ! Et pas plus tard que tout à l’heure. À table. Pas question de laisser passer un truc pareil, ah non, alors !...

21 heures

Il n’y a pas eu explication. À cause de ma mère. Déjà qu’ils s’entendent pas terrible en ce moment tous les deux. Alors si en plus je soulève ce lièvre-là ! Je tiens pas du tout à être la cause de quoi que ce soit. Et qu’elle me le reproche jusqu’à la fin de mes jours. Ou des siens. D’autant que, telle que je la connais, ça va forcément être de ma faute. Avec ma soi-disant manie de faire du charme à tous les mâles qui passent à ma portée. Non. Faut impérativement la laisser en-dehors de tout ça, c’est clair…

Et, du coup, le problème reste entier. Quoi faire ? Lui en parler à lui en tête à tête ? Lui demander d’arrêter ? Qu’est-ce qui me dit qu’il le fera ? Il me jurera ses grands dieux que oui. Évidemment. Et il continuera. Il virera tout de son ordinateur et il s’y prendra autrement. En se débrouillant pour que je puisse plus m’apercevoir de rien. Et puis lui en parler, ce serait partager ce secret avec lui. Me faire d’une certaine façon sa complice. Ce serait ouvrir la porte à des sollicitations amoureuses qui me sont pour le moment épargnées.

Non. Le mieux, pour le moment, c’est de ne rien dire. À personne. Quoi qu’il doive m’en coûter. Ne rien dire et attendre. Attendre le moment où j’aurai toutes les cartes en mains pour frapper un grand coup. Il perd rien pour attendre…