4 Mars

De la musique qui s’insinue dans mon sommeil. Quelque chose d’infiniment doux. De céleste. Un violon. Je me suis redressée. J’ai écouté. Ça a pris de l’ampleur. Ça s’est envolé. Apaisé. Fait plus lent. Plus feutré. Je me suis levée. J’ai ouvert la porte de ma chambre. Il était derrière. Il m’a souri. Je lui ai rendu son sourire et je suis retournée m’asseoir sur mon lit. Sans s’interrompre il s’est avancé. Tout près. Et il a joué pour moi. Que pour moi. Longtemps…

Quand il s’est enfin arrêté je l’ai applaudi à tout rompre.

- Merci…

Et il a fondu en larmes.

- Excuse-moi ! Mais il y avait si longtemps…

- C’est beau… C’est magnifique…

- Tu trouves ?

- Et comment que je trouve… Jamais t’aurais dû arrêter… Jamais…

- Comme je t’ai dit…

- Il doit bien exister des orchestres où tu jouerais pour ton plaisir… Juste pour ton plaisir… Et pour celui des gens qui t’écouteraient…

- Bien sûr que ça existe… Mais ça me ferait trop de mal… Bien trop de mal…

- Et de jouer pour moi ?

- C’est pas pareil…

- Tu le feras encore alors ?

- Bien sûr ! Mais en attendant faut que j’aille travailler…

Et c’est là que j’ai réalisé qu’il avait dû prendre une partie de sa matinée pour ça. Pour jouer. Parce que ma mère l’en empêche. Mais comment peut-on priver quelqu’un de quelque chose d’aussi important pour lui ? C’est de la méchanceté pure. Gratuite. Et comment peut-on accepter de s’en laisser priver ainsi sans réagir ? Quand c’est autant tissé à soi… Aussi essentiel… D’autant qu’il est chez lui et que… Non. Ce que je vais finir par me demander à force, c’est si ma mère n’a pas barre sur lui d’une façon ou d’une autre. Si elle ne sait pas sur son compte des choses dont il a tout intérêt à ce qu’elles ne soient pas dévoilées. Comment expliquer autrement qu’il en passe aussi facilement – et aussi servilement – par tout ce qu’elle lui impose ?

22 heures 30

En attendant il va bien falloir que je trouve une solution. Je ne vais pas me laisser filmer indéfiniment comme ça à longueur de journée. Faut qu’il arrête. Le plus simple, évidemment, ce serait de le lui demander. Tout simplement. De lui dire que s’il ne met pas immédiatement fin à son petit manège je mets ma mère au courant et je porte plainte. Oui, mais… Mais quoi ? Mais si son seul plaisir dans la vie, si la seule chose qui lui permette de tenir le coup, c’est de me tirer le portrait en long, en large et en travers pourquoi l’en priver après tout ? Je vais pas faire comme ma mère. D’autant que… il fait pas bien de mal… Et qu’est-ce que j’en ai à foutre finalement qu’il entasse des vidéos de moi sur son ordi si elles se contentent d’y rester… Et apparemment c’est le cas.

Et puis… et puis il faut bien que je finisse par l’admettre ça a un petit côté qui me déplaît pas tout ça… Ben oui… Si ! Pas d’être filmée en continu, non… Mais cet espèce de jeu du chat et de la souris. Parce que qui c’est qui tire les ficelles en réalité ? Il est persuadé que c’est lui. Eh bien non ! Non… C’est moi… Parce que je sais. Et qu’il ne sait pas que je sais. Qu’il est persuadé du contraire. Il croit me posséder ? C’est moi qui le possède… C’est une situation – il faut bien le dire – enivrante. Et qui me met toutes les cartes en mains. Son petit jeu j’y mettrai fin, oui… Quand je voudrai… Comme et quand je l’aurai décidé…