19 Mars

Samedi… On pouvait traîner… Et on s’en est pas privés… On a pris tout notre temps pour déjeuner…
– Tu vas faire quoi, toi, aujourd’hui ?
– Je sais pas… Je vais bouquiner… Sûrement… Et me balader un peu sur Internet… Pourquoi tu me demandes ça ?
– Parce que… Parce que moi, je file à Royaumont…
– Je connais pas… C’est quoi ?
– Une abbaye… Une abbaye d’une beauté exceptionnelle… Où on donne ce soir un concert de César Franck…
– Je connais pas non plus… Je suis complètement nulle, hein !?
– Je t’emmène si tu veux… Tu regretteras pas, tu verras…
– On part quand ?
– Quand tu seras prête… Mais prends ton temps…

Je l’ai pris… Parce que j’avais à peine refermé la porte de la salle de bains que déjà il s’engouffrait dans son bureau… C’était du direct qu’il voulait ce matin… Il en a eu… Du sage… Du tranquille… Du longuement étiré… Qu’il puisse en profiter tout son saoul…

On a roulé… Il chantonnait, heureux, insouciant…
– Faut bien reconnaître…
– Que quand elle est pas là c’est nettement plus détendu… Ça, c’est sûr… Il y a pas photo…

À midi on s’est arrêtés, pour déjeuner, dans une petite auberge aux nappes et serviettes vichy…
– Bon… Mais si tu me parlais un peu  de toi?
– De moi ?
– De toi, oui… Ça fait deux ans qu’on vit sous le même toit et je sais quasiment rien de tes goûts, de tes projets, de tes rêves…
– C’est qu’il y a pas grand-chose à en dire… Je suis une fille tout ce qu’il y a de plus banal, tu sais…
– Ça, c’est ton point de vue à toi…
– Oh, mais si, c’est vrai, hein !
– T’as bien des amis quand même… Qui te fréquentent parce qu’ils te trouvent toutes sortes de qualités…
– Parce qu’ils me connaissent pas vraiment… Parce que je triche… Je laisse croire… J’arrête pas de tromper mon monde… Et de crever de trouille qu’on découvre qui je suis vraiment… Une usurpatrice… Voilà ce que je suis…
– Je suis pas convaincu, mais alors là pas convaincu du tout…
– Oui, mais parce que toi…
– Parce que moi ?
– Non… Rien… Si tu me parlais de César Franck plutôt ? Que j’en connaisse au moins un peu quelque chose en arrivant là-bas…

L’abbaye… Brusquement apparue au milieu d’une immensité de verdure…
– C’est magnifique ! C’est splendide !
On l’a visitée…
Revisitée…
– Il y a pas de mots… Il y a pas de mots…

Et puis, à la nuit tombée, ça a été le concert…
– Qu’est-ce qu’il y a ? Ça va pas ?
– Si !
– Mais tu pleures !
– C’est que c’est trop beau ! Comment c’est trop beau !

Dans la voiture, au retour, il a mis de la musique. La même musique... Qu’on a écoutée en silence… Sans échanger un mot… On était bien… Si bien…