6 Mars

J’y suis retournée ce matin. Vite fait. En espérant. Que ça n’y serait pas. Que la caméra avait beugué. Ou qu’il nous avait effacés. Exprès ou pas. N’importe quoi pourvu que… Mais non ! Non ! Malheureusement ça y était. Et… quel spectacle ! Non, mais quel spectacle je lui ai, sans le vouloir, offert là avec Kevin ! J’ai dû m’y reprendre à cinq fois pour pouvoir nous regarder jusqu’au bout. Déchaînée je suis là-dessus. Complètement déchaînée. Et il a vu ça ! Ah, je peux être fière de moi !

Mon premier réflexe a été de supprimer. D’instinct. Ce que j’ai fait. Mais je me suis presque aussitôt ravisée. Et j’ai récupéré. Dans la corbeille. Parce que la disparition de cette vidéo il allait se l’expliquer comment ? Une fausse manœuvre, par inadvertance, de sa part ? Oui. Peut-être. Mais c’est tiré par les cheveux. Non. Comment ne pas soupçonner – au moins soupçonner – dans un cas pareil une intervention extérieure ? En l’occurrence la mienne. Parce que ma mère ignore tout de la façon dont fonctionne un ordinateur. Et je ne veux pas. Je ne veux pas qu’il sache que je sais. Qu’il puisse seulement le supposer. Encore moins maintenant qu’avant. Parce qu’il irait forcément s’imaginer que c’était délibéré. Que j’ai sciemment attiré Kevin sur le canapé du salon au lieu de l’entraîner logiquement dans ma chambre. Exprès. Pour qu’il assiste à ça… Et rien que d’y penser…

Ce qu’il va falloir en tout cas, c’est que je découvre comment il procède. Par où transitent les vidéos avant qu’il les fasse basculer dans ses dossiers cachés. Pour que je puisse intervenir en amont. Non pas que je compte recommencer à m’ébattre – je suis vaccinée – avec Kevin sur le canapé du salon, mais parce qu’il peut se produire n’importe quoi d’imprévisible… De ces choses dont on n’a vraiment pas envie que qui que ce soit les voie…



23 heures 45

J’appréhendais… Non, mais comment j’appréhendais ! Parce que je l’avais pas revu depuis que lui a vu, hier soir, ce qu’il n’aurait jamais dû voir… Eh bien il était exactement le même que d’habitude avec moi… Comme si de rien n’était ! Exactement comme si de rien n’était… Bon, mais je m’attendais à quoi aussi ? À ce qu’il évite mon regard, rouge de confusion ? À ce qu’il me jette des coups d’œil douloureusement réprobateurs ? Ou au contraire résolument égrillards ? Ridicule… Complètement ridicule…Il est censé n’avoir rien vu. Ne rien savoir. Tout comme moi… On ne sait rien. Ni l’un ni l’autre…

À la fin du repas il est allé s’enfermer dans son bureau dont il n’est ressorti, une bonne heure plus tard, que pour aller rejoindre ma mère dans la chambre. Un soupir. Un grognement. Un autre… « - Oh, fous-moi la paix, écoute ! » Le silence. Troué, quelques instants plus tard, d’un… «  - T’as compris ce que je t’ai dit ? Ah, quand ça te tient ça te tient, toi, hein ! » À nouveau le silence. Et puis l’explosion… «  Oh, mais merde ! Merde à la fin ! Si tu peux pas t’en passer, va regarder un porno, va te branler, mais lâche-moi ! T’as compris ? Lâche-moi ! »
La porte a claqué.

Puis celle de son bureau. Dont il n’est pas depuis sorti. Il fait quoi là-dedans ? Ce n’est pas bien compliqué à imaginer : il suit les conseils qu’elle lui a prodigués tout à l’heure avec tant d’à propos et de délicatesse. En regardant quoi ? Je préfère ne pas essayer de répondre à cette question…