28 Février

De l’examen minutieux – et orienté – auquel je viens de me livrer, sur son ordi, de près de… 300 vidéos il ressort clairement que dans les premiers temps – disons les deux ou trois premiers mois – il était systématiquement derrière la camera. Il l’est parfois encore. Notamment quand il me filme dans le jardin ou dans la cour. Mais son système de surveillance s’est, au fil du temps, singulièrement sophistiqué. Il a installé trois caméras fixes. Deux dans le séjour braquées, l’une sur le canapé qui fait face à la télé et l’autre sur la table, sur MA place à table. Et une autre, dans la cuisine, cible l’emplacement où je déjeune le matin et où j’épluche parfois les légumes. C’est apparemment tout. C’est déjà pas mal.

Il semble, pour autant que je puisse en juger, qu’elles soient programmées pour se mettre en route à des heures bien précises, celles où il y a toutes les chances que je sois devant. Ca représente des heures et des heures de prises de vue. Est-ce qu’il regarde tout ça ? Ca semble matériellement impossible. Et pourtant il le fait. La preuve, c’est que sur aucune des videos – absolument aucune – ma mère n’apparaît. Ne fût-ce que furtivement. Or, elle passe au moins autant de temps que moi devant la télé. Et on s’y trouve assez souvent ensemble. Il faut donc qu’il la gomme systématiquement. Pourquoi cette volonté obstinée de la supprimer ? Que ce soit moi qu’il « collectionne », ça, j’avais compris. Mais pourquoi faut-il ABSOLUMENT qu’il n’y ait QUE moi sur ces videos ? Est-ce qu’il faut revenir à l’idée qu’il serait amoureux de moi ? Et exclusivement de moi ? C’est bien compliqué tout ça. Il est vraiment très compliqué…

21 heures 30

- Pourquoi t’as choisi de faire comptable comme métier ?

On avait fini de dîner. Ma mère venait de monter. Et lui de se rasseoir après être allé se chercher une bière.

- Pourquoi tu me poses cette question ?

- Je me demande comment on décide de faire un métier pareil…

- On le décide pas. Ca se trouve comme ça. Parce qu’il faut bien finir par faire quelque chose. À défaut de pouvoir faire ce qu’on aurait aimé faire…

- Et c’était quoi que t’aurais aimé faire ?

- Je jouais du violon. J’ai même fait un an de Conservatoire.

- Jamais t’en avais parlé…

- L’occasion ne s’est pas présentée.

- Pourquoi t’as arrêté ?

- Pour espérer en vivre il faut être parmi les tout premiers. Et il y en avait de bien meilleurs que moi.

- Je vois… Et t’en joues plus du tout ?

- Si ! Quelquefois… Quand je suis seul…

- Ben pourquoi ? Ce serait bien de t’écouter.

- Ca horripile ta mère. Elle prétend qu’on dirait des miaulements de chat… Que c’est insupportable… Que ça lui porte sur le système…

- Oui, oh, elle, de toute façon ! La musique ça lui est toujours passé largement au-dessus de la tête. N’importe quelle musique. Tu m’en joueras à moi ? J’aimerais bien…

Il n’a pas répondu. Mais je ne regrette pas cette conversation. Je comprends un peu mieux. Non. Beaucoup mieux. J’étais sur la bonne voie. Sa vie n’est pas celle qu’il avait souhaitée. Oh, mais je vais lui en poser maintenant des questions. Plein de questions. Sur toutes sortes de sujets. Si je veux y voir clair, c’est la seule solution…