11 Mars   

Il y a du nouveau ! Il a installé une caméra dans la salle de bains. Enfin non ! Pas une. Deux. La première est braquée sur la baignoire et l’autre sur la glace au-dessus du lavabo. Les trois quarts d’heure que j’ai passés hier matin à me doucher, à m’extirper deux ou trois poils du menton et à me maquiller ont été intégralement filmés et placés dans un sous-dossier qu’il a intitulé : « ELLE INTIME »…

Bon, mais à qui la faute ? Hein ? À qui ? Parce que jusque là, en deux ans, il n’en avait pas eu l’idée ou, du moins, s’il l’avait eue, il ne l’avait pas mise à exécution. Quelque chose le retenait. Seulement… seulement il y a eu le petit épisode avec Kevin sur le canapé. Qui l’a mis en appétit. Qui lui a donné envie de me voir plus. Plus souvent. Et complètement. Il a pas pu s’empêcher. Comment lui en vouloir ? C’était à moi de faire attention. De ne pas me donner comme ça en spectacle. Rien ne serait arrivé. Il aurait continué comme avant. À me regarder manger. Ou glander…

Et maintenant je fais quoi ? Parce que ça change de registre, là, quand même ! Qu’est-ce qu’elles feraient à ma place les autres dans la même situation ? Elodie… Séverine… Aurore… Elles réagiraient. Ça ne fait pas l’ombre d’un doute. Elles réagiraient. Elles monteraient sur leurs grands chevaux. Elles exigeraient que ça cesse. Immédiatement. Ou plutôt non. C’est ce qu’elles proclameraient haut et fort qu’elles feraient si je leur posais la question. Mais est-ce si sûr ? Est-ce que c’est ce qu’elles feraient VRAIMENT si ça leur arrivait ? Je n’en mettrais pas ma main au feu. Et de toute façon qu’importe ce qu’elles feraient ou ne feraient pas. Diraient ou ne diraient pas. C’est moi qui suis concernée. Pas elles. Et moi, eh bien moi, je ne suis pas certaine d’avoir envie de lui taper un scandale. Parce que voilà quelqu’un dont la vie sexuelle est réduite, par la faute de ma mère, à la portion congrue. Qu’elle oblige à se satisfaire tout seul. Il le fait en me regardant sous la douche ? Et alors ! La belle affaire ! J’en mourrai pas… Je suis bien tranquille que c’est le genre de choses qu’est déjà arrivé, à une occasion ou à une autre, à neuf filles sur dix. Sauf qu’elles l’ont jamais su. Qu’elles s’en sont pas rendu compte. Alors disons que moi non plus. Que, tout comme elles, je ne sais rien. Ce qui devrait d’ailleurs être le cas…


21 heures

- Je peux avoir des places…
Ma mère a levé le nez de son assiette…
- Des places ? Des places pour quoi ?
- Pour un concert, dimanche, salle Pleyel…
- C’est quoi ?
- Le Concerto pour violon en ré majeur de Beethoven… Entre autres…
- Alors ça te reprend ce truc…
- C’est pas que ça me reprend, c’est que…
- Oh, tu fais bien ce que tu veux… Du moment que tu me fais pas grincer ton horrible crincrin dans les oreilles… En tout cas compte pas sur moi pour t’accompagner là-bas… Je tiens pas à m’ennuyer toute une après-midi…
- J’irais bien, moi !
- Toi ! On voit que tu sais pas ce que c’est, ma pauvre fille ! Oh, mais vas-y ! Vas-y ! Ça te fera passer à tout jamais l’envie d’y retourner… 
Et elle a emporté une pile d’assiettes en marmonnant…
- Je t’en prends une de place alors ?
- Évidemment ! Quelle question !