Découverte ( 2 )
Par francois-fabien le vendredi 2 décembre 2011, 07:29 - Histoires de regards - Lien permanent
22 Février
Sur la première vidéo, je suis en train de débarrasser la table, dehors, sous la tonnelle. C’est pris de la fenêtre de sa chambre, là-haut, et c’est le tout premier jour. C’est le tout premier jour, j’en suis sûre, parce qu’il y a ma guitare – le cadeau de ma mère pour mes vingt ans – appuyée contre le saule pleureur. Elle avait saisi l’occasion de mon anniversaire pour faire les présentations. « - Ecoute, Manon… J’ai rencontré quelqu’un. Ca fait quelques mois. Et c’est devenu sérieux tous les deux. Très sérieux. Il veut te connaître. Alors je compte sur toi : tâche de lui faire bonne impression.» J’avais fait bonne impression. La preuve : le dessert à peine avalé, il s’était précipité pour me filmer…
Un mois plus tard on s’installait toutes les deux chez lui. Alors du coup qu’est-ce qu’on voit sur la video suivante ? Evidemment Manon en train de décharger la fourgonnette. Manon en inlassables va-et-vient de la grille au perron et du perron à la grille. Pendant… pas loin d’une demi-heure. Quel intérêt ? Non, mais quel intérêt ?
Après… Ben c’est moi. Toujours moi. Que moi. En long, en large, en travers. En robe, en pantalon, en short… En rouge, en blanc, en bleu, en jaune, en noir… Moi ! Sous tous les angles. Sous toutes les coutures. Moi en train de regarder la télé. De prendre mon petit déjeuner. De vider le lave-vaisselle. Moi à en avoir le tournis. Moi à en avoir la nausée…
23 heures
Non. Non. Je n’arrive pas à saisir la logique de cette obstination à « fixer » le moindre de mes faits et gestes. Il est amoureux ? N’importe quel amoureux, à moins d’être un saint ou un héros, se serait débrouillé, avec les moyens qu’il a à sa disposition, pour « s’emparer de moi » dans ma chambre ou dans la salle de bains. Pour autant que je puisse en juger ( je n’ai vu qu’une infime partie de sa « collection » ) ce n’est pas le cas. Il y a quelque chose qui cloche, là. Qui cloche d’autant plus que v’là un type qui ne me connaît ni d’Eve ni d’Adam ! Qui ne m’a jamais vue ! Et qui a son matériel fin prêt le jour où je me pointe pour la première fois chez lui. Qui n’a rien de plus pressé que de m’en faire – si on peut dire – profiter. Parce qu’il serait amoureux ? Amoureux juste pour avoir entendu parler de moi par ma mère et avoir – peut-être – entrevu deux ou trois photos ? Ca colle pas. Ca tient pas debout. Il y a sûrement une autre explication. Oui, mais laquelle ?
J’en verrais bien une. Qui vaut ce qu’elle vaut. Parce que c’est quoi sa vie ? Waterloo morne plaine. Il aligne des chiffres à longueur de journée. Il établit des bilans. Trente-cinq heures par semaine. Arrive le week end. Il le traîne en longueur, désoeuvré, en attendant le lundi. Il s’emmerde. Sa vie l’emmerde. Sa vie est vide. Y déboule ma mère. Bon. Ca va peut-être changer. Ca change, oui. Il s’ennuie plus tout seul. Ils s’ennuient à deux. Elle manœuvre pour venir s’installer chez lui. Il a rien contre. Il a rien pour non plus. Il s’en fout. Il laisse faire. Elle parle d’amener sa fille. Pourquoi pas ? Et l’idée l’attrape. D’un coup, comme ça, un beau matin. Il va la filmer sa fille. La « collectionner » en vidéo. Comme il collectionnerait n’importe quoi d’autre. Les timbres-poste ou les mouches drosophiles. Juste pour qu’il y ait enfin autre chose dans son existence que ce qui s’y trouve. Avec, en prime, le risque d’être un jour ou l’autre découvert. C’est la montée d’adrénaline assurée...
Commentaires
Très étrange !!!
Tout finira sans doute par s'expliquer...