9 Mars

Encore un réveil en violon tout à l’heure. Quelque chose de plus violent que l’autre jour. Ou plutôt pas violent, non. Passionné. Quelque chose de très beau. Sur quoi j’étais parfaitement incapable de mettre un nom. Parce que je suis une vraie buse en musique. Et mis à part l’adagio d’Albinoni, je ne connais rien, mais ce qui s’appelle rien ! Ça m’émeut pourtant… Ça me remue à l’intérieur… Ça me bouleverse… Mais je n’ai jamais cherché à approfondir… À savoir… J’ignore pourquoi… C’est comme ça…

Il n’est pas entré dans ma chambre. C’est moi qui suis sortie… L’écouter… Le regarder jouer… Il s’est aussitôt arrêté… «  - Oh, non, non, continue ! Continue ! » Ce qu’il a fait… Longtemps… Chaque fois qu’il relevait son archet, qu’il faisait mine de s’interrompre je lui faisais signe : Encore ! Encore ! jusqu’à ce que…
- Tu sais l’heure qu’il est ? Pas loin de midi…
- Hein ?! Mais j’ai pas vu le temps passer…
- Ah, ça, moi non plus ! Ça me fait un bien de rejouer, mais un bien, tu peux pas savoir !
- Ben faut pas t’en priver alors ! C’est idiot…
- Je sais, oui ! Mais ça va changer… Oui, ça va changer…



14 heures

Aussitôt après son départ je suis allée sur son ordi revoir – pourquoi m’en cacher ? – la vidéo où je suis avec Kevin. Que je n’ai pas regardée, mais alors là pas du tout, avec les mêmes yeux qu’hier. Parce que je savais – faut pas être idiote non plus ! – qu’il s’en est « servi » ? Peut-être. Sûrement. Il y a forcément de ça. Est-ce que je lui en veux ? Un peu quand même. Et puis en même temps pas du tout. Parce que faut bien reconnaître : v’là un type qu’est complètement privé. Sevré de sexe. Depuis des semaines, voire des mois. Et moi je lui offre, sans vraiment le faire exprès, le spectacle d’une partie de jambes en l’air débridée sur le canapé du séjour. Une aubaine pour lui. Une bénédiction. Faudrait qu’il soit héroïque pour ne pas en profiter ! De toute façon j’avais qu’à faire attention. Je savais. Même si je suis censée pas savoir je savais. J’avais qu’à y penser. Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même…

Et puis – je l’écris ? j’ose l’écrire ? – eh bien je me dis qu’au fond c’est un peu ma façon de le remercier, en secret, pour tout le plaisir qu’il me procure avec son violon. C’est mon cadeau à moi. En échange du sien. Voilà… Mon cadeau… Et si ? Non, arrête, t’es complètement folle ! En tout cas ce serait possible, hein ! Parce que Kevin le mercredi après-midi… Arrête, j’te dis ! Tu vas pas faire ça ?! Ce serait délibéré cette fois… Volontaire… Et… Et quoi ? Tu vas continuer longtemps à faire ton hypocrite… À te faire croire que… Sois honnête ! Est-ce que ça te flatte pas – au moins un peu – est-ce que ça te flatte pas que ce soit en te regardant, toi, avec Kevin qu’il ait eu envie hier soir alors qu’il y a tant de films sur Internet avec des actrices mille fois plus belles et plus séduisantes que toi ?

Oui, mais enfin faut avouer que t’es quand même trop, toi, dans ton genre ! Parce que qu’est-ce que t’en sais !? Tu y étais ? T’étais avec lui ? Eh ben alors ! Si ça tombe il y a même pas pensé à ta vidéo. Il s’est jeté sur autre chose. Oui, mais non, mais j’y crois pas. Je suis sûre. Sûre et certaine que c’est nous qu’il a regardés. Je le sais. Je le sens. Bon, alors qu’est-ce que je fais ? Je l’appelle Kevin ? Je lui dis de venir ? Non. Non, je peux pas faire ça. Ça craint quand même…



15 heures

Je l’ai appelé. Son portable était éteint.